« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature sud-américaine
Extrait de Muchacha Punk
lundi 20 mars 2006, par Fogwill
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Rodolfo Enrique Fogwill (1941). Diplômé de la Faculté de lettres et de philosophie de l’Université de Buenos Aires, il fut professeur de la Faculté de Psychologie de cette même université et mena de front des études en communication, musique et linguistique.
Ses premières publications datent de 1978 et 1979, années durant lesquelles il dirigea une maison d’édition de poésie.
Actuellement, il collabore à El País (Madrid) et à La Voz del Interior (Córdoba). Il réside à Buenos Aires, où il écrit, et à Santiago du Chili, où il est conseiller en entreprises.
Fogwill a publié une vingtaine de livres dont des récits comme Muchacha Punk et Restos Diurnos, des recueils de poèmes, Partes del Todo, Lo Dado et Últimos Movimientos, et des romans dont La Experiencia sensible, Urbana, Vivir afuera, En otro orden de cosas et Los Pichiciegos, ce dernier écrit durant la Guerre des Malouines et qui reste encore aujourd’hui un témoignage important sur la langue, l’idéologie et les avatars de l’Argentine.
L’extrait présenté à la lecture, Cristallin, est extrait de Muchacha Punk, ouvrage de Fogwill publié en mars 2006 par les éditions Passage du Nord-Ouest.
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Il avait l’intention d’écrire sur un peintre. Un véritable artiste qui, comme tout véritable artiste ou comme tout véritable n’importe quoi d’autre, était vraiment malheureux.
L’avantage de l’expression « un vrai artiste » est de ne requérir aucune démonstration : si le type n’était pas vrai, il ne serait pas artiste, il ne serait rien et l’on n’en parlerait plus. Mais ce peintre, en tant que véritable artiste, était vraiment malheureux et poursuivait depuis des années une œuvre qu’il n’avait jamais l’occasion de réaliser.
Une nuit, il s’éveilla en sursaut sans savoir pourquoi et se rendormit aussitôt. Alors il rêva qu’un ami écrivain lui décrivait un tableau, figuration d’un paysage qui, grâce aux effets de perspective et au traitement de la matière colorée - l’huile - représentait la vision de quelqu’un, car en un point déterminé de la peinture, les détails étaient aussi précis que ceux des lieux sur lesquels un spectateur aurait concentré son regard. En dehors de ce fragment du tableau, les images étaient réelles et définies, mais présentaient l’insubstantialité propre aux choses qui n’entrent pas dans la ligne de mire des humains. On eût dit des formes disposées pour se révéler avec une netteté absolue, mais dont l’absence n’aurait rien changé à la nature du paysage.
L’écrivain l’encourageait à matérialiser le tableau de ce récit et allait même jusqu’à lui proposer un titre : Cristallin.
En vérité, songea-t-il en se réveillant, les choses qui se trouvent hors de notre ligne de mire pourraient ne pas exister ou provenir de la mémoire ou de l’imagination du sujet, de telle sorte qu’elles relèveraient d’un état intermédiaire situé entre l’art et la vie.
- Comme moi, dit-il dans la salle de bains, face au miroir.
Il éclata de rire et sentit un court instant qu’il n’était pas malheureux. Il faillit même appeler l’écrivain pour le remercier de son intervention en rêve, qui avait imprimé un tournant de cent quatre-vingts degrés à sa carrière artistique.
Heureusement, le chargeur de son portable était vide et il lui fut impossible de connecter l’appareil au transformateur qu’on lui avait vendu avec, si bien que l’oubli du fabricant de lui faire acheter une batterie plus puissante venait de lui éviter de passer pour un imbécile ou un fou auprès de son ami à l’heure du déjeuner.
***
Il ne déjeuna pas, se contenta d’avaler un biscuit et deux bananes en attendant que le café filtre dans la machine. Il fuma peu et passa l’après-midi dans la petite pièce qu’il avait aménagée en bibliothèque. Il ne voulait voir ni ses peintures ni le désordre qui régnait dans son atelier, à l’étage. Il avait besoin de réfléchir et de faire les cent pas entre le bureau et les étagères en compulsant les livres qu’il connaissait si bien et dont il regardait à présent les images en tâchant de s’imaginer comment l’idée de son ami écrivain avait concouru aux projets des grands maîtres, y compris de nombreux classiques orientaux. Entre les pages d’un ouvrage sur les croquis de Picasso, il trouva la photocopie d’un récit d’Albero où l’on demandait au vieil homme, sans doute plus jeune que lui à l’époque : « Que cherchez-vous lorsque vous peignez ? », lui tendant ainsi la perche pour lui permettre de répondre avec grandiloquence : « Moi, je ne cherche pas ; je trouve. » Évidemment, à un moment donné, tout artiste doit se définir par une phrase inoubliable.
Il feuilleta ensuite deux biographies de Beethoven, une de Schönberg, la correspondance de Mozart et l’ouvrage de Schweitzer sur les chorals de Bach. Il était toujours convaincu que la musique et la vie des musiciens sont riches d’un enseignement que les artistes plasticiens ne finissent jamais d’assimiler. Quelque temps plus tôt, une transcription de L’Art de la fugue pour quatuor avait fait fureur, et il songea que le moment était venu de la réécouter. Alors qu’il introduisait le disque compact dans l’appareil, la sonnerie de son portable retentit pour la première fois de la journée : la batterie s’étant rechargée, il entendit la voix d’une femme qui appelait de la part de son marchand d’art pour le consulter au sujet de la vente de deux œuvres peintes en 1980. L’acheteur proposait de régler une partie de la somme en lui offrant deux voyages à Madrid. Persuadé qu’il s’agissait du collectionneur qui avait des années auparavant échangé un de ses collages contre une croisière sur les canaux fuégiens, il laissa la décision finale entre les mains de son marchand et raccrocha en se demandant pourquoi ce dernier ne l’avait pas contacté personnellement.
Quatre messages avaient été enregistrés sur son portable. Ils ne présentaient aucun caractère d’urgence, mais il se disposa à en prendre connaissance. De la cuisine lui parvenait l’air interprété par le quatuor. Il reconnut un solo à l’alto, une succession de quatre notes qu’il avait déjà entendues alors qu’il se précipitait sur le téléphone et qui se répétaient tout au long du morceau. Il écouta quatre fois de suite un message laissé par une femme qui disait être Mme Duchamp et tenta d’identifier sa voix. Qui était donc cette Mme Duchamp ? Il songea au champ visuel, à la ligne de mire et à la disparition graduelle des couleurs et des formes qui, de loin, s’impriment sur la rétine sans forcément relever de la perception ou s’introduire dans la mémoire.
Il se rappelait cette voix : un jour, elle s’était peut-être inscrite sur le fond gris de quelque chose qu’il avait vu ou entendu. Il parvint même à l’associer à un manteau de fourrure, à un parfum de terre ou de mousse, à l’âpre contact des lichens sur la pierre.
Par contraste, la version de L’Art de la fugue par le quatuor Juilliard était pure silhouette, pur foyer sans fond. Toute forme d’art aurait dû être ainsi. S’il avait bien compris les observations de Schweitzer, Bach, de sa vie, ne s’était jamais amusé à concevoir ses œuvres comme un tout. Il les avait pensées comme des éclats lointains n’apparaissant délibérément en ensemble organisé que lorsqu’on les voyait de l’autre côté de la colline. Peut-être ne s’était-il d’ailleurs jamais pris pour un artiste, pas même pour un musicien qui a trop composé. Maintenant qu’on rachetait ses œuvres datant des années 80, il songeait qu’il avait trop peint et qu’il lui manquerait toujours un tableau : le seul qui ne serait pas une simple répétition.
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Une phrase : s’il trouvait une phrase qui signifie cela et exprime aussi ce que l’écrivain lui avait dit en rêve, il pourrait par exemple répéter : « Moi, je ne cherche, pas ; je trouve, et cette phrase est mon oreille de Van Gogh. » Après, il pourrait commencer un carnet d’images inspiré de la lente cicatrisation d’un visage oreillotomisé. Dans le Sud, il avait rencontré un guide andin qui avait perdu ses oreilles à cause de la gangrène. Ses cheveux clairsemés, sa bouche froncée d’Indien mapuche et les côtés très lisses de sa figure lui donnaient un air de lombric qui contrastait avec sa voix grave d’inoubliable conteur d’histoires de montagne. Il pourrait faire un carnet d’esquisses à la sépia, des variations de reflets de neige et de pierre sur lesquelles se découperait le visage du guide andin, qui s’intitulerait Images du froid et serait mis aux enchères si cela en valait la peine. Mais il en doutait.
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Un jour, à Denver, il avait assisté à une vente et, pendant le dîner, le galeriste lui apprit qu’il avait vendu pour un demi-million de dollars de tableaux de Rudolph Kretzer. Kretzer avait été le directeur de l’hôpital de Denver et le doyen de la faculté de médecine du Colorado. Passionné de montagne, il adorait photographier les glaciers et était un bon illustrateur. À la retraite, il s’était mis à exposer ses peintures, uniquement des glaciers photographiés durant les quarante ans qu’il avait passés à voyager avec son Leika, ses grosses chaussures d’escalade et sa femme insignifiante qui prenait note de tout. En face de chaque cliché de glacier en noir et blanc aux sels d’argent, la galerie présentait sa réplique à l’acrylique aux dégradés blancs et bleus parfois envahis de reflets rosés. Cela ressemblait à un exercice sur Photoshop ou tout autre logiciel de digitalisation de l’image pour un usage domestique. À Buenos Aires, cette exposition lui aurait fait songer au lancement promotionnel d’une chaîne de magasins de crèmes glacées ou au spot publicitaire d’un nouveau concept d’eau minérale. Mais il était à Denver, invité personnellement par Kretzer, et lorsqu’on lui demanda de donner son avis sur les tableaux, il répondit que c’était un projet étonnant, le message d’une vie. Ensuite, ils allèrent tous dîner, burent plus que de raison et, à un moment donné, son commentaire dut arriver jusqu’aux oreilles du vieux médecin, car celui-ci se leva et lui serra la main pour la troisième fois de la soirée, plein de reconnaissance.
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Quel qu’en soit le bénéficiaire, un demi-million de dollars représente une fortune, même pour un homme qui a été le chirurgien le plus prestigieux du Colorado et a attendu de fêter ses soixante-cinq ans pour exposer et abuser de l’alcool comme il l’avait fait ce soir-là.
Apparemment, ses photographies de glaciers en noir et blanc étaient un véritable travail professionnel. Kretzer était l’unique fils né en Amérique d’une famille allemande de Boston assez persécutée pendant la guerre. Les masses mobiles de glace, le Celluloïd et son précieux Leika représentaient à ses yeux un système fermé, comme les sept valeurs chromatiques pour les contemporains de Bach. Devant la même image photographiée par deux appareils, après avoir examiné les négatifs et les agrandissements, un expert serait-il capable de déterminer lequel des deux clichés a été pris par un Leika ou un Nikon ? Cette question ne revêtait aucun sens pour un homme aussi passionné que Kretzer : si les Leika n’avaient pas existé, il ne serait jamais devenu photographe.
Et si les glaciers n’existaient pas ? lui avait-il un jour demandé.
Il avait répondu en allemand qu’il ne pouvait lui répondre, mais qu’en revanche, sans l’invention de l’anesthésie, ni lui ni la plupart de ses confrères n’auraient embrassé la carrière de chirurgien.
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« Quel est mon Leika ? Quel sera mon glacier ? » s’interrogeait le peintre, et le doute venait s’ajouter au désir anxieux qu’il avait d’identifier cette Mme Duchamp dont il refusait d’effacer la voix enregistrée sur son petit téléphone. Il finirait par la reconnaître. Loin de se sentir malheureux, il s’en remettait à sa bonne étoile et malgré son angoisse, il était persuadé que s’il montait à l’étage et entrait dans son atelier, ce désordre de toiles inachevées, de tabourets et de chevrons éclairés par le soleil déclinant, il se rappellerait un détail de cette femme et découvrirait qui elle était. Peut-être avait-elle déjà visité l’atelier. C’était sans doute une journaliste, un professeur, une galeriste, une curieuse, une collectionneuse, l’amie d’une connaissance, une organisatrice d’événements. Peut-être était-ce une photographe envoyée par quelqu’un. Mais il regagna la bibliothèque et, du bureau, regarda l’escalier en résistant au vague élan qui consistait à monter, à l’envie de tourner le dos à l’invasion de la lumière pour sentir la tiédeur des derniers rayons de soleil sur ses épaules et sa nuque. À présent, au fond d’une fugue d’où s’élevaient les coups d’archet des violons comme les signaux d’une maladresse inévitable que l’art mêle intimement à la musique, il reconnaissait les quatre notes du début du morceau. Jamais il ne pourrait nommer ces notes ni dire la durée des intervalles qui les séparaient en créant l’illusion d’un corps qui se lève et se met à marcher ; pourtant il était sûr qu’au fil des années qui lui restaient à vivre, il continuerait de les évoquer ou de les chanter. Éternelles, quatre notes impossibles à confondre dans la mémoire. Les blocs de glace étaient peut-être gravés ainsi dans la mémoire ou dans l’album du vieux Kretzer, destinataire naïf des fugues et contrepoints des glaces naturelles. Mais aucun peintre des pays du Sud ne pouvait prétendre récolter un demi-million de dollars lors de la première exposition de son bricolage. Pas même un Brésilien. Encore moins un Chilien. Cela n’arrivait que dans ce pays que les Américains appellent l’Amérique. En outre, ces cinq cent mille dollars étaient venus grossir les économies que le vieux chirurgien avait amassées toute sa vie pour corroborer la justesse de ses recherches et de sa rencontre imaginaire avec l’œuvre.
Kretzer n’aurait jamais besoin d’une phrase.
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Ils avaient tout d’abord pensé que c’était un couple d’Allemands parce qu’ils les avaient vus lire Der Spiegel et, par la suite, lors de leur premier repas à bord, ils les avaient entendus commander en allemand une bouteille de cabernet chilien. « Rotes Wein », avaient-ils demandé. Ils ne parlaient à personne mais adressaient de grands sourires forcés à tous les passagers, comme les vieux Américains. Cette découverte lui avait sauté aux yeux lors de son premier voyage dans ce pays qu’ils appellent l’Amérique. Les Américains semblaient tout le temps occupés, préoccupés et pressés de finir des choses qui, disaient-ils, canalisaient toute leur énergie. Cela jusqu’à un certain âge, car passée la cinquantaine, ridés, les cheveux blancs, ils commençaient à sourire.
Mais ce n’était sans doute pas une simple question d’âge. Il en vint à penser que c’était lié à la guerre : les gens qui avaient connu la Seconde Guerre mondiale dans leur enfance souriaient beaucoup, heureux d’avoir survécu à une victoire dont les pertes humaines s’élevaient à cinquante millions de personnes. Les autres, les jeunes circonspects qui arrivaient toujours au restaurant ou sur leurs lieux de rendez-vous le regard anxieux, l’air d’être en mission, devaient être nés après les années 50. Ils n’avaient rien à célébrer hormis leurs salaires croissants.
Puis, au cours de ses voyages successifs - trente ans à parcourir le Nord et à rencontrer de nouvelles générations de vieux Américains souriants -, il découvrit qu’il s’était trompé et que l’émergence du sourire tenait à l’âge et non à l’année de naissance. Alors il remarqua les dents : les jeunes avaient une dentition normale relativement soignée tandis que les vieux exhibaient des bouches d’une perfection exagérée par la présence de prothèses et de couronnes qui recouvraient leurs dents opacifiées au fil du temps. C’était compréhensible : lorsqu’on perd ses dents, on perd aussi ses défis dans la vie, les possibilités de poursuivre son ascension sociale et d’être compétitif sur le marché des valeurs conventionnelles. Les masques dentaires, la chirurgie et les prothèses buccales deviennent alors le moyen le plus efficace de provoquer un quelconque changement de l’impression que l’on produit sur les autres : tu souris, l’autre Américain te sourit et sa réponse stimule ton envie de sourire davantage à un âge où ton bas de laine et ta nouvelle dentition sont les derniers motifs de satisfaction qui te restent.
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En fin de compte ce n’était pas des Allemands, mais bel et bien des Américains aux classiques gaines dentaires de porcelaine. Il le constata le troisième soir, près des côtes de Chiloé. Ils marchaient en souriant sur le pont avant du bateau. La tête de la femme - qui ne devait guère peser plus de quarante-cinq kilos - arrivait tout juste à la hauteur du torse de son mari. Tous deux portaient de grosses chaussures de montagne bien inutiles dans le cliquetis de quincaillerie du bateau. Il les avait vus accoudés sur la balustrade en bronze, consultant une carte marine à la lueur d’une petite lampe de poche. Il lui dictait des phrases en anglais et la petite femme prenait des notes dans un carnet. Ils se promenèrent ensuite sur le pont et elle, enlacée par la taille, avançait en lisant en anglais, d’une voix très claire, ce qu’elle venait d’écrire. On eût dit un livre de bord : elle annonçait l’heure, la distance estimée de la côte en milles, la latitude et la longitude en degrés, minutes et secondes, puis le style devint celui d’un journal d’adolescent car la récitante se demandait en anglais si Pablo Neruda avait navigué le long de ces côtes et quels poèmes elles avaient pu lui inspirer.
Il imagina que le couple bilingue passait sa vie à sillonner le monde en bateau de croisière pour relever dans chaque pays les éventuelles sources d’inspiration de leurs prix Nobel les plus représentatifs. Il est d’innombrables façons de voyager et chaque Américain doit trouver la sienne. Mais ces côtes dentelées et sombres et la sensation vertigineuse de savoir qu’au-delà des plages, des criques et des falaises, la brume cache des montagnes et des volcans hauts de cinq mille mètres, et que sous les reflets de la lune décroissante, la mer argentée dissimule des abîmes de deux mille mètres de profondeur, sont susceptibles d’inspirer n’importe quoi, sauf un hymne à la révolution prolétarienne ou des vers sur l’évolution amoureuse des couples tourmentés de la classe moyenne.
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Mais il y avait la brume. Ils auraient pu appeler ce voyage La croisière de la brume car depuis Valparaiso, ils n’avaient rien vu d’autre sur les côtes. Les Chiliens passaient vraisemblablement leur vie à brûler sans relâche du bois et du charbon : dans les villes, les petits villages, les mines de cuivre et même les forêts, où l’on voyait briller dans la nuit des taches orange constellées de flammes clignotantes tamisées par la brume et la fumée qu’elles-mêmes produisaient.
C’était le milieu du printemps et il ne voulait pas songer à l’apparence de ce ciel en hiver, dans un pays où même en plein été, l’air avait des relents d’étuve et de cendres mêlés d’émanations de charbon.
En regardant vers l’est, on ne voyait que la côte embrumée.
À l’ouest s’étendaient une mer bleue, un ciel clair, une sorte de message issu de l’infini et d’un passé marin de navigateurs polynésiens. Contrairement à la côte, tout cela aurait pu inspirer un poète ou un peintre. Comment représenter cette vision qui associait le vertige et la crainte de la nature à l’horrible spectacle d’une portion d’humanité occupée à consumer tous les matériaux propres à se répandre en brume, en fumée et en suie qu’elle avait sous la main ?
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La croisière avait été organisée par des Américains des Caraïbes qui tentaient de promouvoir le marché touristique des canaux fuégiens et de la constellation d’îlots et de fjords du sud du Chili. La plupart des passagers à bord étaient invités. Le peintre et son amie brésilienne avaient reçu leurs billets en échange d’un tableau expérimental qui, quelques années plus tôt, avait retenu l’attention du directeur d’une agence de tourisme et de change à Montevideo.
Les Américains souriants qu’ils avaient tout d’abord pris pour des Allemands étaient dans une situation similaire : ils avaient gagné leurs billets à un tirage au sort lors d’une croisière sur la mer Baltique, durant la fête du solstice d’été, le 21 juin, ce jour sans nuit ou cette nuit ensoleillée qui excite tant les Scandinaves. Les passagers qu’ils rencontrèrent par la suite avaient eux aussi gagné ou échangé leurs billets, parfois offerts aux commerciaux pour la réalisation de leurs objectifs ou aux cadres qui partaient à la retraite. Apparemment, les Japonais toujours malades qui occupaient les tables situées à bâbord dans la salle à manger étaient les seuls touristes légitimes, les seuls à avoir payé pour ce qu’on leur avait présenté comme un voyage en Antartide.
Les jours passant, ils apprirent à se connaître et finirent par former un petit groupe composé d’un couple d’Argentins, de diplomates italiens, d’un autre médecin américain qui avait cru comme eux que le vieux Kretzer était allemand et avait même redouté qu’il fût un ancien nazi, ce qui lui aurait gâché ses vacances.
Ils évoquaient ces choses-là : la brume, l’impatience qu’ils avaient de découvrir les fjords chiliens et l’enchevêtrement de canaux fuégiens, et le paradoxe selon lequel les seuls véritables touristes étaient la centaine d’Orientaux qui mangeaient à bâbord et avaient constamment le mal de mer.
Il était difficile de tenir une conversation en anglais, car sa Brésilienne n’en comprenait que quelques expressions et les Argentins ne semblaient pas captivés par les sujets abordés. La petite Mme Kretzer jouait les interprètes, résumant en portugais ce que disaient les hommes et qui, en vérité, n’intéressait guère les deux femmes.
Elles avaient raison : à bord pour deux semaines de navigation et de visites côtières, ils étaient condamnés à vivre les mêmes expériences de voyage, et se savoir de vrais ou faux touristes ne changerait rien à l’affaire. Ils n’avaient pas d’autre choix que de se laisser porter et de s’armer de patience jusqu’à leur arrivée à l’aéroport et l’embarquement dans l’avion du retour.
Telle était l’impression des femmes. À présent, plus de cinq ans plus tard, le peintre songeait que ces premières causeries à bord sur les vrais et faux touristes constitueraient un bon exemple pour apprécier la nature de l’art véritable. Le sixième ou septième contrepoint de L’Art de la fugue s’élevait, et le fait de se remémorer le service de table et les vins chiliens de cette croisière lui donna l’idée d’inviter à dîner son ami écrivain et d’aborder avec lui ce sujet qui ne manquerait pas de l’enthousiasmer. Bien sûr, plutôt que l’inviter, l’idéal aurait consisté à l’imiter en lui apparaissant en rêve pour lui suggérer le thème d’un récit, qui aurait été en mots le double logique de l’impossible tableau du matin. Mais cela n’était pas à sa portée. En revanche, l’inviter, réserver une table au Tomo I sous prétexte de fêter la vente de deux vieilles toiles des années 80 et de parler des vrais et faux touristes devant quelques bouteilles d’un bon malbec argentin ne lui coûterait que deux appels sur son portable et une douche rapide avant de sortir.
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Il était sur le point d’appeler. Il fut sur le point d’y renoncer. Il réécouta madame Duchamp, qui disait qu’elle le recontacterait. Il associa à nouveau le timbre nasal de cette voix à l’image de lichens tapissant un rocher, à un parfum de terre sèche, au contact inattendu du col en fourrure d’un anorak. Il se crut sur le point d’identifier cette femme. Se souvenir d’un visage à partir d’un nom et du son d’une voix équivaut presque à identifier la personne en question : la biographie, le drame et tout ce qui forge une identité personnelle découlent naturellement de ces trois éléments. Dans la musique, il semblait que c’était tout le contraire. Le disque compact s’était déjà répété plusieurs fois sans qu’il pût dire à quel niveau de développement de L’Art de la fugue apparaissait le contrepoint qu’il entendait à présent. Par instants, les accords du quatuor évoquaient des airs de Brahms, un morceau de musique de chambre de Borodine ou Tchaïkovski. S’ils avaient figuré sur la bande sonore d’un film publicitaire, seul un expert les aurait attribués à Bach. Très vite, la musique se réaffirmait en une succession indélébile de notes, comme pour signer ou confirmer l’œuvre.
Ce sont les conséquences, songeait-il, de notre manière d’écouter. Cela ne serait jamais arrivé aux contemporains de Bach ou de Borodine, qui ne percevaient le son qu’en présence des instrumentistes : ils voyaient l’archet, le diapason, les doigts prodigieux, les déhanchements et les expressions intraduisibles de leurs visages devant chaque ensemble de notes, chaque silence. Des heures passées à écouter tant de musique sans visages, sans corps, sans instruments, lui faisaient songer que l’humanité actuelle contemplait peut-être ainsi la peinture. Salles publiques, musées, happenings, livres d’art : autant de lieux et d’objets où tout fond devenait silhouette. Qu’en penserait son ami écrivain ? Et que pourrait-il dire de ce qu’il pensait au cours d’un rêve ou d’un dîner au Tomo I ? Il devait l’appeler.
Il l’appela. Ils convinrent de se retrouver à neuf heures dans un petit café. Il réserva aussitôt une table pour deux personnes. Il avait deux heures devant lui et éteignit la chaîne. Il devrait tromper la faim jusqu’à l’heure du souper. S’il montait dans l’atelier, mettait de l’ordre dans ses tableaux, évaluait l’avancement du travail accompli ces dernières semaines ou établissait un planning des tâches qui lui restaient à faire, la sensation de faim serait plus tolérable. Mais monter, c’était renoncer à la décision qu’il avait prise dans l’après-midi. Il opta pour un café accompagné de quelques biscuits qu’il mangea dans la bibliothèque, sans musique dans les oreilles et sans livres s’offrant à sa vue, assis devant la table, réfléchissant dans la semi-pénombre. Plus tard il se raserait et, ensuite, il prendrait sa douche.
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Le café, les biscuits, la bibliothèque délibérément plongée dans le noir, le disque compact inerte et muet dans la chaîne, la salle de bains, la mousse à raser, tous ces éléments s’inscrivaient dans un système destiné à lui trouver une harmonie, l’impossible harmonie de l’artiste : il suffisait d’y parvenir pour que survînt un besoin strident, une nouvelle promesse d’ordre introduisant dans l’ensemble l’identification d’une voix de femme, un rêve dévoilant le mystère des silhouettes et des fonds, un projet de représentation de la brume sur les côtes du Pacifique qui rendrait compte du combat d’une civilisation contre le froid et l’atmosphère.
Le silence semblait perforé par des éclats de bruit : les craquements du bois de son fauteuil monté sur un axe en acier rotatif qui amplifiait chaque mouvement de son corps en corrigeant sa position lorsqu’il regardait d’un côté ou étirait le cou en levant la tête pour souffler, comme si quelque chose était venu le soulager. Mais rien ne survenait et, quand bien même, rien ne pourrait le soulager.
C’est le temps qui passe et qui lasse, songea-t-il en se disant qu’il devrait écrire cette phrase. Beaucoup de peintres avaient laissé des écrits. Dans l’idéal, pensait-il, un peintre se sentirait beaucoup mieux si, avant d’avoir trouvé sa voie, il s’était cassé le nez en s’essayant à la musique ou à la poésie. C’était un autre sujet dont discourir pendant le dîner : l’expérience d’un échec dans un domaine artistique comme élément modérateur ou substitut à la certitude d’avoir raté sa vie, avec une œuvre ou sans. Mais il n’est pas facile de parler des échecs et de l’échec dans la vie dans l’un de ces espaces artificiels créés pour le bien-être ou le plaisir.
Apparemment, les prix élevés et tant d’efforts humains ajoutés harmonieusement au design et à la composition de l’espace, au service de table et à la préparation du menu, concouraient à produire un effet qui neutralisait toute idée d’échec à l’intérieur ou hors de l’établissement, avant et après le repas. Ces opérations complexes et minutieuses auraient pu, comme en musique, porter un nom ou une annotation mais, le cas échéant, il n’aurait pas su les identifier.
Etre peintre, songea-t-il, c’est rester aveugle ou sourd aux manifestations de ces arts du commerce et de la bonne sociabilité. Il en est sûrement de même pour un écrivain, mais ce serait un mauvais sujet de conversation à aborder dans la soirée : dans la salle de restaurant, deux hommes en train de dîner semblent condamnés à incarner l’échec induit par l’absence de femmes, ces épouses auxquelles, pour une raison quelconque liée à leur art, ils ont dû renoncer. Du fait de l’irruption brutale du thème banal de l’échec et de la réussite dans la vie, leur dîner prend soudain les allures d’un repas entre deux divorcés ou deux célibataires.
Peut-être Mme Duchamp se trouverait-elle parmi les habitués, dînerait-elle avec M. Duchamp et un couple d’amis. Il tenta de se représenter la scène comme une esquisse au crayon, grise, dans une ambiance assombrie par l’ironie et la dénonciation sociale. Les silhouettes étaient presque plongées dans le noir, mais s’animaient au gré de son imagination et, sous les traits de graphite, le fond de papier prenait la teinte parcheminée d’un restaurant d’après-guerre. L’une des quatre silhouettes dans l’ombre devait être Mme Duchamp. Mentalement, il pourrait commencer à définir un tableau. Peindre, c’est peindre un trou de mémoire, et ce qui surgissait n’avait rien d’une phrase éternelle. Mais cela vaudrait la peine d’allonger la touche ambrée figurant un reflet lumineux entre l’ombre des silhouettes et les corps. Et, mentalement, il suffisait d’appliquer la pointe d’un couteau d’office imaginaire sur ces filaments de lumière pour définir le cou et le menton de la femme assise à droite : telle serait Mme Duchamp, avec à sa gauche son mari aux grosses moustaches et, en face, la femme de l’autre couple.
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Mais aucune femme dotée de cette voix nasale qu’il venait de réentendre sur sa messagerie ne serait allée dîner au Tomo I vêtue d’un pull chiné au col bordé de fourrure. La trame de la laine et la bande de fourrure situaient davantage la scène dans une auberge de montagne : les convives mangeraient de la charcuterie allemande ou des pâtisseries alpines devant une tasse de chocolat fumant. S’il étalait la lumière avec la pointe du couteau ou avec une spatule, il éclairerait les grandes tasses et les assiettes de gâteau inertes sur la table. Du reste la lumière ambrée était bien celle d’une auberge de montagne : elle ne provenait pas de lampes incandescentes à l’éclat tamisé par des pans de parchemin, mais d’ampoules animées du tremblement électrique propre aux dynamos.
Dans la montagne, au fil des heures, le bruit des moteurs Diesel des dynamos et des petites centrales électriques fait partie du paysage ; il cesse et l’on distingue alors un semblant de lumière qu’on peut aussi percevoir comme une mystérieuse qualité de l’air. Le bruit de l’altitude, le tremblement de la lumière.
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Ou le tremblement de l’altitude après avoir flotté tant de jours sur les profondeurs agitées de la mer, la mer glacée, la montagne glacée : il se souvint du froid, ce soir-là, dans l’auberge. C’était pendant leur croisière dans le Sud. Le bateau avait mouillé l’ancre dans une baie, à moins d’un mille d’une crique occupée par des pêcheurs. Tout semblait très organisé. Les pêcheurs étaient arrivés dans des chaloupes hors-bord qu’ils avaient amarrées au bateau avant de monter discuter avec le capitaine. Un guide proposa aux passagers une promenade dans la campagne, la traversée des montagnes à cheval et à dos de mule jusque sur le territoire argentin, où ils visiteraient une ferme. Cette balade teintait la croisière d’une sorte d’esprit d’aventure. Rares furent ceux qui y participèrent, car la plupart des voyageurs préféraient assister à la pêche sans trop s’éloigner du bateau, devenu leur chez-soi. Du groupe de passagers qui occupaient la table à tribord, seuls cinq ou six avaient souscrit à ce programme : les Kretzer, leur Leika et leurs cahiers ; la femme du couple argentin, dont l’époux détestait le froid et la montagne ; deux Espagnols et lui. Sa Brésilienne avait une peur phobique des chevaux et resta dans la bibliothèque du bateau, à regarder de vieux films, seule parmi des dizaines de couples japonais qui peinaient à déchiffrer les sous-titres en castillan. La chevauchée dans la vallée, le long des ruisseaux gelés, les occupa toute la matinée. À midi, ils déjeunèrent dans un vivier de saumons, sans sodas ni dessert, rien que du saumon, du pain et du café instantané préparé dans une bouilloire par une petite Indienne. Le docteur Kretzer photographiait tout. Sa femme annotait tout avec entrain et continua même lorsqu’ils descendirent de cheval pour enfourcher les mules qui devaient les promener sur le sentier, un grand fossé creusé dans la neige qui grimpait en sinuant jusque vers une petite fumée qu’on apercevait au loin, sur les hauteurs, et qui était l’auberge.
À présent il pouvait reconstituer le tableau du dîner dans l’auberge. Lumière vacillante, soupe, vin, ragoût d’agneau, compotes, nourriture semi-liquide servie dans de grandes tasses et des bols. Il devait modifier la lumière avec un pinceau imaginaire pour suggérer la frisette sur les murs et les petites fenêtres d’où l’on apercevait dans la nuit le cratère d’un volcan en éruption qui crachait constamment des vapeurs sulfureuses. La peinture remplaçait les traits vagues au crayon. Mais il devait laisser le visage de la femme dans l’ombre. Il se la rappelait : c’était la femme du couple argentin qui lui effleurait les mains à la moindre occasion. Elle avait un nez très fin, rougi par le vin et le froid. Le moustachu devait être un Chilien de la région. En tout cas, ce n’était pas son mari ni le guide au visage lisse dépourvu d’oreilles qui ressemblait à un lombric fronçant la bouche. Malgré la fatigue, tous continuaient de boire. Avant qu’on servît la soupe, il avait visité l’auberge, qui n’offrait pas de chambres, juste quelques lits superposés comme des couchettes et garnis de couvertures crasseuses. Il n’y avait pas davantage de toilettes mais un réduit, une sorte de débarras où s’entassaient des skis, des cordes d’escalade, des toiles de tente inutilisées, des peaux de moutons, d’autres couvertures crasseuses et des bidons de combustible. Il remarqua dans un coin une caisse en bois clouée au sol avec un couvercle rond qu’il fallait laisser fermé parce qu’il s’ouvrait sur une fosse neigeuse d’où montait un courant d’air glacial. C’est dans ce meuble que les touristes et les voyageurs devaient chier et pisser, sentant le froid et la chute de leurs excréments qui s’écrasaient dans un bruit de crépitation sur le sol gelé, dix mètres plus bas. Prenait-elle des contraceptifs ? Dans cette pièce commune dépourvue de toilettes et d’eau chaude, alors qu’ils étaient entourés de cinq ou six passagers à moitié ivres, elle insistait pour lui prendre les mains au moindre prétexte, célébrant la conversation qui se tenait à table ou ce qu’elle-même disait entre deux éclats de rire. Ils riaient du volcan, de l’absurdité d’être coincés là, sans eau, sans WC, à mille cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer et du bateau, à six heures de marche d’un quelconque point de chute. Elle riait de tout : d’apprendre que Mme Kretzer étudiait la linguistique alors qu’elle avait l’âge d’être grand-mère et de l’étiquette collée sur la bouteille de tarapacá. Et quand il lui annonça qu’il était peintre, ses rires redoublèrent.
- Peintre ! s’esclaffa-t-elle en en profitant pour lui toucher à nouveau les mains.
Elle n’avait pas l’air d’être du genre à prendre des contraceptifs. À présent, son profil à la pommette saillante apparaissait nettement dans le tableau. Les photographies au Leika de cette soirée dans l’auberge devaient se trouver quelque part à Denver, dans le Colorado. Prenait-elle des contraceptifs ? Lui poser la question lui semblait de très mauvais goût. Il lui avoua en revanche qu’il avait décidé de se retenir de chier jusqu’au lendemain matin, car le froid qui régnait dans le réduit le décourageait de tenter l’expérience.
- J’y vais toujours avant le dîner, lui dit-il.
Hilare, elle lui répondit qu’elle faisait caca après le petit déjeuner. Elle s’appelait Marina. Il ne connaissait pas son nom de famille mais maintenant, dans la bibliothèque, il se rappelait les couvertures et il était persuadé qu’il s’agissait de Mme Duchamp.
On ne l’appelait pas Duchamp, mais lorsque tous s’installèrent dans les lits superposés le long des murs et qu’il lui annonça qu’il dormirait dans un coin du débarras
- ou salle de bains -, elle s’y laissa conduire. Ils ne se dévêtirent pas, la température ne devant guère dépasser un degré, se glissèrent sous les couvertures, prêts à s’endormir enlacés puis, lorsqu’une silhouette menue entra dans le réduit et s’installa sur les latrines sans remarquer leur présence, ils se couvrirent le visage en se gardant de trop bouger pour ne pas faire de bruit. La petite silhouette resta une éternité sur les cabinets. La masse de vent glacé s’engouffrait jusque sous les couvertures et le bruit de moteur à essence de la dynamo s’amplifiait à chaque courant d’air. Il lui dit à l’oreille que l’odeur de crotte de brebis des couvertures était insupportable et elle lui intima tout bas de se taire, précisant que telle était l’odeur typique de la campagne.
Ils s’embrassèrent et, l’imitant, elle commença à se dévêtir et retira son pantalon de ski. Elle extirpa une main de sous les couvertures, lui frotta le nez de ses doigts humides qu’il lécha et flaira. Elle forma un ovale entre son pouce et sa paume, l’incita à y jouer avec sa langue… Impossible de peindre cette composition sous les couvertures, dans le noir et la crainte du froid. Et seul un véritable artiste pourrait décrire avec des mots l’étrange fusion de pudeur et de peur d’être transi qui les empêcha de se dénuder entièrement. Ils se touchèrent pendant quelques minutes puis, finalement, elle souleva les couvertures pour s’assurer que l’homme ou la femme sur les latrines avait déserté les lieux et se mit à haleter. Par la suite ils se libérèrent de leurs vêtements et, à un moment donné, ils se séparèrent pour s’asseoir tour à tour sur les latrines glacées. Le matin - apparemment, tous se réveillèrent très tard -, Mme Kretzer échangea avec eux des clins d’œil complices. Elle les avait certainement entendus, mais personne n’en parla, même si beaucoup se plaignirent à plusieurs reprises de l’odeur insoutenable des couvertures et des lits. Une odeur de crasse et de brebis, s’accordèrent-ils à dire, bien qu’elle continuât de la qualifier d’odeur de la campagne. Son mari portait un nom basque assez long. Il ne s’appelait pas Duchamp mais avait une grosse moustache noire, comme les paysans.
Tous avaient passé une très mauvaise nuit à cause du froid et de l’inconfort, qui contrastait avec les cabines chauffées du bateau, mais pour ceux qui y avaient participé, la traversée de la montagne vers l’Argentine fut l’aventure la plus mémorable de la croisière. À présent, une planche figurative s’ajoutait à celles qu’il avait déjà stockées dans sa mémoire, faite de traits au crayon, d’ombres de graphite et de sillons de peinture ambrée qui prétendaient représenter l’électricité et le souvenir. C’était encore un tableau impossible, ne correspondant à aucun style, à aucun genre, étranger à tout projet de réalisation.
Il pouvait voir son ami écrivain surgir dans ses rêves pour le pousser à concevoir un projet irréalisable, mais il l’imaginait difficilement capable de s’arrêter tout un après-midi à la composition du fond d’un souvenir, aux seules fins de découvrir l’identité d’une personne qui l’avait contacté au téléphone.
Peut-être était-il un vrai artiste et aussi un malheureux qui, confronté à l’évidence de son œuvre, entendait craquer le bois de son fauteuil en s’y calant pour laisser passer le temps et adoucir son imminence. Ils ne le sauraient jamais. Mais au cours du dîner, il lui dirait qu’ils partageaient un temps parallèle encombré de pièces, de toiles, de textes et d’épisodes qui se confondaient et s’amalgamaient pour composer le fond de quelque chose qu’ils ne finiraient jamais d’exprimer, de relater, de comprendre.
Reproduit sur Contre-feux, revue littéraire de lekti-ecriture.com, grâce à l’aimable autorisation des éditions Passage du Nord-Ouest.
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