« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
le texte reproduit ci-dessous est paru initialement dans la revue de l’URDLA, en septembre 2005. Il concerne le livre d’Arno Schmidt On a marché sur la Lande, paru aux éditions Tristram en 2005.
Arno Schmidt, dont Claude Riehl, qui nous a quitté il y a quelques mois, a traduit l’ensemble de l’œuvre en français, est considéré par certains comme l’un des plus grands écrivains allemands de sa génération.
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Ce livre vient de loin. Il a été écrit en 1960 en Allemagne, à la marge de la scène littéraire établie, dominée par le fameux « groupe 47 », constitué dans l’après-guerre par Bôll, Grass, Walser et autres vedettes. Son auteur, Arno Schmidt (1914-1979), venait de s’installer loin des grands centres de la vie culturelle dans la Lande, la « Heide », qui doit son nom à la fleur de la Bruyère, de ce nom en allemand, omniprésente dans cette région. Par cet « exil volontaire » qu’il ne quittera plus, Arno Schmidt adopte définitivement une existence d’ermite qu’il justifie plus ou moins explicitement dans ce roman et qui a contribué dans les années soixante et soixante-dix à créer autour de lui une « aura » d’auteur-culte, difficile mais clairvoyant. Il se fera reconnaître peu à original et novateur de sa génération et autour de son œuvre se constituera une véritable communauté de jeunes inteliectueis admiratifs qui feront périodiquement le pèlerinage à Bargfeld, son domicile - sans avoir de contacts avec le maître solitaire -et qui éditeront le « Bargfelder Bote » (Le messager de Bargfeld), une revue avec des recherches, études et commentaires autour de ses écrits.
L’ouvrage présenté ici explique cette fascination. Il est impressionnant aussi bien par sa richesse comme témoignage de son époque, ses réflexions phiiosophico-esthétiques, que par la maîtrise de la construction complexe de l’histoire, mieux, des histoires, qu’il raconte et la poésie de son écriture. On pourrait résumer ce roman et l’œuvre d’Arno Schmidt en général, comme une multiplication à l’infini des jeux de pensée autour du thème beckettien « Fin de partie ». Contre la fin du monde mise à l’ordre du jour par la « guerre froide », contre le mode suicidaire d’une civilisation dans l’impasse, contre la menace de mort des relations affectives et la frigidité des rapports de couple, il mobilise ses forces imaginaires propres et celles des générations précédentes, depuis les écrivains les plus connus (Edgar Allan Poe dont i la traduit en allemand une grande partie de l’œuvre, James Joyce qui apparaît dans ce roman surtout indirectement), comme des moins connus jusqu’aux plus obscurs. La cons¬truction de cet ouvrage est paradigmatique pour toute son œuvre : l’alter ego de l’auteur, Karl, fait tout au long du livre à sa compagne, Hertha, le récit d’un roman en gestation qui se passe sur la Lune après la destruction atomique de la terre. Les Américains et les Russes occupent sur cette planète des zones bien démarquées pour continuer à mener entre eux la « guerre froide » après avoir réussi à anéantir toute vie sur terre par la guerre chaude. L’humour caustique, mordant, inépuisable de cette science-fiction, pleine de références littéraires et politiques, cherche à conjurer la frustration mélancolique qui caractérise l’ambiance des relations du couple et la tristesse d’une vie provinciale aussi bien à la campagne environnante que dans la ville où vivent les deux protagonistes normalement. Une vie d’ailleurs menacée par la mort annoncée à Karl par son médecin ; l’âge et la fin de vie étant une autre dimension constante de cette « fin de partie. » Comme une Schéhérazade cherchant à charmer son prince-bourreau par l’éclat kaléidoscopique de ses contes, Arno Schmidt tente de bannir la frigidité latente de sa bien-aimée par la force de son récit merveilleux. Dans ce roman comme dans toute son œuvre, c’est un combat à deux niveaux : aussi bien une prise de position contre la lutte sordide des sexes qu’une dénonciation de l’absurdité d’une civilisation occidentale agonisante. Toute sa vie était un effort titanesque pour chercher dans l’univers global de la production littéraire (surtout germanique et anglo-saxonne) les témoignages de la clairvoyance de l’imagination - ses œuvres sont basées sur des dizaines de milliers de fiches, notes, listes - et de recomposer avec ses trouvailles un contre-monde d’une richesse fantastique. Selon sa devise : « il faut se décider entre vivre ou créer une œuvre » il travaille jour et nuit, aidé par l’alcool « dont la consommation augmentait d’une façon gigantesque la nuit » selon sa femme. L’accès relativement difficile de ses textes ne résulte pas seulement de la complexité d’un mélange unique des références littéraires explicites et implicites dans le cadre d’une création romanesque originale, mais aussi de son élaboration d’une graphie sui generis. S’il utilise en général un vocabulaire plutôt courant, les mots sont transformés - parfois jusqu’au mécon¬naissable - par une écriture phonétique tout à fait personnelle. Même si elle présente une certaine ressemblance avec |a récente émergence des SMS - qui obéit à l’impératif de la rentabilité d’un raccourcissement des mots et dont l’humour est plutôt involontaire -, la différence est de taille, l’écriture d’Arno Schmidt suivant au contraire une logisue de la surprise poétique graphique : « Kess’sa veudir ? Et sa doat représenter qwoa, sa ?! Tadjavussa ? Comme sfé=t=il ? » Ainsi jeux de pensées, jeux de mots et jeux de lettres forment un labyrinthe fascinant qui maintient le lecteur constamment en éveil. Bien entendu, un tel texte pose les plus grandes difficultés de traduction et on ne peut qu’admirer les compétences linguistiques, littéraires et poétiques du traducteur, Claude Riehl, qui a traduit et commenté déjà de nombreux titres d’Arno Schmidt. Il faut aussi rendre hommage aux édtions Tristram qui - à part cet ouvrage - ont édité depuis quelques années déjà plusieurs de ses écrits. Ce n’est pas tout à fait surprenant, car Arno Schmidt est un descendant direct du grand parrain de ces éditions : Tristram Shandy (voir ou mieux lire et relire : Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, roman anglais du XVIIIe siècle, réédité récemment par Tristram.
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