« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature italienne contemporaine
Extraits du livre
samedi 13 octobre 2007, par Marco Lodoli
En septembre 2007, les éditions de L’arbre vengeur faisaient publier en France le recueil Boccacce, de l’écrivain italien Marco Lodoli.
Les nouvelles réunies ici par Marco Lodoli, une des plus fines plumes contemporaines italiennes, ont le dessein de vous faire ricaner. Concentrant leur acidité sur la bêtise, la vanité, ou la folie des antichambres du monde délirant de l’édition, elles forment une sarabande joyeuse mais inquiétante dans laquelle le correcteur vous corrige, l’éditeur vous menace, le traducteur vous navre, l’universitaire vous vampe, le critique vous guillotine, l’auteur se venge… Quant au libraire ? Ne vous retournez pas, il vous observe et c’est peut-être dangereux… Boccacce ou comment être perfide sans cesser de sourire.
Extrait de la présentation des éditions L’arbre vengeur.
Grâce à l’aimable autorisation de L’arbre vengeur, deux nouvelles issues de ce recueil sont disponibles à la lecture ci-dessous.
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Depuis de nombreuses années, Madame Orietta Delfini, professeur titulaire de la chaire de philosophie théorique à la seconde université de Rome mais également co-directrice de la revue Essence et modalités essentielles, mais également responsable des rencontres annuelles d’Arcinazzo entre philosophes du Latium et philosophes de Berlin autour du thème Devenir / Advenir, mais également auteur de trois essais (Le jeune Fichte, Le jeune Schelling, Le jeune Hegel, aux éditions Laterza), depuis de nombreuses années, disais-je, Madame Orietta Delfini n’a pas de rapports sexuels. Il y a bien eu, voilà quelque temps déjà, une demi-relation avec un boursier allemand : mais le gars voulait tout de suite des lettres de recommandation et puis il pelotait, il roulait des patins, ce n’était que propos obscènes et souffle rauque, et rien d’autre.
C’est ainsi que (mais pourquoi, pourquoi ? la pauvre, si elle avait pu imaginer…) Orietta Delfini s’est choisi un pseudonyme, Libre Chair, et s’est mise à écrire son premier roman pornographique.
Le soir, une fois rangés dans un coin les tomes philosophiques, elle se prépare comme si elle devait se rendre à un rendez-vous de feu : elle enfile des bas de voile, elle les attache au porte-jarretelles, elle met une guêpière noir et argent, des chaussures perchées sur des talons aiguilles et elle tape à la machine. Elle fait appel à de vagues souvenirs, invente beaucoup, et les mots coulent comme des humeurs vaginales, les personnages pointent dans les pages comme des tétons. L’héroïne du roman, une belle bien en chair enveloppée seulement d’un petit imperméable en plastique rose, parcourt de nuit les compartiments des trains pour s’accoupler glorieusement avec des passagers inconnus : à des pères de famille, des banlieusards, des maghrébins, des démarcheurs, des étudiants éloignés de leur famille, l’héroïne offre des instants d’extase – « et comme des rails les sexes s’allongeaient, transportant vers la joie les pauvres wagons de la vie. » Les passages les mieux réussis concernent les fellations, c’est là que Libre Chair est magistrale. Elle a un vocabulaire de marchande de poisson, un palais de sommelier français. Dieu seul sait à quel point elle s’amuse, Orietta, la prof. Elle ne pense même pas à téléphoner à sa mère, qui est si seule.
Au bout d’un peu moins de quatre mois, le roman est prêt et il est vraiment bien bâti, si bien qu’à peine envoyé à quatre ou cinq maisons d’édition du secteur, les coups de téléphone pleuvent. À aucune bien entendu Libre Chair n’a révélé sa véritable identité et d’ailleurs personne n’a cherché à forcer le secret. Deux mois plus tard, Sueur basse est imprimé avec sa couverture cochonne.
La maison d’édition a organisé une présentation du livre à la gare de Rome, dans le grand hall qui mène aux trains. Pour l’occasion, Orietta a remis les vêtements sexy du moment où elle écrivait et un loup noir sur son visage pour ajouter un brin de mystère et, naturellement, pour éviter que quelqu’un puisse la reconnaître ; devant elle, au-delà de la table où il y a le micro et la bouteille d’eau minérale, se sont regroupés deux ou trois cercles de l’enfer dantesque : des baraqués informes qui se tripatouillent sans arrêt, des retraités tout secs avec la bave au coin de la bouche, des porteurs costauds qui, maintenant qu’ils ont posé les valises, lancent des propositions entortillées. Il y a aussi quelques beaux garçons en blouson : des gigolos qui, dans les chiottes de la gare, donnent leur cul ou leur queue à des voyageurs de passage.
Et c’est un jeune homme musclé qui lève poliment sa main pleine de bagues et pose la seule question, quelque chose de compliqué et confus, très cultivé, très ennuyeux : la conclusion pourtant est celle-ci : « Vous, professeur, vous êtes la plus belle, croyez-moi. » Libre Chair répond en balbutiant, elle cite au hasard Diderot et Bataille, elle s’embrouille, fait tomber le micro, repart sur Platon et Pétrone, se bloque, rouge jusqu’à la pointe des pieds, puis repart jusqu’au moment où, devant elle, il ne reste que le gars en question et un retraité hideux avec la braguette ouverte. Les autres ont déserté en baillant et en jurant le nom de la madone.
Une heure plus tard, la prof et le jeune sont dans une chambre de l’hôtel Berretta, au quatrième étage d’un sombre immeuble de l’époque humbertienne, au paradis.
Le jeune homme, aujourd’hui, tapine à la gare, mais il a été un temps étudiant d’Orietta Delfini, et il l’a reconnue tout de suite, à ses grosses chevilles et au ton sensuel de sa voix. Il a fait deux ans de fac, il avait des notes moyennes, puis il avait arrêté. Au lit, il a vingt sur vingt. « Libre Chair en libre état », lui murmure-til en lui mordillant le lobe de l’oreille.
Devant l’hôtel, les amants se quittent avec passion et reconnaissance, échangent leurs numéros de téléphone, se donnent rendez-vous. Orietta a l’impression de toucher le ciel du doigt, tandis qu’elle touche encore une fois son gaillard entre les jambes. Du reste rien n’a pénétré plus profondément en elle que le sexe de son ancien élève.
La police la retrouve égorgée deux jours plus tard, dans un garage du coin. L’assassin, rapidement identifié, avoue tout.
Ça faisait une éternité que je la désirais, avoue le retraité à la braguette ouverte, ancien président de la faculté de philosophie.
Voilà des années que monsieur Q. possède la librairie Pages et pages, quatre-vingts mètres carrés avec deux belles vitrines éclairées, en plein centre. Plusieurs fois il a eu l’idée de mettre le feu à tout ça, parce qu’il a une bonne assurance : il a même acheté le bidon d’essence, et puis il a eu peur pour l’immeuble, pour les enfants qui y vivent, pour son appartement au dernier étage. Voilà longtemps qu’il hait profondément les livres : intégralement, dans leur sombre amoncellement sur les tables et dans les coins, depuis l’étagère la plus haute jusqu’en bas dans la réserve sombre, mais parfois c’est de façon plus précise, un à un : celui-ci, avec sa couverture voyante, cet autre qui a un air un peu fourbe, et celui qui est si bien imprimé, avec son image précieuse et la poussière qui le dévore depuis des mois. Au début, ce n’était pas comme ça, monsieur Q. lisait les livres que les représentants poussaient le plus activement, des volumes spéciaux, indispensables dans toute maison qui se respecte, lourds de savoir et de beauté. Il en dévorait des centaines et ils lui donnaient la nausée, ils les sentait qui remontaient pendant qu’un autre voulait descendre : et ils se mélangeaient entre eux en une espèce de bouillie de petits mots, de petites lettres, de virgules et de points à faire vomir. Plus il lisait, plus il se sentait mal : ses idées, au lieu de s’ouvrir, se bouchaient dans le lavabo de son esprit. Assis sur un escabeau dans un coin sombre de la librairie, il sentait croître l’impression que le monde n’était qu’encre et papier, un océan infini de feuilles reliées, un mouvement ondoyant et malheureux pour qui, seul là au beau milieu, ne voyait jamais où s’amarrer ; et il sentait comme une responsabilité de devoir conseiller un livre plutôt qu’un autre, de devoir supporter l’insatisfaction du client qui revenait en disant : belle nullité, ça m’a fait perdre des heures de ma vie, maintenant rendez-moi mon argent ; et ma vie aussi.
À partir d’un certain moment, par défense personnelle, par fatigue, monsieur Q. a tenté de vendre seulement les livres les plus chers, sans même savoir de quoi ils parlaient. Des livres avec des photographies, de cinquante centimètres de haut, avec des tickets pesant leur poids eux-aussi. Mais la nausée ne lui a pas passé. Désormais monsieur Q. traite le plus mal qu’il peut les représentants des maisons d’édition : ce livre-là, mettez-vous le dans le cul, celui-là donnez-le aux cochons, vos amis, qui est-ce que vous voulez entuber, charlatan ? Il a tenté de changer la destination commerciale de son magasin, d’en faire une jolie boutique, pleine de vêtements de femme bariolés, de petits chapeaux joyeux, mais malheureusement les lois en vigueur l’en empêchent. Il paraît que sa librairie existe depuis plus de cent ans, et qu’elle doit durer encore mille ans, avec son triste contenu. Quelle horreur, pense-t-il en donnant des coups de genoux dans la pile du livre qui se vend le plus ailleurs, mais que lui déconseille énergiquement.
De temps à autre entre un écrivain, comme par hasard, un petit bonhomme mélancolique qui fait semblant de regarder un peu de-ci de-là, de s’intéresser à toutes les nouveautés : en réalité concentré uniquement sur son dernier livre. Pour finir, l’avorton se présente avec un petit sourire entendu : je suis untel, l’auteur de ce roman, comment il marche ? Bien, répond monsieur Q., très bien, je n’en ai même pas vendu un seul exemplaire, même pas la moitié d’un, mais ça n’a pas d’importance, n’est-ce pas ? l’art ne se mesure pas au nombre d’exemplaires vendus, pas vrai ? Vous voulez que je vous en signe quelques-uns, risque l’auteur, le stylo déjà dans la main, prêt à dégouliner d’encre. Si vous essayez, je vous tranche le bras, au revoir, merci.
Depuis quelque temps, monsieur Q., vers six heures du soir, s’assoupit et rêve. Il rêve que sa librairie est sereinement vide, traversée par une tramontane qui rafraîchit le visage. Sur les étagères sont alignés des bouquets de fleurs et de petits animaux courent entre les tables. Un rayon de lumière tombe d’en haut, du ciel ou peut-être d’un petit projecteur vissé au plafond, il tombe avec précision sur le dernier livre qui reste. C’est le dernier livre, la somme finale de tous les livres, leur surpassement : une quarantaine de pages avec une couverture de toile bleue. Entre ces pages, il y a la vérité. Le livre coûte un milliard ou peut-être dix milliards, mais d’une monnaie encore à créer, un magnifique billet sur le filigrane duquel est imprimé un ange féminin avec un petit chapeau et une jupe qui volette. Un livre seul, minuscule, et il y a plein de gens qui le regardent depuis la rue, on le fait voir aux enfants qui ont le nez écrasé contre la vitre. Ensuite, dans ce petit livre, il y a une étincelle, les pages s’enflamment et en une minute ce n’est qu’un petit tas de cendres que la tramontane déplace dans l’air d’avant en arrière. Et monsieur Q., dans son rêve, pense : la vérité est un coup de flamme, et aussi une cendre qui danse et salit un peu.
Hier, monsieur Q. a fermé sa librairie : « Fermé pour deuil », a-t-il écrit sur un panneau accroché en vitrine. L’air est tiède, bon pour se promener sans but, comme quand on va à un enterrement et que la vie qui reste semble toute belle.
Nous remercions les éditions L’Arbre Vengeur d’avoir bien voulu que des extraits du livre Boccacce soient reproduits sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
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