« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Préface au livre
Littérature américaine contemporaine
vendredi 1er février 2008, par Nick Tosches
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Signes divins, éros, voix disparues et spectres affleurent sans prévenir et dessinent les formes de ce recueil au titre incantatoire. Chaldée… du nom donné à cette partie de la région de Sumer (au sud de la Mésopotamie), puis à la Babylonie d’où Abraham était originaire. C’était avant que les Hébreux ne traversent l’Euphrate pour émigrer au pays de Chanaan (Syrie-Palestine), nom biblique de la terre promise.
Qu’il ait appris le grec, le latin et l’italien médiéval, qu’il ait passé des heures exposé à la flamme de Dante, ne nous renseigne que trop peu sur l’auteur de ces vers farouches et limpides – des lettres écrites à ces heures secrètes où s’établit un lien avec les poètes, l’univers, et d’où naissent, parfois, les plus vives paroles.
Fils d’une île (l’Irlande) et d’une péninsule (l’Italie), Nick Tosches marie les traditions de la Grèce, de Rome et de la Sicile. Il va, sens et esprit réunis, puiser à diverses sources pour la composition de ses poèmes. Si une simple vision peut l’émouvoir, s’il reste attaché à la sensation physique, ses déambulations à travers les âges révèlent un esprit agile – une géographie intime reflétant son inclination pour tout ce qui brûle, tout ce qui glace.
De l’Évangile selon Thomas au Livre des morts égyptiens, de la grande tribu des poètes unis (Hésiode, Horace, Ovide, Dante, Rimbaud, Marlowe, etc.) qui décrivent les guerres et inspirent les fêtes, il ramène sur sa portée les sonorités des temps homériques : de brefs éclairs de beauté qu’il se remémore et qui donnent la sensation que l’on peut rendre visible le passé, au présent, afin d’ouvrir de nouveaux horizons. Ezra Pound le faisait prévaloir : " Toutes les époques sont contemporaines. "
En quel ciel loge l’auteur de Chaldée, livre qui oscille entre l’espoir de faire revivre, par l’imagination, les rites archaïques de fertilité, et la conscience, lucide, que le monde qu’il s’efforce de ranimer est irrémédiablement perdu, qu’il ne se manifeste plus que par la trace et la ruine ? Dans cet espace situé à mi-chemin entre l’oralité et l’écrit, entre l’exaltation et l’élégie, l’immédiateté et la perte. La discipline de l’œil – non moins que l’écoute – y joue un rôle non négligeable.
C’est de là que Nick Tosches tire son pouvoir de convoquer les anciens mythes, de ressusciter les dieux imaginables. Quitte à ce que le lecteur ne puisse plus distinguer, dans la répétition des motifs, ce qui vient du passé et ce qui n’en est pas issu, ce qui fut et ce qui est. L’auteur opère des détours par la traduction ou la citation, deux processus d’identification impliquant la virtuosité mimétique : imitation de la rime et du mètre pour les traductions, interprétation des voix pour les monologues/dialogues/soliloques.
De la félicité à la damnation se traduit ainsi le geste d’un écrivain dont les phrases exhalent un souffle tour à tour doux ou furieux, et qui n’ignore rien du cœur des hommes : à la colère succède l’apaisement ou la soumission, après quoi la sérénité revient, puis l’harmonie, qui finit par tout envahir. Dans l’entre-deux : le vertige.
Préface au livre Chaldée reproduite avec l’aimable autorisation des éditions vagabonde.
© de la photographie : Philippe Dollo.