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"Ce que dit Molero" de Dinis Machado

dimanche 19 février 2006, par Arno Bertina


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Publié à Lisbonne en 1977 et traduit depuis dans différentes langues, Ce que dit Molero est aujourd’hui disponible en français. À la lecture de la traduction d’Ingrid Pelletier, on réalise que c’est un événement, tant ce roman est fascinant, à la fois désinvolte et in fine parfaitement déroutant, d’une complexité qui le rapproche peut-être des plus grands romans du XXe siècle.

Au pays des pièges et des chausse-trapes, le Molero dont il est question devrait figurer en bonne place. Ni protagoniste ni narrateur de ce roman, Molero, au contraire de ce que dit le titre, n’est pas non plus celui qui parle - du moins pas directement. C’est en fait le grand absent du texte : il a enquêté et écrit un rapport qu’un certain Austin résume et détaille à Mister DeLuxe - l’homme qui a diligenté l’enquête. Le dispositif narratif, on le voit, est fait de relais. Mister Deluxe semble disposer de moyens considérables : à Molero, épuisé par son enquête, succédera un autre employé, sans que le motif de l’enquête sur « le garçon » soit plus clairement défini. Les enquêteurs observent pour observer, avec semble-t-il l’ambition folle qu’ont tous les régimes totalitaires : maîtriser une vie de bout en bout, annuler le secret, les zones d’ombres (le Portugal sort à peine de quarante ans de dictature). Ce dispositif devrait créer un sentiment de malaise chez le lecteur, mais il se trouve finalement contrebalancé, ruiné, par la nature même des observations faites par Molero et rapportées par Austin. Impressions, sensations, cris des rues : tout y passe, tout nourrit le rapport de Molero qui, au fil des pages, ressemble de moins en moins au rapport policier que l’on redoutait, et de plus en plus à un patchwork grouillant qui mêle bribes d’interrogatoires, chansons et proses poétiques - quand l’accumulation des voix et les enchâssements de récits ne transforment pas la page en une sorte de cacophonie joyeuse et exultante.

Molero interroge en effet toutes les voix du quartier et d’ailleurs, ceux qui ont connu « le garçon », cet enfant sans histoire qui évolua au sein d’une bande de gosses des rues avant de devenir l’auteur d’un recueil de poèmes et d’aller se perdre, littéralement se disperser, aux quatre coins du globe. Le témoignage de ceux qui le fréquentèrent ou l’aperçurent est l’occasion de voir les gamins de la bande apparaître, se chamailler, hurler et disparaître. Comme après un mauvais coup, quand ils traquaient le vampire, cassaient des vitrines ou lorsqu’ils allaient peloter les ménagères dans la promiscuité du marché. Tout le quartier vit avec eux, au rythme des surnoms délirants, des histoires racontées et des événements du monde vécus sans quitter le quartier, avec la verve des quartiers populaires :

Le garçon a fait la Guerre mondiale en circulant, avec la bande, entre le parti germanophile, qui siégeait à la charbonnerie du Galicien, et le parti anglophile, qui se réunissait autour de Silva Farmacêutico.

Tout n’est que parole mais la vie est si épaisse que parler constitue déjà un acte conquérant.

Au résultat, la vie du quartier est bien trop vive et forte pour que le rapport ne dérive pas, et Molero confessera que les « meilleurs moments » de son rapport sont précisément les « égarements », les « intermèdes », qu’il explique par sa

Fascination pour l’oralité, le langage libre, aspirant à la féerie, savamment négligé, la cantate du vocable populaire, l’envolée rythmique […], la prose festive, galopante, de phrases engendrant des phrases […] ouvrant et fermant des fenêtres sur le récit […] cette euphorie langagière qui donne délibérément, avec l’approbation de qui de droit et le nez froncé de Computer, dans le lyrisme, l’affectation, la parodie, la tragédie, la nostalgie.

La phrase est tendue entre deux extrêmes, ouvertes à tous vents avec ces virgules qui empêchent en permanence que la phrase ne se referme ou qu’elle soit refermée. Si bien que l’on passe sans cesse d’un plan de récit à un autre, d’une couche de temps à une autre. Le souffle de Machado est impressionnant, il donne le vertige. L’idée d’un ordre possible s’éloigne et les témoignages s’accumulent sans que l’on ait pour autant l’impression de connaître « le garçon ». Molero - et Mister DeLuxe dans son bureau - n’a plus qu’à suivre le cours impétueux d’une vie galopante. Et lorsque jeune adulte, « le garçon » commence à écrire, le roman se met à fourmiller de réflexions sur l’écriture qui sont autant de mises en abyme du travail de Machado : le mot juste, celui qu’il faudra conserver, sera celui qui « descendra du 5e étage jusque dans la rue », celui qui sera « comme une cerise ».

Passée cette étape d’observation de la langue, le roman quitte la rue, la vie du quartier, et comme s’il était passé de l’autre côté du miroir, annulant tout reflet ou comme si une mue s’était opérée, le rapport de Molero part sur les routes du monde à la recherche du garçon qui semble vivre trente vies en une seule, présent en même temps aux quatre coins du monde, en Pennsylvanie et au Tibet. Dérèglement de tous les sens. Si les expériences et les images s’accumulent alors à une vitesse surprenante, vertigineuse, le texte conserve néanmoins un ancrage physique, un rythme essentiel que les virgules indiquent à la façon d’un métronome intransigeant : « c’est le battement dans mes poignets qui m’a ramené ici », dit le garçon, dans le quartier de l’enfance où il « vien[t] seulement régler la vitesse de [son] sang sur la cadence de la marche », et cette tension entre ce rythme et un récit déboussolé fait apparaître « la savante architecture de la joie ». Un roman comme une prière de derviche tourneur.

Arno Bertina, texte publié dans Esprit, en octobre 2002.


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