« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature portugaise comtemporaine
Extraits
vendredi 2 janvier 2004, par Dinis Machado
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« Il a eu une enfance étrange », dit Austin. « En dernière analyse, toutes les enfances le sont », dit Mister DeLuxe. « Molero dit, reprit Austin, que l’enfance du garçon fut particulièrement étrange, conditionnée par des questions de milieu qui firent de lui, simultanément, l’acteur et le spectateur de sa propre croissance, pris dedans et un peu détaché, lié à ce qui l’entourait et s’en écartant, comme si un élastique l’eût éloigné du corps qu’il portait et, maintes fois, l’eût projeté brutalement contre la réalité de ce même corps, alors il y avait ce bouillonnement violent de ce qu’il était et l’écume de ce qu’il pouvait être, l’aile d’un âge tendre battant sous la pluie. » « Comment ça ? » demanda Mister DeLuxe. « Il est curieux de penser, dit Austin, ignorant la question directe, que le garçon sortait des crottes de son nez quand il était petit, mais qu’il ne les mangeait pas tout de suite. » « Hein ? » fit Mister DeLuxe. « Il ne les mangeait pas tout de suite, renchérit Austin, il les collait sur le mur pour les manger le lendemain. » Il y eut une pause. « Il les aimait sèches » expliqua-t-il. « Bien entendu, dit Mister DeLuxe, je ne suis pas en train de parler des crottes, mais des idiosyncrasies de Molero. » Il se pencha sur son bureau et tourna une page du calendrier posé dessus. « Nous étions encore au jour d’hier », dit-il. « Nous avons diverses pistes, dit Austin, un bat-flanc, une peau de banane, un présage, un crachoir, une toile de Miró, une tache noire bordée de rouge. Il y a des passages dans le rapport qui éclairent le problème, des passages apparemment insignifiants mais qui, peut-être, révèlent en vérité autre chose, comme le fait que le père du garçon jouait au bowling avec des bouteilles quand personne dans le quartier ne savait encore ce qu’était le bowling, et cela après en avoir vidé le contenu, c’étaient des bouteilles de vin, de bière, d’eau-de-vie et de tout ce qui lui tombait sous la main, une fois saoul il jouait au bowling et cassait les bouteilles avec une grande boule en papier d’aluminium de tablettes de chocolat, si bien que le garçon en a toujours gardé le bruit dans les oreilles, le bruit des bouteilles cassées remplissant la nuit, un perpétuel brisement de nerfs. » « Son père fut l’inventeur local du bowling, c’est ça ? » demanda Mister DeLuxe. « Son père était toujours ivre et jouait au bowling avec les bouteilles vides, insista Austin, Molero s’accroche à ça comme au maillon d’une chaîne, c’est ce qu’il dit. » « Il y a quelque chose qui est en train de brûler dans le cendrier » dit Mister DeLuxe. « C’est du papier » dit Austin, éteignant précipitamment sa cigarette. « Molero s’attarde sur une tante du garçon qui lui avait acheté dans son enfance un appareil pour redresser les dents, poursuivit-il, les autres enfants, bien sûr, en avaient ri un peu, un appareil de ce genre était déplacé dans leur milieu, là-bas les dents tordues poussaient en toute liberté. » « Hum » fit Mister DeLuxe. « Il y a bien plus, dit Austin, il y avait un ami de la famille qui avait un Mickey tatoué sur la poitrine et qui demandait au garçon de le frapper sur son tatouage, frappe fort, plus fort, maintenant une gauche, maintenant une droite, envoie un crochet, envoie un uppercut. » « Oui, sans aucun doute, dit Mister DeLuxe, Mickey est devenu un mythe. » Austin parut mal entendre. « Comment ? » demanda-t-il. Mister DeLuxe fit un geste vague de la main. « Tenez voilà, dit Austin en feuilletant le rapport, il a publié un article mobilisateur, avec une grande richesse de substantifs, dans une prose économe, mesurée, toujours poétique, suffisamment tamisée d’après Molero, l’article a été publié dans un journal, le directeur l’avait trouvé un peu venimeux mais ça passait, or des problèmes s’ensuivirent, beaucoup de personnes étaient concernées, ce fut un de ces nettoyages radicaux qui vont jusqu’à mettre en cause le gamin qui apporte les épreuves à la typographie, le directeur fut congédié en se congédiant lui-même, il a présenté sa lettre de démission en alléguant des raisons de santé, il semble toutefois qu’il souffrît vraiment d’une bronchite carabinée. » Mister DeLuxe plissa le front. « Qui a congédié le directeur ? » demanda-t-il. « D’autres directeurs, dit Austin, de la commission des Études de la dégénérescence, de la sacro-sainte mission du Sud, du Commerce des Oranges et autres organismes non moins réputés et prudents, l’article est chicaneur ont-ils déclaré tous en chœur, jamais on a vu pareille chicane, c’est de la chicanerie tout court ». Ici Molero sourit. « Hein ? » fit Mister DeLuxe. « Molero dit ici, expliqua Austin, qu’il a souri en passant ses doigts sur le maillon de la chaîne, que tout se conjugue, tout concorde. » Austin alluma une autre cigarette. « Nous avons ici une note, en marge de la page quatorze, une note au crayon. Elle dit : cœur, boussole folle. » « Littéraire, dit Mister DeLuxe, et, au-delà de littéraire, sans doute destinée à être effacée puisqu’elle est écrite au crayon. » Austin hocha la tête. « Elle est au crayon » insista Mister DeLuxe. « Bien entendu » dit Austin, sans bien savoir pourquoi. « Les hirondelles sont de retour, dit Mister DeLuxe, il y en a une sur le rebord de la fenêtre. » Austin sourit. « Si nous étions encore au jour d’hier, si Mister DeLuxe n’avait pas tourné la feuille du calendrier, cette hirondelle aurait vingt-quatre heures de retard » dit-il. « D’avance, Austin, d’avance. Combien de pages fait le rapport ? » « Trois cent douze, dit Austin, pour le rapport à proprement parler, un rapport extrêmement engagé dans ce que Mister DeLuxe appelle les idiosyncrasies de Molero, avec des transcriptions verbales et écrites, des graphiques, des pages jaunes pour les inventaires et quelques espaces blancs pour la méditation. »
« Quarante pages sont consacrées à Paris, dit Austin, Molero s’y est rendu à cause de cette histoire du garçon et de la Petite Mireille, la candidate au concours de la Comédie-Française. » « C’est vrai, dit Mister DeLuxe, il y a eu ça. » « Elle n’est pas parvenue à entrer à la Comédie, poursuivit Austin, ce qui, du reste, est secondaire, mais cela a permis à Molero de tisser toutes sortes de considérations sur quelques-unes des facettes de sa personnalité. » « À elle ? » demanda Mister DeLuxe. « Plus à lui qu’à elle » informa Austin, aimable. « Les sources d’information, si on exclut ce que Molero appelle, avec une ambiguïté glissante, l’oasis marécageuse de son enfance, étaient très dispersées, continua Austin, et il a été forcé de sélectionner, d’arrêter son choix sur la Petite Mireille, il y avait un lien, elle et le garçon ont été amants, leur penchant artistique mutuel les avait rapprochés, elle se proposait de faire une étude sur Matisse, le peintre, lui de recueillir des éléments sur un autre peintre, Miró, il avait vu une fois une toile de Miró et avait été dévasté par tant d’innocence dans la manipulation de la palette, ils se sont rencontrés au musée du Louvre. » « Qui ? » demanda Mister DeLuxe. « Bien, dit Austin, ils venaient du musée d’Art moderne, où ils avaient vu leur Matisse et leur Miró, ils ont fini par se rencontrer au Louvre, devant un tableau neutre, peut-être l’incontournable Joconde, Molero dit que de vastes foules de pèlerins solitaires se rencontrent, à deux, devant le tableau de La Joconde, cédant à l’appel publicitaire du plus énigmatique des sourires, bref, ils se sont connus au Louvre. » « Je comprends » dit Mister DeLuxe. « Ne pas oublier, insista Austin, leur penchant artistique mutuel, de là le Louvre. » « Bien entendu » dit Mister DeLuxe. « Le point capital, selon Molero, poursuivit Austin, c’était sa frustration à elle, il s’agissait d’une femme de plus de trente ans qui ne pouvait pas avoir d’enfant, elle avait été auparavant mariée à un négociant en antiquités, un certain Svobo, homme qui n’est appelé à jouer aucun rôle dans cette histoire, le garçon a réveillé en elle le sommeillant, mais toujours latent, instinct maternel, il faut considérer la différence d’âge, Molero souligne cela, bien qu’il fasse par ailleurs allusion au fait que le garçon ait trouvé en elle un refuge pour toutes ces complexités congénitales et autres, il y a eu une conjonction des besoins, elle et sa frustration maternelle, lui et son image désolante, encore si fraîche, d’une enfance poignardée. » « Elle voulait faire du théâtre, n’est-ce pas ? » demanda Mister DeLuxe, un peu distrait. « D’où la Comédie-Française, dit Austin en éteignant sa cigarette dans le cendrier, mais ça n’a pas marché, de toute façon elle était vouée aux arts plastiques, elle a signé un manifeste appelé Situation d’avant-garde, qui a eu son effet explosif, quoique éphémère. » Austin s’éclaircit la voix et poursuivit : « Ce qui semble effectivement s’être produit, ce fut la révélation pour lui, venant d’un milieu où proliférait la copulation au taximètre dans des chambres louées, d’une liaison sexuelle enrobée de câlineries et de tendresse, avec beaucoup de mordillements du lobe de l’oreille, beaucoup de mamours sur le sexe, beaucoup de langueur dans le regard, elle le faisait émerger lentement, avec une patience infinie, des eaux noires du bowling et d’autres jeux ténébreux, Molero observe à la page quatre-vingt-quatre que le garçon avait son ego en miettes, son ego était une bouillie, il entendait son père haleter et sa mère gémir tout près de lui, séparés par un bat-flanc, et il y avait le grincement du lit, son père était presque toujours ivre, alors la chose n’en finissait pas, la mère ne bronchait pas, elle était massacrée toutes les nuits, la mémoire du garçon a emmagasiné des nuits et des nuits de gémissements, lui dans son lit à côté fermait les yeux et serrait les poings, son cœur lui battait aux oreilles, c’étaient des nuits ardentes et hallucinantes, la chose se produisait plus souvent en été, son père, avec la chaleur, se démenait comme un possédé, il buvait et jouait au bowling, il détruisait la mère dans la chambre à côté, séparée par un bat-flanc. » Mister DeLuxe fronça un sourcil. « Hum » fit-il. « Quand ils se sont installés ensemble, continua Austin, après cette histoire de Matisse et Miró, ils dormaient dans un lit, certes, mais faisaient l’amour par terre parce que le garçon ne pouvait supporter le grincement du lit, c’était toujours par terre qu’ils faisaient ça, et elle toujours silencieuse parce qu’il avait présent à ses oreilles les gémissements de sa mère, une fois elle a gémi et il a commencé à crier, il a eu une crise et, durant trois ou quatre jours, ce fut un véritable afflux de son inconscient au niveau de l’épiderme, il avait continuellement aux oreilles les gémissements de sa mère, le grincement du lit et le bruit des bouteilles cassées, il se prenait la tête à deux mains, il était au bord de la folie, c’est elle qui l’a sauvé, elle l’a entouré de la plus grande des tendresses, elle a inventé les cajoleries les plus légères, les plus suavement pénétrantes, ils mettaient une couverture par terre et elle ne gémissait pas, il était fondamental qu’elle ne gémisse pas, elle le savait et s’y dévouait, selon Molero, avec la plus grande des voluptés, la volupté du dévouement silencieux, jamais plaisir ni douleur ne vinrent profaner ce sanctuaire du silence, ce furent les nuits d’amour les plus sourdes et les baisers les plus humides, le garçon émergeait lentement des eaux noires à travers le plus ouvert et le plus silencieux des corps, il restait sur elle pendant des heures, le matin les surprenait enlacés, elle le serrait fort et murmurait je t’aime, l’ondoiement de sa voix au creux de son oreille, le mordillement de son lobe, le soleil ruisselant le long de leurs cuisses et de leurs épaules, et lui, les yeux clos, à l’écoute du monde dehors avec une grande paix dans le cœur. »
« Beaucoup de gens font ces choses-là par terre, dit Mister DeLuxe avec une certaine gravité, et ils le font de bien d’autres manières, animalesques ou civilisées, mais cela n’est pas la même chose que de le faire, par exemple, dans un cercueil. » « En aucune façon, dit Austin, en aucune façon, Mister DeLuxe. » Mister DeLuxe dodelina légèrement de la tête. « Il y a une situation, dit-il, et l’interprétation assez discutable de cette situation. Après tout, Molero n’était pas là pour le voir. »
Traduit du Portugais par Ingrid Pelletier.
Ce que dit Moléro est paru pour la première fois en France aux éditions Passage du Nord-Ouest, en 2002.
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