« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Non
La réponse très vite sera connue
le calendrier, cet éclat mensonger
déjà s’est réfracté sur son visage
Il s’approche de l’oubli s’approche
de l’aparté du champ,
du désespoir
inhérent au mot « patrie »
les grains de blé sont pleins
oh, ces sanglots de la maturité !
cette nuit la solitude la plus fidèle
lui montre le chemin
À tous les jours faisant la queue
et qui jacassent
il dit : « non »
Aux jeux de l’âme
Ces mains cardent le vent d’automne
dans tout port quelqu’un attend
le beau temps, trop
d’ennuis s’assemblent en nuages noirs
le climat nous console
comme on passe d’un excès de rêves à leur absence
les jours et l’escalier sont immobiles
nous les montons, les descendons en courant
jusqu’à ce que les traces de nos pas fleurissent bleues
jusqu’à ce que le visage dans la mémoire
devienne porte fermée
viens t’asseoir, bavarder
des pages qui restent à cette année,
des naufrages au-delà de ces pages
Étude
Le vent, ce parent pauvre de la forêt
parti en vacances au bout du monde
lance des citrons
vers les flots roulés par l’énorme cloche
la caméra poursuit la lumière
comme on accorde un piano
ces morts minuscules
ont des sonorités pures
écriture et guerre sont menées ensemble
au milieu sont bâties des maisons
les gens assis dedans
semblent des rumeurs, vont se mettre en route
renoncer au tabac c’est renoncer
à un geste
pourquoi ne pas le dire
les mots n’ont pas encore été illuminés
Une lettre
Cette adresse à ma naissance
s’affairer, coller un timbre
il faut que je déménage
pour qu’elle soit complète
signer, puis je
traverse le chant sans paroles de la nuit
combien de fenêtres égarées
pour dissimuler une lune
les jours, laque dorée
et nous, nommer la peur
Chant du matin
Les mots sont poison au cœur du chant
sur le chemin nocturne, en quête du chant
la sirène d’alerte retrouve le goût
de l’alcool du somnambule
Au réveil les maux de tête
comme les haut-parleurs transparents des fenêtres
passent du silence au tumulte
ayant appris à vivre inutilement
je vole parmi les chants d’oiseau
crie à tue-tête : « Jamais ! »
Quand l’ouragan fait le plein d’essence
la clarté saisit la lettre expédiée
l’ouvre, puis la déchire en morceaux
Destination
Tu suis les nombres impairs
voyage avec les étincelles
des exercices articulatoires, depuis la carte
domines les obsèques du chemin
ils ont creusé très profond
jusqu’au sens du poème
le point ne peut arrêter
les douleurs de l’enfantement de la métrique
tu t’approches de la métaphore du vent
en partance avec les cheveux blancs
à la nuit noire tu ouvres ta mâchoire
fais surgir l’escalier
Appel
La matin fut inventé par les oiseaux frémissants
le pêcher y a gagné un verdict plus juteux
la femme encensée par les montagnes
avec un fil de lumière coud la mer
les sons des cloches s’envolent, dépassent le matin
touchent le sommet des crânes
soudain se retournent et nous,
négateurs du temps,
éleveurs de scorpions de la mémoire,
musiciens ambulants
jouant pour l’immense vent désolé
là où l’interrogatoire se retourne
il devient réponse
en cette année d’abstinence
un corbeau se tient debout sur une patte :
son expérience de l’écriture
Pourquoi le livre est-il tumulte ?
À cause du verdict de la colère
Instant de contre-jour
L’éclair illumine le visage du criminel
la polémique est si âpre !
mais le bruit de ses pas
se perd avec les vers qu’il vient d’écrire
La nuit est tourbillon
le dormeur se tourne et se retourne
comme linge en machine
un papillon volette dans
l’immense délire verbal de l’histoire
j’aime cet instant
telle une corde à linge reliée au passé
et à demain venteux
Montage
Le plan fixe est comme un verre tenu par la mort
le metteur en scène boit une gorgée
se tourne vers les spectateurs
« Hé ! je dis : Où vas-tu ? »
Route numéro cinq, je conduis
dans le champ visuel du campagnol parallèle au chemin
j’installe des fils électriques lumineux
le capitaine Mozart
m’entraîne dans un déluge de nostalgie
la méduse du soleil flotte
le poisson pêché par une note haute crache l’hameçon
va pondre dans la frange des basses
le metteur en scène crie dans son mégaphone
à de nombreux siècles de distance
j’interroge le chemin, j’interroge le ciel
interroge un poète mort
sur les rythmes qui l’enfiévraient
sa réponse : « Seule m’embauche
la rafale du vent désolé »
feuilleter un livre pour avoir enfin le jour et la nuit
les sabots pressés des chevaux
laissent plus profondes leurs empreintes sur les dalles
partout dans la petite ville sont apposées des affiches de films :
le metteur en scène sourit
Je m’installe, une forte neige tombe
dans l’ancienne chambre
l’escalier s’enroule autour de ma colonne vertébrale
effleure dans le ciel nocturne
les cloches teinturières
jusqu’à ce que leurs sons retentissent par la ville
les dieux se penchent à la fenêtre
seul je m’infiltre dans l’histoire,
dans la foule
faisant cercle autour d’un spectacle d’attractions
le bateleur c’est lui, le metteur en scène :
cinq ballons rouges entre ses mains
tournent, pareils à des étoiles filantes
Fauteuil pivotant
Je sors de la pièce
telle une ombre d’une boîte à musique
la croupe du soleil se balance
à midi se stabilise
le fauteuil pivotant est vide
dans l’entonnoir de l’écriture
quelqu’un est filtré sur du papier blanc :
un visage fripé
des mots malveillants
sur le fait de subir la liberté
sur les appuis dont on profite
le cœur, semble là pour éclairer
les aveugles toujours plus nombreux,
fait la navette entre le jour et la nuit
Poèmes extraits du recueil Décodage
Traduit du chinois par Chantal Chen-Andro
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