« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature américaine contemporaine
Extrait n°2 du livre War La Bonne Guerre
samedi 25 novembre 2006, par Studs Terkel
Le texte reproduit ci-dessous est extrait de « La Bonne Guerre ». Histoires orales de la seconde guerre mondiale, publié par les éditions Amsterdam en mai 2006 (ISBN : 2-915547-25-4, parution mai 2006).
Les quarante-sept entretiens réunis dans « La Bonne Guerre » donnent la parole à autant de protagonistes, connus ou inconnus, de la Seconde Guerre mondiale, qui évoquent leur expérience de la guerre avec la gravité, l’intelligence, la lucidité mais aussi parfois l’humour que Studs Terkel partage avec les personnes qu’il interviewe.
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Nous sommes installés dans la cuisine d’une ferme de l’Indiana, à près de cinquante kilomètres de Fort Wayne. En ce merveilleux matin d’automne nous pouvons observer autour de nous de riches terres agricoles. Maintenant, on ne fait plus que du maïs, du blé et du soja. « Cette ferme était à mon père, et j’ai commencé avec lui. Avant je n’avais pas grand-chose à moi. Mais maintenant tout est complètement différent. Une foule de fermiers sont au bord du gouffre. Hier je discutais avec un commissaire-priseur qui me racontait que rien que là, en septem bre et en octobre, il avait vendu une ferme par jour. Ici on ne fait pas d’élevage, chez nous on a un chien, c’est tout. De toute façon pas question de faire son abattage soi-même, et d’essayer d’en vivre. Il n’est plus possible d’être indépendant. »
Le café arrive immédiatement sur la table : ici c’est comme ça avec tous les visiteurs, j’imagine. On sent qu’il est timide et qu’il manque d’assurance, il n’est pas du genre bavard, mais ses mains calleuses, son visage buriné, à quoi s’ajoutent tous ces hectares de terres soigneusement labourées, vous ont comprendre bien d’autres choses. Il serait parfait au cinéma, dans un rôle « d’homme de la terre ».
Il faisait partie de l’équipage qui a largué la bombe A sur Nagasaki, le 9 août 1945.
Mince alors, je ne sais pas quoi vous dire ! Ce qui me vient d’abord à l’esprit, c’est… sûrement les gars de l’équipage, la vie qu’on avait tous ensemble. Quelque chose que je n’aurais jamais connu sans ça.
J’ai quitté le lycée pour entrer dans l’armée, en janvier 1943. Je n’avais encore jamais eu le temps de me poser de questions à cette époque. J’ai d’abord été envoyé dans les services vétérinaires. (Il ricane légèrement.) Il fallait s’occuper des chiens de garde, et on avait la charge de leurs repas. Ça ne m’emballait pas trop, alors j’ai été transféré dans un autre service. J’étais dans l’armée de l’air, et j’ai eu la possibilité de poser ma candidature pour une école militaire, mais comme il n’y avait plus de places on nous a envoyés dans une école d’artilleurs à Laredo, au Texas.
On est donc allés apprendre à devenir artilleurs sur B 24. Quand on en est sortis, ils nous ont envoyés au Nebraska. Ils commençaient tout juste à former des équipages pour les B 29. Alors ils ont sélectionné tout un groupe pour nous envoyer dans une autre école d’artilleurs, sur B 29 cette fois. Et fi gurez-vous que quand je suis sorti de là ils m’ont annoncé que j’allais être radariste. À l’époque les B 29 étaient les plus gros avions de combat qui existaient. Notre escadron était prêt à quitter les États-Unis quand d’un seul coup, en pleine nuit, on constate au tableau d’affi chage que notre unité ne fait pas partie de cette mission et qu’à la place on va à Wendover dans l’Utah. On n’avait pas la moindre idée de l’endroit où se trouvait Wendover, et on ne savait pas ce que c’était, ni pourquoi on nous envoyait là-bas. On avait le même entraînement qu’avant, peut-être un petit peu plus sophistiqué. Et on nous a dit que c’était un truc top secret. La première chose qu’ils ont faite sur nos avions, ç’a été d’en retirer tout l’armement, sauf le petit canon en queue, pour les alléger, pour augmenter la vitesse et pour qu’on puisse prendre davantage d’altitude.
On faisait des essais avec de très grosses bombes à bord. Ils nous ont fait voler avec plein de fausses bombes, alors on en avait conclu que ce qu’on nous donnerait serait sûrement un machin très lourd. Et puis il courait toutes sortes de bruits, mais on n’a pas su de quoi il s’agissait avant que la première soit lâchée.
En fait ils expérimentaient les systèmes de détonation de ces bombes.
Aucun moyen n’avait été mis au point, ils ont même essayé avec quelqu’un au sol, vous imaginez, vous êtes dans les airs et il y a quelqu’un au sol chargé de faire détoner l’explosif. On a fait quelques essais dans les montagnes, mais fi nalement ils ont décidé d’abandonner cette idée et d’armer les détonateurs à bord.
Les plus grosses bombes qu’on ait larguées avant ç’avait été ces bombes incendiaires de deux cent cinquante kilos. On ne savait pas du tout quelle taille auraient les nouvelles bombes, mais quand on a vu qu’une seule tiendrait dans le lance-bombes, on s’est dit qu’elle devait être pas mal. On a donc compris pourquoi on parlait en tonnes.
On a pris de nouveaux avions à Omaha, sur lesquels ils ont installé tout un nouvel équipement. Et on a emmené ces avions à Tinian, une île du Pacifi que sud.
Et on a commencé à participer régulièrement à des missions de bombardement sur le Japon. Mais jusque-là on ne larguait rien d’autre que des bombes de sept tonnes de TNT. Une fois, on a fait un raid sur Tokyo. On volait généralement vers huit mille cinq cents mètres, et on voyait tout éclater en une gigantesque explosion. Moi je n’ai jamais vu grand-chose parce que j’avais toujours les yeux rivés au radar. De temps en temps j’allais à un hublot.
À quel moment avez-vous pris conscience du type de mission que vous alliez accomplir ?
Nous l’avons su une fois que la première bombe a été lâchée. Les gars de l’Enola Gay nous l’ont retransmis par radio. En fait on a vraiment su ce que c’était quand on l’a lu dans les journaux. C’est seulement à ce moment-là qu’on a compris. J’étais à la caserne à Tinian. On savait que ça s’appelait le Manhattan Project, mais on ne savait pas ce que c’était que ce Manhattan Project.
Il y avait quinze équipages, c’est tout, qui avaient été entraînés pour le largage de cette bombe. Des équipages de neuf. On formait un escadron : le 509e groupe mixte.
Avez-vous pu rencontrer les gars à leur retour de mission ?
À leur descente d’avion ? Sûrement pas. Pas moyen de les approcher, il y avait une telle pagaille. Après ça, oui, je leur ai parlé.
Ils étaient tout aussi excités que nous. Mais sur le moment, c’était rien de plus que ça.
On a décollé le neuf. L’après-midi vers deux heures, notre ordre de mission a été affi ché : décollage dans la nuit. Trois avions y participaient. Le troisième était équipé de caméras. Moi je n‘étais pas à bord de celui qui portait la bombe. J’étais à bord du deuxième avion, celui qui était chargé de mesurer la vitesse de la bombe. C’est de ça que j’étais chargé au cours de cette mission.
On est monté à plus de huit mille cinq cents mètres. Je crois que notre objectif c’était Kokura, mais je ne me souviens plus très bien. Là où on a largué la bombe, ce n’était pas notre premier objectif. On a fait deux passages, et on avait trois cibles possibles, Nagasaki était la dernière sur notre route.
Pourquoi pas les deux autres ?
Parce qu’on ne réussissait pas à les voir. Quand on est arrivés au-dessus, c’était tout couvert. On avait envoyé trois avions en mission météo devant nous, qui nous avaient dit que c’était dégagé au-dessus de Kokura. Seulement quand on y est arrivés c’était tout bouché, et ils voulaient qu’on fasse ce largage à vue.
On pouvait bombarder au radar, mais avec cette bombe-là ils n’ont pas voulu qu’on le fasse. Ils ne voulaient pas gaspiller trop de vies pour rien.
Au radar, ce n’était pas aussi précis. Ils savaient qu’on risquait fort de ne toucher qu’une zone résidentielle. Ils ne voulaient utiliser le radar qu’en cas de nécessité. De toute façon, il fallait larguer la bombe parce qu’elle était amorcée, et c’était impossible de se poser avec ça. En plus on savait qu’on allait être à court de carburant. Cet objectif vers lequel on se dirigeait se situait entre nous et Okinawa, alors on s’est dirigés vers Okinawa. Et puis ça a commencé à être la course, à la dernière minute l’autre avion l’a vu, et a accompli sa mission, largage en plein dessus.
Vous voulez parler de Nagasaki ?
Exact. Ils ne voulaient pas de nous à Okinawa. Pas mal, non ? Ils venaient juste de réussir leur coup, et on nous annonce qu’on ne veut pas laisser atterrir un seul de nos engins. Chuck Sweeney qui pilotait le premier avion a dit : « Ça serait pourtant drôlement mieux que cette espèce d’océan qui nous entoure. » (Il rit.)
On était limite, et Sweeney était encore plus limite que nous, tellement bien que son moteur inboard s’est arrêté tout seul en tout début de piste. Il faut dire qu’il était bien plus chargé que nous. En fait, le dernier appareil, on ne l’a jamais vu, celui avec les caméras… On avait assez de matériel photo et cinéma à bord du nôtre pour tout prendre, c’est de là que viennent les photos, de notre avion.
Au moment du largage de la bombe sur Nagasaki, est-ce que vous avez vu ce qui se passait dessous ?
Oui, très bien. On a vu que tout était en fl ammes, des hectares et des hectares de feu. On avait bien dû descendre jusqu’à six mille cinq cents mètres.
Vous souvenez-vous de votre première réaction ?
On pourrait embellir la chose, et dire comme tout le monde : « Oh, mon Dieu… » ou un truc comme ça. Mais c’était… je ne peux pas vous le dire là comme ça.
On se rend compte que ç’a été quelque chose d’énorme. On en avait un peu discuté entre nous à bord. On avait noté qu’elle était bien plus importante que les bombes habituelles, qu’elle avait dû faire bien plus de destructions, des trucs comme ça.
Si une troisième avait été larguée, c’est notre équipage qui l’aurait fait. Autant que je sache, il n’y avait que quatre bombes de prêtes, dont une aux États-Unis. La troisième a été chargée à bord de notre appareil le jour de la capitulation du Japon. Notre pilote c’était Fred Bock, c’est pour ça qu’on l’avait baptisé Bock’s Car. L’Enola Gay devait son nom à la mère de Paul Tibbets. C’était l’avion d’Hiroshima.
Rencontrez-vous parfois les autres gars ?
Nous nous sommes revus à Chicago, il y a de ça quelques années.
On se réunit environ tous les deux ou trois ans. Seulement ils font toujours ça en plein été, juste quand moi je ne peux pas laisser la ferme. L’autre jour il y a un ancien membre de l’équipage du bombardier qui est venu me rendre visite. On a pris des photos et on s’est raconté nos souvenirs.
Je sais qu’on vous pose cette question à chaque fois que le sujet est abordé. Vous arrive-t-il, à vous, ou aux autres, d’avoir des problèmes de conscience ?
Aucun, autant que je sache. Sauf pour un seul d’entre nous qui a d’ailleurs beaucoup fait parler de lui. Il est mort maintenant. Je ne sais pas du tout s’il était sincère. Il s’appelait Eatherly.
Claude Eatherly.
Oui, c’est ça. On a été de bons amis, Buck et moi, pendant un temps. Je ne sais pas pourquoi il s’est mis à l’écart. Il venait du Texas. Je l’ai revu il y a quelques années, les gens disaient qu’il était devenu fou, mais moi, en discutant avec lui, je l’ai trouvé normal. Et son livre ? Avoir détruit Hiroshima ?
Oui, oui, je l’ai lu. (Pause.) C’était quelqu’un de bizarre. Il était régulier, mais il se mettait facilement en colère. C’était un sacré pilote. Il avait son propre équipage. Il avait participé à une des missions météo. Je crois bien que Buck a fait partie de la mission sur Hiroshima. Il faisait partie de l’un de nos quinze équipages.
Nous, on s’est retrouvés là-dedans comme ça. Je n’ai jamais su comment notre unité avait été choisie. Nous, on faisait notre temps, et on a fait ça comme on aurait fait n’importe quoi d’autre. On n’a pas vraiment eu le choix. J’ai déjà eu pas mal de chance de m’en sortir. La première chose qu’on se dit, c’est : « Hé oui, j’y étais, j’ai fait partie des quelques privilégiés qui l’ont su avant les autres. » On ne peut pas s’empêcher de penser ça.
Est-ce que ça vous contrarie de lire tout ce qui s’écrit là-dessus ?
Ouais. Il s’en écrit moins maintenant que pendant un temps. Juste après, il s’est vraiment écrit des trucs complètement faux. Pendant un bon bout de temps je n’ai pas pu en discuter calmement, comme ça, autour d’une table. Je n’aurais pas pu en parler avec vous comme je viens de le faire, parce qu’ils ne nous avaient pas encore autorisés à raconter ce qui s’était passé.
C’était une bricole à côté de ce qu’ils ont maintenant. Je ne pense pas qu’ils l’utiliseront. Ça, c’est mon opinion personnelle.
Je crois que s’ils commencent c’est la fi n du monde, et ce coup-là tout le monde perdra. Imaginez qu’ils en lâchent une sur Chicago, eh bien, ici il ne resterait sûrement plus rien non plus, et avec les radiations tout serait détruit jusqu’à Cincinnati. Je suis persuadé que maintenant ils peuvent vous en envoyer une comme ça, avec leurs ogives nucléaires, sans même avoir besoin d’avion.
Ces gens de Nagasaki, on les a jamais vus. J’ai souvent pensé à ça, à la guerre de Sécession, et à toutes ces guerres-là. Les types se cachaient derrière des arbres et tiraient sur d’autres types cachés derrière d’autres arbres, mais ils se voyaient tous, ces types. Alors que maintenant, on est averti de ce qu’on a fait en lisant le journal, comme tout le monde.
À l’époque du Viêt-nam je pensais qu’on aurait dû l’utiliser, mais, vous voyez, j’ai changé d’avis. (Il rit.) J’ai un peu évolué dans ma manière de voir les choses.
Je suis sorti de l’école pour entrer dans l’armée, alors j’ai pas eu beaucoup le temps de réfléchir aux choses. À l’école on vous dit de faire telle ou telle chose, de lire tel ou tel bouquin, point. À l’armée, un jour on vous envoie là, le lendemain on vous envoie ailleurs, et vous faites ce qu’on vous dit de faire, au moment où on vous dit de le faire. Une fois que vous en êtes sorti, votre personnalité se transforme et vous voyez la vie sous un jour différent. C’est quand vous avez eu à résoudre vos propres problèmes que vous mûrissez.
Je comprends parfaitement pourquoi la première bombe a été larguée. Mais pourquoi une seconde ?
Moi, je vous donne mon interprétation. Ils connaissaient les armes dont on disposait, et ils avaient la possibilité de se rendre. S’ils ne le faisaient pas, ils savaient qu’on envahirait leur pays. On les avait mis à genoux, pourtant, une invasion, ça voulait dire d’énormes pertes pour eux et pour nous, plus d’énormes dépenses. Alors que comme ça il n’y a que des Japonais qui sont morts.
De temps en temps il y a des gens qui me demandent si ça ne me tracasse pas trop. Non, ça ne me gêne pas. Je crois que je pense beaucoup plus souvent aux gens avec qui j’étais, à ce qu’on a fait, et aux bons moments qu’on a passés ensemble.
Il y a plein de gens bien-pensants qui vont raconter qu’on ne peut être qu’un assassin pour faire un truc pareil. Je crois que si je restais le derrière sur ma chaise à toujours ressasser cette histoire-là je deviendrais dingue. C’est normal, ça serait pareil pour n’importe quoi.
POST-SCRIPTUM : Si la guerre s’était prolongée, on l’aurait utilisée en Europe, je le sais. On avait un simulateur de vol, pour l’entraînement. Le bombardier, le navigateur et moi, on s’entraînait là-dessus à des vols de trois mille à cinq mille kilomètres. C’était toujours censé se passer au-dessus de l’Allemagne. On pensait tout le temps à l’Allemagne. Le Japon a juste été une mise au point, je pense que ça a été une décision de dernière minute de la part de Truman.
Reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Amsterdam.
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