« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Extraits du livre « Paroles d’argile »
Littérature irakienne contemporaine
lundi 19 mars 2007, par Jabbar Yassin Hussin
Paroles d’argile est un témoignage bouleversant de Jabbar Yassin Hussin. Écrits à vif au moment où se préparait la guerre de 2003, voici une dizaine de textes et conférences parus dans la presse arabe ou prononcés devant les parlements de Paris et Strasbourg. Jabbar Yassin Hussin raconte la condition de l’exilé puis son douloureux retour dans Bagdad occupé. Selon Edgar Morin, préfacier de ce livre : « Jabbar l’exilé est devenu un étranger, même dans cette patrie refuge, la France, où il incarne un Orient étrange et mythique. Même dans les pays arabes, il n’est plus au premier abord reconnu comme arabe. L’Irak des trente années de dictature lui était devenu étranger, mais au profit d’un Irak profond où son âme a pris racine. C’est cette racine mésopotamienne profonde de l’Histoire humaine qui pour l’âme de Jabbar irrigue, identifie et justifie l’Irak d’aujourd’hui. »
Extrait de la présentation du livre Paroles d’argile, par les éditions L’Atelier du Gué.
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Sommes-nous ceux qui ont vu l’Irak pour la dernière fois ? Cette question, je la pose à ceux qui appartiennent à ma génération, eux qui naquirent dans les années cinquante, et ne purent trouver là un endroit où vivre.
L’Irak, auparavant, semblait une légende, un lieu obscur et mystérieux, un village, un espace riche de vestiges et de récits.
La patrie nous paraissait une énigme antique, un paysage jailli de l’argile, fait de briques, de roseaux et de coupoles dorées, se souvenant des pestes et des années de famine et renvoyant l’écho des noms de gouverneurs impitoyables et de chefs de tribus légendaires, un lieu aux contours dont la cruauté était comme amplifiée par l’implacable canicule de l’été. Pourtant, nous avions entendu une histoire qui nous laissait de ce paysage un goût agréable, chargé d’un antique parfum de musc, ou évoquant les fruits non greffés que l’on appelait “irakiyya”.
L’Irak que nous connaissions, nous le voyions alors en plein essor. Il s’empressait vers le siècle, se précipitait au- devant du monde moderne et de ses miracles. Pas un jour ne passait qui ne voyait naître un mot nouveau, paraître un musée, une tour en acier, des feux de circulation, construire des bibliothèques de quartier, de nouvelles universités, des salles d’exposition, ériger sur les places publiques des statues dont nous retenions le nom des sculpteurs. Cet Irak-là qui cherchait à entrer dans le siècle avec effraction, la jeune génération des années cinquante l’a vécu ; elle l’a connu. La porte en était ouverte et nous rêvions.
Bagdad, en ce temps-là était l’Irak. C’était une ville en expansion sauvage. L’acier s’y mélangeait au ciment, à l’aluminium, à la brique des vieilles maisons et au bois des moucharabiehs. Elle rêvait d’un nouveau pont. Il s’ajouterait aux six autres afin que soit franchie sa légende. Ce “septième pont” était l’énigme de la ville, une allusion à ses épopées et aux séditions qu’elle connut. Nous rêvions qu’il relierait la ville au monde, sans perdre de temps. Nous avions commencé à croire en l’histoire et nous nous moquions de cette légende qui voulait que le septième pont eût à franchir en réalité une mare de sang ! Nous autres, nous percevions de loin les éclats de l’avenir comme une grande auréole de lumière en forme de ville. Mossoul, Nasiriyya, Erbil, Karbala, Telafar-la-lointaine également, autant de cités – grandes ou petites – qui rêvaient aussi d’un “septième pont” pour les projeter d’un coup au centre de l’univers.
Au début, l’imagination s’emballait et les rêves s’épanouissaient. Ils nous représentaient un Irak couvert de forêts, dessinant des “ceintures vertes” entourant la ville et freinant l’avancée du désert, annonçant une réconciliation avec le passé et ses ruines glorieuses, une fête où l’avenir serait convié. Ils prédisaient la paix au fond des montagnes où les révolutionnaires kurdes trouvaient leurs forteresses, la paix pour les marais du sud qui deviendraient bientôt la Venise de l’Orient ! Nous rêvions de mosquées ouvertes à tous, comme des musées, des marchés où les petites libertés se mêleraient aux calottes jaunes et aux bracelets. Mais ces rêves étaient fugaces et disparurent en un jour : la paix n’était en réalité que de courtes trêves. Tout le monde rêvait, pourtant, tout le monde évoquait le silence des canons et les démocraties en tous genres : celle du pain et de la liberté, celle de la littérature et de l’art, celle, aussi, pour ceux qui ne trouvaient ni travail, ni pensée, celle de la philosophie spontanée des cafés… Certains discutaient vivement et avec une cupidité, dont le prix à payer serait cher, de la démocratie centralisée ou de la centralisation démocratique… bref, du pouvoir absolu au nom du peuple. L’avenir était tout tracé et, en un rien de temps, pendant que nous discutions encore, le septième pont fut jeté aux confins de Bagdad. Sa première victime fut un ouvrier qui tomba de l’échafaudage surplombant le fleuve, dans le béton encore frais d’un pilier. L’ouvrier se noya et l’histoire s’inversa pour nous ramener en arrière. La légende inscrivit la violente dislocation du corps sur le grêle échafaudage. Il suffît d’une gifle pour que l’histoire fît volte-face. Le malheur commença comme la peste qui diffuse à partir d’un centre. Il arrêta tous nos rêves dans une cérémonie sanglante. C’était comme si la tempête qui déracina les arbres et à laquelle rien ne put résister, avait immobilisé les norias du temps. Finies, les trêves ! Révolue, l’histoire intelligible ! Et nous sûmes qu’il faudrait désormais une complète révolution de la roue du temps pour que se réalisent les rêves. La légende l’avait emporté.
Mais autrefois, avant que les partis communistes, baasistes, nationalistes et religieux ne voient le jour, l’Irak n’était pas beaucoup plus qu’un mythe, un ensemble de récits.
Est-ce un hasard si les Arabes se souviennent du poème “Le train et Hamad”, et que les hommes fredonnent :
Oui, tel est l’Irak : une vallée que traverse le train en hurlant un cri que brise le désir. Là tout est effacé et tout s’inverse en son contraire. Chaque affluent du Tigre et de l’Euphrate y porte un nom. La moindre rivière cèle un récit encore inconnu, le moindre mûrier protège la tombe d’un saint. Les peuples qui suivaient le trajet de l’eau se fixèrent dans cette vallée et oublièrent le but de leur voyage. Les Sumériens s’arrêtèrent sur les berges du fleuve qu’ils appelèrent “la mer” ; les Akkadiens – “fils de la Lune” – s’y établirent aussi ; les Amorrites fondèrent Babylone sur ses rives, des mots ils firent des chants, et des idées des légendes ; Alexandre y resta jusqu’à la mort, rêvant d’unifier l’Orient et l’Occident ; les Sassanides fondèrent Ctésiphon sur sa grève ; les Arabes y bâtirent Koufa et, à l’endroit où les deux fleuves se rencontrent, Bassorah ; les Abbassides installèrent Bagdad, la ville ronde, dans l’une de ses boucles, Bagdad Al-Zawrâ’, ville de paix, ville d’un rêve qui ne vit pas le jour. Tel est l’Irak, oui : une vallée où s’établirent pour y finir leurs jours ceux qui s’y engagèrent, mais vers laquelle jamais ne revinrent ceux qui la quittèrent : Sennachérib l’Assyrien mourut derrière le mont Ararat, Chelmnasur le Chaldéen en Palestine, Haroun Al-Rachid à Tous, Abdel Mohsen Al-Kâzemi en Egypte, Al-Sayyâb au Koweit, Al-Jawâhiri à Damas… Aucun d’eux ne foula à nouveau le sol de l’Irak. Oui, tel est l’Irak : deux fleuves, des palmiers, des tombes de poètes effacées, des tumulus cachant des trésors, une vallée de légende malgré l’histoire qui la traverse avec la violence d’une humanité indomptée, un endroit où la peur première de l’humanité se fait religion, poème la première question, alphabet la première traduction, meurtre le premier amour, exil éternel le premier voyage, et mythe la brûlure de l’histoire… Un endroit d’où fut banni le repos après qu’ait disparu l’Eden inventé au flanc de ses montagnes.
Nous qui sommes nés vers le milieu du siècle précédent avons connu l’Irak, le pays des trêves avec sa légende, celui rêvant de paix et de démocratie, celui dont l’histoire consigne la longue liste des pronunciamientos exécutés par des militaires médiocres qui falsifient les grades et la monnaie. Nous le savions mais nous continuions de rêver. Nous avons connu l’Irak dont l’histoire consigne les témoignages de petits massacres montés par des criminels que tenaille la nostalgie du meurtre. Bien sûr, nous connaissions la bassesse de cette nostalgie mais nous continuions de rêver.
Notre rêve était vrai, légitime ; il étendait ses ramifications sur la terre tout entière. Il était aux dimensions du concept de l’Irak. C’était un rêve à la fois facile et irréalisable. Le destin a voulu que nous le continuions plus tard dans les pays éloignés du fleuve, chaque fois que nous parvenait le bruit des tambours de guerre. Nous jetions ce rêve contre le mythe d’un destin qui ne nous réservait qu’épopées et séditions et qui nous reliait au septième pont.
Nous sommes les derniers à avoir vu l’Irak dans la trêve du temps et nous apprîmes ensuite qu’il basculait dans l’abîme, s’enfonçait dans un chemin sans retour, que l’obscurité avalait jusqu’à l’image qu’en préservaient nos rêves. Si nous n’avons rien fait pour la retenir, nous qui sommes nés dans les années cinquante et sommes encore vivants, nous auxquels on enseigna “que notre lot nous était échu depuis la nuit des temps et qu’il n’appartiendrait qu’à nous, éternellement, c’est que nous savions que les dynasties condamnées à cent ans de solitude, n’auront pas, ici -bas, une nouvelle chance ! ” [2]
Al Hayat, le 1er janvier 2003, Londres.
Traduit de l’arabe (Irak) par Élizabeth Chehata
Extrait du livre Paroles d’argile, publié en 2004 par les éditions L’Atelier du Gué.
© Atelier du Gué, 2004. Nous remercions les éditions Atelier du Gué d’avoir bien voulu que plusieurs extraits des livres de Jabbar Yassin Hussin soient proposés à la lecture sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
[1] Chanson tirée d’un poème de Mozfer al-Nawwab, en dialecte irakien.
[2] N.d.A. : la phrase est tirée de “ Cent ans de solitude ” de Gabriel García Márquez.
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