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Entretiens

Conversation

Interview de Max Rouquette par M.H. Bonafé

samedi 2 juillet 2005, par Max Rouquette

La Conversation avec Max Rouquette proposée ici à la lecture est extraite du numéro 1 de la revue Auteurs en scène, publiée par Les Presses du Languedoc, et paru en 2002.

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Un auteur, une œuvre, ont-ils déclenché ou influencé votre venue au théâtre ?

M. R. Aucunement. J’ai sur les influences, une théorie qui m’est personnelle : à savoir qu’il n’y a pas d’influence entre le grand homme X, le grand modèle, et un auteur débutant qui recevrait une influence comme d’une étoile qui vient d’en haut déterminant sa personnalité. En réalité pour moi ce qu’on appelle une influence, ce n’est que le choix ou plutôt la recherche de lui-même, par l’au¬teur débutant, dans l’oeuvre et dans l’esprit de l’autre. Celui qui commence va vers l’auteur qui lui ressemble le plus. Il ne le sait pas, mais ses choix sont révélateurs de sa propre personnalité. A mesure qu’il pratique les œuvres des autres, il se découvre lui-même. Évidemment, s’il a quelque chose à dire, il se dégage de cette « influence », et il trouve sa voie précisément grâce à sa recherche’ Voilà ma théorie, elle vaut ce qu’elle vaut, mais pour moi c’est une certitude.

Quelles raisons vous ont conduit à I’écriture dramatique ?

La première raison, c’est que j’aime beaucoup le théâtre. J’y suis allé autant que j’ai pu. J’en ai lu beaucoup. Pour moi qui suis avant tout poète, la poésie a un défaut : elle reste enfermée dans un livre. Elle ne touche qu’un individu à la fois. La deuxième raison est que, comme il n’existait pas d’enseignement de l’occitan, la meilleure façon de restituer au peuple occitan sa langue, dans toute sa noblesse et sa dignité, avec en même temps sa capacité à tout exprimer, les sentiments les plus élevés et les plus bas, c’était d’écri¬re pour le théâtre ; et cela sans gri¬maces et sans grimacer. Ce qui ne veut pas dire que la grimace doit être exclue du théâtre mais il y a des endroits où il la faut et d’autres non… Voilà pourquoi, entre autres, je suis venu au théâtre…

Une occasion spéciale a-t-elle éveillé votre goût pour le théâtre ? Une représentation vous a-t-elle particulièrement frappé ?

M. R. Non. C’est la lecture avant tout.

(Un temps). Si ! Le Volpone de Ben Jonson. Dans les années quarante, dans une mise en scène de Dullin avec Jouvet qui jouait Volpone. C’est une pièce que j’ai relue par la suite. Elle est bâtie admirablement. Surtout après avoir été remaniée par Jules Romains et Stefan Zweig. Ils en ont fait une pièce très claire, un chef d’œuvre. J’ai appris énormément avec cette pièce. Je ne sais pas si c’est parce que l’action se passe à Venise, mais j’ai découvert avec cette pièce tout le côté magique du théâtre. L’entourloupe de Mosca et Volpone est montée de façon extraordinaire !… c’est mené de main de maître d’un bout à l’autre ! Cela m’a appris également le relief que doit avoir nécessairement chaque person¬nage. Cette pièce est un modèle pour moi… L’autre coup de gong c’est Maria Casares à la radio… Un soir, pendant la guerre, en tournant le bouton de mon poste, j’entends Maria Casares en personne qui interprétait Deirdre des douleurs, de Synge… Elle avait dix huit ans et déjà cette voix rauque de tragédienne. Plus tard j’ai trouvé qu’el¬le en remettait un peu trop dans le hurlement. Crier pour crier cela ne marche pas. C’est usé tout de suite. Mais elle est tout de même une actrice hors pair… Pour moi Deirdre des douleurs, c’est un des plus grands chefs-d’œuvre de la dramaturgie universelle. C’est à partir de là que j’ai lu l’œuvre complète de Synge et que j’ai traduit deux de ses pièces, L’ombre de la ravine et Le baladin du monde occidental.

Qu’avez-vous retiré de votre passage dans le monde politique ?

M.R. : j’ai fait de la politique après la libération. J’étais déjà au parti socialiste en 36. J’ai fait les campagnes politiques de Jules Moch et mon rôle était d’aller où on me disait et de faire attendre Jules… Celui-ci parfois me faisait défaut, non pas pendant la demi-heure promise, mais pendant deux heures !.. Et il fallait que pendant deux heures je tienne le crachoir… Je traitais de politique intérieure, extérieure et je m’en souviens comme d’une époque vraiment formidable !.. C’est à ce moment là que j’ai appris à parler. Quand j’ai commencé, j’avais un trac fou, c’était maladif. J’avalais des amphétamines !… On n’en connaissait pas encore tous les défauts et je m’en servais en tant que médecin, pour remonter le moral des déprimés. Je me suis aperçu que cela provoquait une poussée formidable dans l’idéation, une grande lucidité de l’esprit !.. La contrepartie c’était l’insomnie. Mais avant naissait un extraordinaire mouvement des idées et de la parole ! J’avais une aisance folle ! Et ce n’était pas une sinécure de tenir ces réunions !… Il y avait des contradicteurs qui venaient, en particulier les communistes dont les orateurs, qui même au degré le plus minime, étaient passés par des écoles où ils avaient appris la dialectique.

Et c’était difficile de leur répondre ! À côté de ceux-là, qui étaient en général très corrects, il yen avait qui étaient plus voyous. Cela a été une école magnifique… Mais j’ai aussi appris une chose, c’est que je n’étais vraiment pas fait pour la politique !.. Ce que j’ai retiré de cette période vaut pour le théâtre et le roman : il ne faut jamais que l’attention du public se relâche une seule seconde, donc il faut veiller à ne pas être ennuyeux ou répétitif et sans ces¬se passer du sérieux à la plaisan¬terie. Si vous faites rire dans les trois premières minutes, vous avez gagné…

Avez-vous déjà joué ?

M. R. Non jamais. Je n’aurais pas aimé être acteur…

Partez-vous de personnes réelles pour construire vos personnages ? Des personnes que vous avez côtoyées ?

M. R. Les personnes que j’ai côtoyées m’ont certainement apporté quelque chose, mais pas directement. Je n’ai jamais, dans mes nouvelles, dans mes contes, dans mes pièces, reproduit un individu « en entier ». « J’agglutine » les choses inconsciemment… Il n’y a qu’une personne que j’ai prise comme modèle dans Vert Paradis pour La bonté de la nuit, mais c’est la seule.

Vous dessinez beaucoup, vous faites des portraits, ne vous êtes-vous pas inspiré de personnes réelles ?

M. R. Non. Ce sont des dessins qui viennent de moi, comme mes personnages de théâtre. J’en ai cinq cent, j’en laisserai six cent ou sept cent, j’en fais tous les jours. Chaque fois que je suis en vacances de travail ou que je m’embête, je fais un dessin et cela ne représente per¬sonne. Le dessin pour moi c’est une forme de la création et c’est une forme de la délivrance. J’ai dessiné toute ma vie. Ce sont des visages, uniquement des visages. Cela me libère. Je ne le ferais pas si cela ne me délivrait pas. C’est du même ordre que l’écriture, c’est une psychanalyse.

Quel est votre point de vue sur la vie aujourd’hui, après ce par¬cours de médecin, d’écrivain, d’occitaniste ? Êtes-vous pessimiste comme on l’a écrit à votre propos ?

M. R. Je ne suis pas d’un optimisme forcené. Les russes disent : « Un pessimiste, c’est un optimiste qui a compris ».

Qui a compris quoi ?

M.R. La vérité du monde…

Quelle est cette vérité du monde ?

M. R. Elle est sombre, c’est tout ce que je peux en dire en si peu de temps…

Mais encore ?

M. R. Le monde n est pas drôle et la question est tellement vaste !… Parlons de la vie. La vie est une promesse fabuleuse, qui n’est pas tenue… Ou alors à dix pour cent ou à quinze pour cent, cela varie d’un individu à l’autre… Tout homme dans sa jeunesse croit que la vie est éternelle, et plus j’avan¬ce en âge plus je me dis que ce serait la pire des malédictions si nous étions éternels… Alors je raconte des histoires qui sont plausibles, qui auraient pu avoir eu lieu. Elles sont le reflet dune réalité faite de bonheur, de malheur, d’espérance et de tout ce qui fait la vie… Plus on est en contact avec les hommes, plus on se rend compte que ce qui les anime, ce n’est pas quelque chose de tou¬jours lumineux… C’est plutôt désastreux… Mais je n’aime pas philosopher et je crois tout de même en l’homme. Contre l’univers et contre lui même, il a accompli tant de merveilles.

On a dit de vous : « Max Rouquette est un remarquable satiriste qui note avec un humour féroce le progrès de la déshumanisation, l’absence post-moderne de communication. »

M.R. C’est une vérité à laquelle je donne tout mon aval. Que je sois un satiriste, oui. j’ai commence en faisant des caricatures et j’ai tou¬jours eu un esprit d’observation très poussé que la médecine a développé encore plus. Il m’est difficile de ne pas voir les choses Si j’étais un saint je me tairais. Je ne dirais rien, mais comme je ne suis pas un saint, je décris la réalité comme je la vois. Mais je m’efforce que mes nouvelles ne soient pas désespérantes et montrent le côté merveilleux de l’existence. La vie c’est le mélange du merveilleux et du sinistre La perspective de la mort est une perspective sinistre, voir un ami mourir prés de soi c’est sinistre, voir les guerres qui se succèdent, c’est sinistre… J’ai vu la première guerre mondiale et j’avais l’âge de raison ! J’ai vu ma mère morte alors que j’avais dix ans et depuis lors je ne vois que des batailles, des massacres de tous côtés, souvent pour des idéo¬logies dont on se passerait si on voulait bien arriver à discuter autour dune table… Je suis un réformiste, je ne suis pas un révolutionnaire. Je suis anti-révolutionnaire parce que les révolutionnaires tuent et détruisent. Je suis contre la peine de mort et la peine de mort il ne suffit pas de la supprimer en temps de paix, il faut la supprimer aussi en temps de guerre, étrangère et civile.

Vous avez écrit pour le théâtre principalement des « comédies ». Pourquoi avoir écrit en 1989, une Médée, métaphore absolue du Mal ? Ce que vous venez de dire explique-t il cela ?

M R. Le mythe de Médée m’a toujours hanté. Initialement quand j’étais très jeune il m’a paru étranger Je crois que je n’en sentais pas tous les ressorts. À la maturité |’ai fini par y voir un peu plus clair. C’est un thème terrible, mais il est prodigieusement vrai, le fait que j’ai écrit Médée, c’est le témoignage de la force du mythe en moi-même, puisqu’il a fallu que cela sorte. Et ce mythe vit toujours : la dramaturgie s’en enrichit encore.

Est-ce que vous êtes ce qu’on appelle un humaniste ?

M. R. J’ai horreur de ce mot. Il ne veut plus rien dire et |e constate que ceux qui s’en servent, les politiciens en particulier, le font pour se faire "reluire". Si on leur demandait une définition de l’humanisme ils seraient incapables de le faire.

Quels philosophes lisez-vous ?

M. R. J’ai une préférence pour les présocratiques, Heraclite, Parmenide. Toute la philosophie a été faite là et depuis lors, les philosophes en font des commentaires Je me méfie des philosophes d’université. J’apprécie quelqu’un comme Cioran. Il raisonne comme un romancier. Il ne crée pas un « isme » à chaque parle, il n’y a pas de « Cioranisme »…

Cioran est un philosophe au même titre que les présocratiques.

Vous avez dit envier le mode d’expression musical par rapport au mode d’expression littéraire ? Quels rapports entretenez-vous avec la musique et pourquoi vous méfiez-vous des mots ?

M. R. J’aime passionnément la musique : Bach, Mozart, Schubert, Schumann, Brahms, je n’aime pas Wagner du tout, j’aime Mahler, Ravel Debussy, Vivaldi, Monteverdi, Albeniz, De Falla… Je trouve que la musique arrive à composer des sons et des chocs harmoniques dans l’esprit qui créent autant de sensations et de visions autres du monde et qu’en cela elle est expression artistique à l’état pur. La parole, elle, traîne comme un boulet le sens des mots…

Vous parlez souvent du silence. Que représente-t- il pour vous ?

M. R. (Un temps)… J’aime beaucoup le silence… D’abord il est favorable à la réflexion et à la rêverie, non pas au sens où l’entendent les gens c’est-à-dire à l’absence, mais au sens de rêverie dirigée. C’est la pensée qui se laisse aller mais qui ne perd pas les guides quand même. Le silence est quelque chose qui devient de plus en plus rare à obtenir et qui est capital à mon sens. C’est un des paramètres de la vie. Cette rêverie dirigée, c’est ce que j’appelle la parole muette…

N’y a-t-il pas une différence fondamentale entre le statut de la parole dans la vie et le statut de la parole au théâtre ?

M. R. Le théâtre doit à la fois ressembler à la parole et ne pas lui ressembler. Des conversations ordinaires mises bout à bout pour faire une pièce seront d’une platitude à désespérer. Il y a quelques marches de plus à monter pour faire une autre musique. Au fond c’est comme la musique…. C’est quelque chose qui se passe une octave au-dessus ou au-dessous et c’est difficile à définir…

La parole muette vous amène-t-¬elle à l’écriture théâtrale ? Votre « état » d’écrivain pour « entrer » dans l’écriture théâtrale est-il différent de celui nécessaire pour la poésie ou les nouvelles ?

M. R. Il est différent, mais il est inconscient. On s’y met… Pas du premier coup. Encore que j’ai eu de la chance puisque la première pièce que j’ai écrite continue à être jouée, c’est donc qu’elle avait le naturel du théâtre, c’est à dire un faux naturel, qui n’est pas "fabriqué" ou qui sonne faux, ou trop ordinaire ou trop pompier, ampoulé… Il y a une limite à tenir. C’est comme la cuisine… Toutes les cuisinières, je l’ai remarqué, quand on leur demande leur recette, elles sont incapables de la donner, car elles font cela empiriquement. Et ce naturel théâtral, on ne l’acquiert qu’avec l’expérience. Si j’avais un conseil à donner à un écrivain, ce serait d’écrire tous les jours, même si ça ne vaut rien, cela fait un entraînement. Stendhal disait : « génie ou pas une page par jour ».

Un écrivain, qu’il s’exprime par le roman ou par le théâtre n’est-il- pas là pour dire l’indicible, dire le temps, dire le rapport de l’homme à la mort ?

M. R. Exactement, vous avez dit le mot…

Pourquoi un écrivain passe d’une forme à l’autre ? Pensez-vous dans votre théâtre dire l’indicible comme dans les nouvelles de Vert Paradis ?

Oui, je crois que j’y arrive… Dans mes dernières pièces… Mais je voudrais vous citer Lorca, pour éclairer ma position de poète qui écrit pour le théâtre : « Le théâtre c’est la poésie qui sort du livre pour descendre dans la rue »… Cela suppose que sans la poésie, il ne peut pas y avoir de théâtre. Le théâtre c’est une fête, c’est une transfiguration. Une fête, même tragique, c’est une fête. La poésie c’est la fête de la parole, la parole en habit de fête, pas en carnaval. Elle sort d’une métamorphose dans des vêtements impalpables mais qui touchent, qui ont un écho dans la vie réelle et dans la tête des gens. La parole ainsi vêtue leur rappelle des choses auxquelles ils ont pensé à peine le temps d’un éclair, elle réveille des tas de petits sou¬venirs oubliés qui deviennent tout à coup lumineux…

Avril 1996, Montpellier.

P.-S.

Cette Conversation avec Max Rouquette, initialement publiée dans Auteurs en scène, a pu être reproduite sur Contre-feux grâce à l’aimable autorisation de Marie-Hélène Bonafé. Qu’elle en soit remerciée.

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