« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature française
mercredi 31 décembre 2008, par
Inédit à la publication, ce texte de Jean Schaeffer est parvenu par courriel à la rédaction de Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
Nous sommes heureux de pouvoir le proposer en lecture, à l’attention des lecteurs.
A votre attention, Découvert dans les travées d’une foire aux vieux bouquins, affiches et papiers, un cahier d’écolier mais cousu main, noirci de quelques pages anonymes et sans suite, ici mises au propre. Incompétent en la matière, plutôt porté sur la recherche de carte postales et de clichés ruraux datant d’avant la guerre, je vous laisse juge de l’intérêt que ces quelques lignes peuvent – ou non – susciter. Cordialement, M. Jean Schaeffer
J’étais sorti cette nuit-là dans l’intention bien nette de commettre une ânerie, afin de redoubler la honte où le jour m’avait plongé : dégoût de moi-même et de mes tares, impuissance à aimer ; l’idée avait mûrie au creux de ces heures de rage et d’impuissance, la tentation avait viré à l’obsession : il était si facile d’enfiler sa veste, et de décamper ! N’étais-je pas libre ?
Ma femme s’était endormie fort tôt dans la soirée, la pauvrette, à l’heure même où s’allumait dans mes prunelles la flamme du désir, désir de vivre et d’éprouver, de me salir – pourquoi pas ? – et d’aimer. Après avoir jeté en direction du lit un dernier regard d’une grande bassesse, sournois, coupable, précautionneux, je réhaussai le col de ma veste et quittai l’appartement.
Comme la nuit était bonne, et clémente ! Je gagnai le centre-ville d’un pas comme qui dirait vorace, me sentant à tout le moins idiot dans ma démarche, idiot et fier de l’être, excité et tendu à l’idée du crime – car c’en était un, n’est-ce pas ? – que je m’apprêtais à commettre, le plus innocemment du monde.
Oui, vraiment, la nuit était clémente, et j’allais à grands pas, chatouillé au-dedans par l’affreux rire de l’idiot, réprimant ma joie puérile et anxieuse sous le masque du passant ordinaire, du quidam authentique, du riverain benoît, quand pour la première fois, depuis mon mariage, je brisais la petite morale d’emprunt où s’abritaient mes peurs, pour me lancer à l’aventure.
Comme tout cela me plaisait ! Comme cette simple décision me libérait, me déplaçait, m’inventait une liberté soudaine, à la fois neuve et retrouvée ! Comme le bitume sentait bon ! Comme les arbres sentaient bon ! Comme le fleuve roucoulait ! Et ces petites femmes promises, rêvées, qui m’attendaient dans les cafés !
Mais tandis que j’approchais des fameux bouges, ma détermination se fissura –naturellement – l’illusion se dissipa et brusquement, je ralentis l’allure, courbant déjà l’échine ; la vérité de mon existence me rattrapait, froide et impérieuse.
Bêtement et naïvement, je n’avais pas imaginé qu’on pût me refuser la réalisation de mes désirs, et j’avais oublié, dans mon délire, quel sorte de type j’étais, depuis l’adolescence, timide avec les femmes, prude, inutilement maniéré, peureux, retenu, exempt de virilité, incapable de provoquer un rapprochement quelconque – un imbécile, c’est ce que j’avais, sous ce rapport, toujours été. Comment séduire une femme ? Comment faisaient les hommes pour les amener dans un lit, les dénuder et les aimer, les satisfaire ? (Car je dois ici l’avouer, en plus d’être l’un de ces grands et répugnants timides, j’étais aussi un impuissant de première classe, incapable de contenter ma propre femme, qui s’était endormie fort tôt dans la soirée, la pauvrette, faute d’espérer encore pouvoir être assouvie par son mari).
Ainsi, quelques minutes plus tard, je poussai la porte d’un bar comme on s’échoue sur la rive ; ma volonté de puissance avait fait naufrage ; et pris ma place au rang de ces pauvres types déchus, tristes et malades qui font le décor et la misère de ce genre d’endroits.
J’y descendis quelques bières inutiles et fades en regardant le peuple s’amuser, de jeunes et vigoureux gaillards fêter leur paye en entraînant ces filles faciles et sans tabou que j’avais imaginé pouvoir tenir entre mes bras.
Autour de moi leurs rires fusaient et traversaient l’espace, leurs yeux cherchaient d’autres yeux, leurs bouches et leurs poitrines s’offraient au tout-venant, agitation folle et lubrique qui soudain m’effraya.
Je payai mes consommations et retournai chez moi penaud, amer, triste comme un mort, m’allonger auprès de ma femme qui dormait, que rien ne troublait, qui n’avait pas, depuis mon départ, bougé d’un pouce.
Non, décidément, capable de toutes les bassesses, je n’étais pas fait pour le crime.
Je suis, voyez-vous, un type moyen, horriblement moyen, banal, assoupi, avec de soudaines éruptions de désir, désir de vivre, d’agir, de m’inventer, d’aimer. Je n’ai jamais pris mon envol, et c’est précisément cette volonté d’envol qui chaque fois me jette au gouffre ; plus je souhaite m’envoler et plus je tombe, plus je cherche une poche d’air pur et mieux je chute, m’écrase et mange la terre. Je n’ai pas vu Dieu mais l’effarante banalité du quotidien.
Certainement, j’aurais mérité de vivre mieux et autre chose, quelque chose de grand, d’indiscutablement grand, et si j’ai manqué le coche, n’est-ce-pas, je le dois je crois à quelque ignoble et scandaleux malentendu ; ma vie est un malentendu, un cauchemar ; comment peut-on vivre une vie aussi plate, aussi dépourvue de joie, de sens, d’événements, lorsqu’on loge en soi autant de richesses, de potentialités, de possibles ? Ah ! Je me suis brûlé les mains à la corde des possibles, refusant de m’arrêter à chaque station, ou refusant d’emprunter les issues ; c’est une issue que je cherche maintenant, une issue et rien d’autre.
Toute ma vie, voyez-vous, j’ai eu la tentation du Bien, une aspiration à réaliser ce que je porte en moi, ou du moins qui me traverse, mais cette aspiration, je la ressentais comme une tentation, une impulsion dont on doit se garder, sous peine de perdre pied, de se dissoudre sur place. Avais-je les épaules d’assumer les pertes qu’une seconde d’inclination au Bien provoquerait en moi ? Des éboulements ? Le travail psychologique de toute une vie, sapé par une seconde authentique d’assentiment au Bien , à la lumière ?
Ainsi, j’ai tout gâché par peur de perdre le peu d’assurance conquise, et qui n’était du reste qu’une idée, un sentiment, – le sentiment de mon impuissance. Toute ma vie est à l’image de cette soirée pitoyable, et c’est ma vie, précisément, que j’entreprends de raconter ici, pour noircir du papier, pour éclairer mes nuits, pour ne pas céder à la tentation lancinante de me foutre en l’air.
(Ici une page blanche)
Par orgueil, j’ai tourné le dos au peuqui était ToutEntrevoir – mieux, pressentir –l’événement du creux de la totale obscuritéme semblait préférable à la saisie partielle– où s’affadissait mon désir –de ses bribesPréférant rêver la réalité plutôt que l’éprouver,cueillir la Beauté au lieu de son absence,à peine appréhender son ombre –j’ai peut-être ôté tout sens à mes jours,– ennemi de la chronologie,incapable de narration.
(Ici une page blanche)
Mes mains sont tirailléesMon coeur ne balance pasIl se déchire
Nous remercions Mr Jean Schaeffer d’avoir permis que ce texte soit publié sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.