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Billy Budd, matelot

Chapitre II

mercredi 4 mai 2005, par Herman Melville

Billy Budd matelot, publié en français par les éditions Amsterdam, est avec Moby Dick et Bartleby, une histoire de Wall Street, l’un des textes essentiels d’Herman Melville.

Billy Budd est sans doute un des textes littéraires les plus discutés et les plus commentés qui aient été écrits au XIXe siècle ; il a suscité, et suscite encore, des débats souvent passionnés, tant son interprétation est délicate, tant aussi il engage des problèmes fondamentaux de notre culture. Cette fable politique a pour figure centrale un matelot à la beauté éclatante, enrôlé de force sur un navire de la marine de guerre britannique à l’époque de la Révolution française, qui doit successivement faire face à la haine inexpiable que lui voue Claggart, le maître d’armes chargé de la police de l’équipage, et à la justice inflexible du commandant du navire, le capitaine Vere. Dans ce récit, traversé par un homo-érotisme évident, décrivant des relations de pouvoir saturées dans un univers exclusivement masculin, Melville met en scène avec le personnage de Billy Budd une Antigone moderne qui, dans l’adversité, est frappée de mutisme.

Jérôme Vidal


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Bien que notre gabier de misaine de fraiche date eût été bien accueilli dans la hune et sur les ponts de batterie, il n’était plus guère en ces lieux l’astre qu’il avait été pour les équipages des petits navires marchands, les seuls avec lesquels il avait frayé jusque-là.

Il était jeune et, malgré sa charpente presque parfaitement développée, il avait l’air plus jeune qu’il n’était véritablement, du fait d’une expression adolescente qui s’attardait sur son visage encore lisse, dont le teint naturel avait une pureté presque féminine, mais où, du fait de ses voyages en mer, le lis avait entièrement disparu et où la rose peinait visiblement à s’épanouir sous le hâle.

Pour un être aussi essentiellement ignorant des subtilités de la vie factice, le passage brutal de sa première et plus simple sphère au monde plus vaste et plus sournois d’un grand navire de guerre aurait bien pu être déstabilisant si quelque suffisance ou vanité était entrée dans son caractère. Parmi sa multitude disparate, l’Indomptable comptait plusieurs individus qui, bien que d’un grade inférieur, n’étaient pas d’une trempe commune, matelots bien souvent dotés de cette physionomie qu’une discipline martiale continue et l’expérience répétée du combat peuvent jusqu’à un certain point imprimer, même sur des hommes quelconques. En tant que Beau Matelot, la position de Billy Budd à bord du soixante-quatorze était assez analogue à celle d’une beauté rustique transplantée de sa province et mise en concurrence avec les dames de haute naissance de la cour. Mais ce fut à peine s’il remarqua ce changement de situation. Il ne s’aperçut pas davantage que quelque chose chez lui suscitait sur le visage plus dur d’un ou deux des cols bleus un sourire ambigu. Et il n’était pas moins ignorant de l’impression particulièrement favorable que sa personne et sa conduite produisaient sur les gentlemen plus pénétrants du gaillard d’arrière. Il ne pouvait guère en être autrement. Coulé dans un moule propre aux plus beaux spécimens physiques de ces Anglais chez qui le fond saxon ne semble participer d’aucun mélange, normand ou autre, son visage affichait l’air bienveillant et apaisant que le sculpteur grec a parfois donné à Hercule, cet homme fort et héroïque. Mais cela était encore imperceptiblement modifié par une autre qualité diffuse. L’oreille, petite et bien faite, la voute du pied, la courbe de la bouche et de la narine, même la main, pourtant indurée et teintée d’orange fauve comme le bec du toucan, main qui disait à la fois les drisses et la baille à goudron, et, par-dessus tout, quelque chose dans son expression mobile et dans chaque attitude et chaque mouvement fortuit, quelque chose qui suggérait une mère éminemment favorisée par l’Amour et les Grâces, tout cela évoquait étrangement un lignage en contradiction directe avec son lot actuel. Ce mystère perdit un peu de son mystère après que des éclaircissements eurent été obtenus de Billy au moment de son enrôlement en bonne et due forme au cabestan. Quand un officier, un petit gentleman menu et vif, lui demanda entre autres choses son lieu de naissance, il répondit :

« Ne vous en déplaise, Monsieur, je n’en sais rien.

- Tu ne sais pas où tu es né ? Qui était ton père ?

- Dieu seul le sait, Monsieur. »

Frappé par la simplicité sans détour de ses réponses, l’officier lui demanda ensuite :

« Ne sais-tu rien de tes origines ?

- Non, Monsieur. Mais on m’a dit que j’ai été trouvé dans un joli panier doublé de soie suspendu un matin au heurtoir de la porte d’un brave homme à Bristol.

- Trouvé dis-tu ? Bien, dit-il en jetant la tête en arrière et en examinant de bas en haut la nouvelle recrue, bien, voilà une belle trouvaille. J’espère qu’ils en trouveront d’autres comme toi, mon ami ; la flotte en a grand besoin. »

Oui, Billy Budd était un enfant trouvé, sans doute illégitime, et, manifestement, pas de basse extraction. La noblesse de son lignage apparaissait aussi clairement chez lui que chez un cheval de race.

Pour le reste, avec peu ou pas de finesse et nulle trace de la prudence du serpent, bien qu’il ne fût pas vraiment une colombe, il possédait cette espèce et ce degré d’intelligence qui vont de pair avec la rectitude peu ordinaire d’une créature humaine saine, à laquelle n’a pas encore été présentée la douteuse pomme du savoir. Il était analphabète ; il ne savait pas lire, mais il savait chanter, et, comme le rossignol analphabète, il composait parfois lui-même son chant.

De conscience de soi, il semblait être presque tout à fait dépourvu, ou du moins n’en avoir qu’autant qu’on en pourrait raisonnablement prêter à un chien de la race des saint-bernards.

Habitué à vivre au contact des éléments et ne connaissant guère la terre que comme une plage, ou, plutôt, comme cette portion du globe terraqué providentiellement allouée aux bals musettes, aux catins et aux cabaretiers, en bref ce que les marins appellent « le champ-des-violoneux », sa nature simple n’avait pas été altérée par ces déviations morales qui ne sont pas toujours incompatibles avec ce produit manufacturable connu sous le nom de respectabilité. Mais les marins qui fréquentent les « champs-des-violoneux » sont-ils dépourvus de vices ? Non ; mais leurs prétendus vices relèvent moins souvent que ceux des terriens d’un cœur retors, et semblent procéder moins de la perversité que d’un débordement de vitalité après une longue retenue ; ce sont de franches manifestations conformes à la loi naturelle. Par sa constitution innée et les influences conjointes de son destin, Billy n’était guère plus, à maints égards, qu’une sorte d’honnête barbare, assez semblable sans doute à Adam avant que le Serpent urbain ne se fût insinué en sa compagnie.

Mentionnons ici un fait qui semble corroborer la doctrine de la Chute de l’homme, doctrine dont on fait aujourd’hui généralement fi ; il est remarquable que, là où certaines vertus primitives et inaltérées caractérisent de façon particulière un individu sous l’uniforme extérieur de la civilisation, un examen attentif montre qu’elles ne sont sans doute pas dérivées de la coutume et de la convention, mais plutôt qu’elles sont étrangères à ces dernières, comme si elles avaient été par exception transmises depuis une période antérieure à la cité de Caïn et à l’homme citadin. Un caractère empreint de telles qualités a, pour un goût non vicié, une saveur non trafiquée semblable à celle des baies, alors que l’homme pleinement civilisé, même s’il s’agit d’un beau spécimen de la race, a, pour ce même palais moral, un arrière-gout douteux de vin frelaté. À tout héritier égaré de ces qualités primitives que l’on voit errer hébété, comme Caspar Hauser, dans les capitales chrétiennes de notre temps, la célèbre invocation du bienveillant poète, il y a près de deux mille ans, au brave campagnard loin de sa latitude dans la Rome des Césars, est toujours appropriée :

Honnête et pauvre, loyal en mots comme en pensées,

Dis-moi, Fabien, ce qui t’amène dans cette cité ?

Bien que notre Beau Matelot eût autant de beauté masculine qu’on peut s’attendre à voir de par le monde, néanmoins, comme la belle femme d’un des contes mineurs de Hawthorne, il avait un défaut. Non pas une imperfection visible, bien sûr, comme c’était le cas de cette dame, non, mais une défaillance occasionnelle de la voix. Bien qu’à l’heure du péril et du déchainement des éléments il fût tout ce qu’un marin doit être, cependant, sous l’effet soudain d’un sentiment fort et violent, sa voix, par ailleurs singulièrement mélodieuse, comme si elle exprimait une harmonie intérieure, avait tendance à accuser une hésitation organique, en fait une sorte de bégaiement, ou pire encore. En cela, Billy était un exemple frappant du fait que le grand importun, l’envieux saboteur de l’éden, a toujours plus ou moins à faire avec chaque humain expédié sur cette planète. Dans chaque cas, d’une façon ou d’une autre, il ne manque jamais de glisser sa petite carte de visite, comme pour nous rappeler : moi aussi, j’y suis pour quelque chose.

L’aveu d’une telle imperfection chez le Beau Matelot devrait prouver non seulement qu’il n’est pas présenté comme un héros conventionnel, mais aussi que l’histoire dont il est la figure principale n’est pas un récit romanesque.

P.-S.

Ce texte a pu être reproduit sur Contre-feux grâce à l’aimable autorisation des éditions Amsterdam.

Le site Internet des éditions Amsterdam permet par ailleurs de découvrir dans son intégralité le chapitre I de Billy Bud Matelot, d’Herman Melville.

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