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Contre-feux, revue littéraire > Littérature étrangère > À propos du livre « Robert Baroque » de Miklos Szentkuthy

L’humour subtil d’un pourfendeur équivoque du roman bourgeois

À propos du livre « Robert Baroque » de Miklos Szentkuthy

Étude littéraire

Joël Roussiez

Publié le lundi 30 juillet 2007

Le livre Robert Baroque, de Miklos Szentkuthy, a été publié par les éditions José Corti en 1991, peu d’années après sa mort, alors qu’il s’agit là de cahiers de jeunesse, qui contiennent en germe l’ensemble des livres à venir de ce grand écrivain hongrois.

Dans le texte qui suit, Joël Roussiez, écrivain et fin connaisseur de la littérature d’Europe centrale, revient sur le livre Robert Baroque.

Le texte qui suit a été publié initialement dans la revue L’atelier du roman, revue trimestrielle fondée à Paris en 1993 par l’essayiste Lakis Proguidis.


1 - De la variété des genres

Dans le genre intelligent de qui ne relance pas la rengaine du « j’écris que j’écris que j’écris » et autre feuille blanche autoresque, il faudra noter Robert Baroque de l’écrivain hongrois Szentkuthy, qui évite avec humour et brio les défauts du genre en le plaçant sous l’étoile équivoque du roman.

En effet, l’aspect rhétorique qui frappe violemment et universellement les domaines des arts depuis qu’on a bien voulu croire que ces derniers ne s’occupaient que d’eux-mêmes, en est absent (ce qui serait un peu anachronique puisque écrit en 1927 mais on le publie pour la première fois en 1991…). Dès lors, on entre dans une histoire romanesque si l’on veut, que l’on pourrait résumer ainsi : un jeune homme, élève de terminal qui aspire à être grand écrivain, tout imbu d’un orgueil que la reconnaissance de son intelligence par ses professeurs, les résultats brillants, le dévouement des parents qui l’adore, la considération de son confesseur aiguise, vit une vie pleine de doutes et d’hésitations car la sexualité le brûle tandis que son sens chrétien du monde, lui la fait vivre comme péché, péché auquel il aspire et renonce toujours, dans une oscillation où jamais rien n’est gagné ; ainsi –ou par ailleurs- s’envole-t-il en imaginant des romans tandis qu’il se révolte contre la bassesse de sa condition, ce n’est pas un grand bourgeois, la bassesse de ce qu’il entoure (son pauvre père qui attend qu’il revienne de l’opéra –- où les parents ne vont pas- et s’endort sur la table, dans l’attitude, dira le fils prodigue d’un porc), la bassesse de ses attirances, la médiocrité en général du monde qu’il côtoie et qui le plonge encore et toujours dans le minable. Y a-t-il une évolution de son comportement ? On a l’impression qu’il n’y en a aucune, le personnage et les propos stagnent, tout juste pourrait-on dire qu’il se trouve à la fin davantage de piété que de littérature mais le narrateur, Robert Baroque, écrit : « troublé le jeune homme relit son texte. Arrivé à la fin, il comprend qu’il n’a fait que répéter sur deux cent pages ce qu’il avait écrit sur la première. Il faut que je me délivre de moi-même, se dit-il, je suis encore trop lyrique. » (à remarquer que le narrateur fait du récit, qu’il se distancie donc du propos et passe ainsi du journal au récit) ; répondre donc par un oui ou un non, serait placer ce roman dans une perspective qui en cacherait l’originalité.

Celle-ci tient certes un peu au personnage, à la désinvolture de la jeunesse, à la prétention effarante du potache…, mais ce n’est pas le plus important lequel se situe dans la variété des genres littéraires utilisés, du journal qui articule l’ensemble aux nombreux scripts de romans qui le rythment, on passe par la poésie, par des descriptions travaillées à la manière naturalistes ou plus amplement lyriques, par quelques dialogues réalistes, par des plaintes, des actes de contrition, des prières, des compte rendus, des investigations psychologiques, des rêveries enfantines et d’autres d’hommes mûrs, le tout accompagné parfois des essais critiques fictifs sur l’œuvre du futur grand écrivain…

On nous dit dans la quatrième de couverture que ce serait le journal d’un jeune homme de dix huit ans, journal présenté comme authentique, ce qui ne cesse de surprendre car l’habileté de la construction paraît être celle d’un véritable artiste du genre qui ne saurait exister sans un certain métier ; on apprend par la postface que ceci a été remanié par l’auteur. Comment et quand, on ne le dit pas. C’est bien dommage, mais au fond peut importe la vérité sur ce point puisque la construction est parfaitement originale et nous surprend constamment. Elle est faite de juxtapositions que relie l’écriture d’un journal intime, ce qui permet des sauts et évite conséquemment la lourdeur de liaisons prosaïques et raisonnables qui traçant des lignes de continuité là où il n’y en pas, ont bien souvent le tort de paraître construites, au lieu que de cette manière brutale l’auteur en accentue l’arbitraire tout en en conservant la fraîcheur ; la chose est si bien faite qu’on passe facilement de : « La véritable grandeur est faite de petite choses. Quel dommage que cette affirmation puisse passer pour paradoxale. » à : « Où trouver le bonheur ? Dans l’art ?... Les bouches en forme de cœur, couleur de coquelicot, les vers classiques, la découverte d’un nouveau corps chimique sont désormais pour nous ce qu’était pour la chèvre de Monsieur Seguin la ferme de son maître entrevue dans un lointain brumeux : « que c’est petit, comment ai-je pu tenir là-dedans. » à « Il faut commencer par aimer Dieu. » Ces sauts sans justification permettent d’obtenir, dans l’ensemble du roman, une sorte de tissage de plusieurs thèmes, la piété, les ambitions de l’écriture, la vie quotidienne, la sexualité, l’amour des parents, les études, sans pour cela qu’ils s’éclairent les uns par les autres et forment ou tentent de former une cohérence, une vision d’ensemble qui puisse être véritablement caractérisée. Si l’on constate de plus qu’il n’y a aucune évolution du personnage et des propos dans le texte, on constate aussi que le personnage n’est pas toujours cohérent et de bon élève soumis, on le voit se transformer en élève brutalement turbulent, d’une manière qui frise l’incohérence. Ce qui permet de mieux soutenir que finalement, c’est bien la variété des genres qui rend lisible le récit sans avoir aucunement besoin d’une trame narrative ; en effet, le changement de genre ne se cache pas, il s’affiche constamment comme rupture et ménage ainsi de surprenants écarts.

La surprise constante qui en découle est accentuée par un ton très particulier qui joue d’une certaine naïveté avec brio, ce qui paraît contradictoire et impose une lecture davantage distancée de l’ouvrage. Cette distance est celle même du personnage, Robert Baroque, constamment en train de se juger lui-même soit encore avec naïveté, soit avec la pertinence d’un homme fait. La distance, ou l’écart, est l’essence du comique, c’est du moins ce que prétendait Laurence Sterne ; cependant, le narrateur ne cherche nullement ce type d’effet, au contraire, on a l’impression qu’il s’enferre dans une culpabilité typiquement catholique pour échapper à la montée constante de la sensualité qui l’habite et le pousse au lyrisme débridé qu’il condamne. On pourra donc douter de l’aspect comique du roman et ceci d’autant qu’il fut, on l’a dit, écrit, dit-on par un jeune homme qui ne saurait avoir cette distance. Pourtant lorsqu’on lit ceci : « Ha ! ha ! ha ! (en réalité, ce ha, ha, ha traduit mal la modernité de son rire) p170 ; ou ceci : le gras de jambon, au goût d’amande, fait du bien aux poumons. C’est délicieux ! » p156, « je suis bête par pénitence. C’est pas mal dit » p90, « Instruit par l’expérience, je ne promis pas à Jésus de ne plus retomber dans ce péché que j’étais sûr de commettre à nouveau, -au lieu de cela, je m’efforçais de me montrer gai et aimable, regardant le monde avec la désinvolture d’un homme en pyjama. Ce changement d’humeur peut paraître étrange, mais mon âme semble obéir aux mêmes lois que l’Histoire, selon Hegel » on ne peut éviter d’y voir un comique qui use férocement du décalage. On évitera donc de confondre le narrateur et l’écrivain qui laisse si souvent paraître un véritable humour. On ne verra donc pas dans ce roman une autobiographie.

2 — du sens et de l’humour donc

Si l’on voulait trouver un sens symbolique à ce roman on pourrait aisément y déceler une critique du lyrisme échevelé de la jeunesse mais non comme c’est le cas dans La Vie est Ailleurs (de Milan Kundera) du lyrisme du poète mais du lyrisme du romancier, tous deux péchés de jeunesse et illusion sur l’art. C’est ici que la variété des genres prendrait toute sa valeur d’être l’illustration de ce qu’on peut inévitablement écrire lorsqu’on est habité par un devenir d’écrivain ; car aux scénari de roman ne manquent même pas de s’ajouter les essais critiques : « peintre débutant, le fils d’un secrétaire d’état va passer ses vacances sur les terres de son oncle où il fait la connaissances d’une jeune comtesse, la fille d’une châtelaine… un jour il voit son oncle embrasser une jeune paysanne, bouleversé il court déclarer son amour à la comtesse mais celle-ci jouant la vierge outragée, il s’ensuit un énorme scandale… le jeune homme mène ensuite une existence précaire, vit aux crochets d’une actrice hystérique ; la jeune fille sombre dans une dépression et se drogue… les deux jeunes gens se retrouvent à Paris. « c’est une nuit d’hiver bleue et froide…Elle parvient à grand peine à balbutier quelques mots –eh bien ! Soyons l’un à l’autre ajoute-t-il, -cela n’aurait aucun sens répond-elle. Ils se prennent par le bras mais incapable de se réjouir de leur retrouvailles, ils errent comme deux gnomes malades » « la conception de l’amour de notre auteur est des plus tragiques, des plus pessimistes…Son pessimisme se nourrit précisément de la négation de l’amour spirituel alors même que pour lui l’amour charnel est une source perpétuelle d’insatisfaction et de tourments. Voilà la différence essentielle entre la futilité des esprits légers et le pessimisme viscéral de notre auteur… » Echauffé par ma propre apologie, je me rafraîchis en vidant un autre verre d’eau minérale » (p 155-157).

L’humour de ces passages ne manquera pas de frapper mais on remarquera que ce n’est pas une ironie où l’auteur se payerait de lourdes antiphrases aussi bien que d’interventions directes soit par des propos généraux « le jeune homme quand il se trouve dans une telle situation a bientôt fait de… », soit par des jugements « la prétention de Robert était par trop… ». L’humour est ici inoffensif et non tendancieux, il tient intrinsèquement à la forme car on ne sait jamais si ce qui s’avance est lard ou cochon ; et si l’on hésite, c’est que l’on sent toujours que tout est dit par et dans les essais d’écriture du futur écrivain, que cela appartient donc au langage comme si l’on avait à faire avec constance à des mots d’esprit sans pouvoir affirmer sûrement s’ils sont volontaires ou non. Ainsi est-ce un personnage équivoque qui paraît distancié sans pourtant l’être tout à fait, à la manière du Brave Soldat Chveik dont les palabres infinis semblent si caricaturaux qu’ils ne peuvent être pris pour argent comptant cependant que le personnage les tient parfaitement, tout comme Tchitchikov tient ses âmes mortes. On me pardonnera de ne pas développer et de m’en tirer par une comparaison doublée d’une métaphore qui vaut explication dans l’immédiat.

Ce personnage serait donc humoristique dans les sens où il dirait avec sérieux des choses incongrues ?

Il me semble cependant qu’il ne s’agit pas d’un Quichotte pris par une sorte de folie de sérieux mais d’un jeune homme qui est parfaitement conscient de ce qu’il fait, de sa folie donc, qu’il critique tandis que cette critique paraît en quelque sorte décalée par son exagération. Critique donc critiquée qui de plus se critique elle-même par amplification comme si Sancho et la réalité s’unissaient à Don Quichotte pour faire basculer l’ensemble du propos dans l’équivoque la plus subtile qui fonderait, à mon avis, l’humour incontestable de ce roman.

Si l’on poursuit malgré tout l’analogie tentante avec le Chevalier à la triste figure, on pourrait affirmer que l’auteur à travers son personnage se livre à une critique destructive du roman bourgeois. Est-ce bête de penser ainsi ? Je n’en sais rien mais cela affleure à tout moment comme possibilité ; j’en voudrais pour preuve formelle les attaques classiques qui consistent à commencer par une inversion de complément, méthode conseillée, on ne le sait pas assez, aux jeunes élèves pour éviter la platitude d’un début par le sujet : « Tout épris l’un de l’autre, un jeune homme et une jeune fille… » (p. 154) ; « a dix huit ans, il voudrait renouer avec ses amis d’enfance… », « telle fut, à en croire les notes de l’auteur, la première version… » (p. 146) ; « Entièrement absorbé par la contemplation d’une fleur, je vois l’image… » ; cette façon, on le voit est tout simplement maniérée ; elle reprend des formes usées et elle est si fréquente qu’on ne peut penser que c’est uniquement l’expression d’un tic de potache. L’insistance est trop régulière pour n’être pas l’indication d’une imitation volontaire. Il y a en effet, dans ce procédé, un soulignement autoritaire qui oblige le lecteur à prêter l’oreille, non au narratif mais à l’écriture, on force ainsi l’attention sur elle qui parce qu’elle y insiste devient ridicule d’utiliser un procédé aussi désuet. On ne peut plus, après cette lecture, lire tranquillement de telles attaques sans soupçonner aussitôt l’usage d’une ficelle. Cependant, ce n’est pas tout, de telles attaques font aussitôt exploser par contagion ce qui les suit, scénarii ou trames de roman qu’il nous semble avoir déjà lus avant même de les parcourir. Ainsi, et pour finir, ce qui devient ridicule, ce sont surtout certains types de romans au romanesque figé dans des formes préexistantes qui, vidées de leur pertinence d’avoir à être intrigantes, deviennent le rabâchage conséquent d’une énorme bêtise. Bêtise remarquable par la capacité qu’elle a d’enthousiasmer encore et toujours le lycéen et l’écrivain moyen. Ainsi dans une hypothèse quelque peu osée, on pourrait croire avoir montré que ce livre pourfend le roman bourgeois comme on a dit que Cervantès pourfendait en Quichotte le roman de chevalerie. Si le second attaquait l’épique débridé, celui-ci démolit une certaine écriture romanesque attachée au lyrisme de l’écrivain –ce en quoi, on rejoindrait ici une certaine littérature d’Europe Centrale du XXème siècle qui sape avec bonheur les états d’âme du créateur inspiré.

Cependant, Robert Baroque, on l’a dit, n’est pas véritablement un Quichotte, ce n’est du moins pas l’impression qu’on en tire, car le faire valoir et critique que le personnage de Sancho incarne est débonnaire, populaire, un peu bête et cependant plein de bon sens tandis que le côté analyste de Robert Baroque est aussi pédant, présomptueux que Robert Baroque personnage agissant. Ainsi semble se renvoyer dos à dos sans sagesse aucune R1 et R2 comme le bon sens et la déraison, tous deux folies constamment trop débridées pour être honnêtes.

L’ambiguïté qui en résulte oblige à en venir au thème récurent de ce roman, celui de la sensualité obsédante à propos de laquelle Robert Baroque se démène pour échapper à son appel sans cesser d’y répondre avec constance ; ce serait le contrepoint à l’humour en ce sens que ce serait le faire valoir, le contraste sans lequel il ne pourrait avoir lieu. De manière sérieuse ainsi, Robert Baroque dénonce chez lui la propension qui l’entraîne à toujours succomber aux appels des sens. Ce n’est pas seulement les jeunes filles que la sexualité éveillée recherche mais c’est aussi l’envoûtement de l’écriture aux charmes incomparables, aux contorsions maniérées, aux métaphores ensorceleuses, aux récits magnifiques, aux profondeurs insondables, à l’esprit si subtil qu’on ne peut s’empêcher d’en jouir, d’y revenir pour s’en dégager, pour y revenir encore et encore dans un récit qui ne progresse nullement, comme on l’a dit. Devant ce qui apparaît comme grandeur étourdissante du littéraire et pourtant comme péché, comment faire ? C’est toute l’habileté de ce roman d’en suivre le combat incessant à travers la variété des genres par lequel se dégage une distance qui donne encore à rire ; rire non pas de soi, ni de la chose, il n’y a rien d’ironique, mais rire qui est dégagement de cette boue ensorcelante ; dégagement si bien marqué par les sauts logiques et les apparents manques de liaison si typiques de ce roman.

3 — De l’équivoque : on n’écrit pas ce qu’on veut

Il ne reste maintenant qu’à rendre compte du final de ce roman et comment mieux faire que de le citer. Il faut cependant préciser avant que celui qui parle se signale comme étant l’élève Miklos Pfisterer ; mais il faut signaler aussi que rien ne détache ces dernières paroles de l’ensemble du livre si bien que cela est perçu d’abord comme écrit par Robert Baroque, tandis qu’à l’arrivée de la signature –- ce qui se propose comme tel — on doit admettre finalement que derrière Robert Baroque se tenait Pfisterer qui n’est autre que Szenkuthy nous dit-on dans la postface ; mais comment le saurait-on ? Ces précautions étant prises, voici la clôture : « ce livre n’est pas une œuvre littéraire. J’avais bien l’intention de faire de la littérature, je n’y suis pas parvenu. Le livre retrace donc les luttes intérieures d’un garçon de dix huit ans, quelques mois avant son baccalauréat. Il aurait dû comporter trois chapitres mais le troisième, consacré au paradis des amours heureuses n’a jamais été écrit. Je sais que mon livre ne reflète qu’imparfaitement la réalité et que l’autodérision qui s’est emparée de moi pendant sa rédaction m’a souvent empêché d’être véridique. J’aurais voulu écrire un roman et je n’ai abouti à rien. La seule chose que je demande à mes lecteurs, c’est de croire à la sincérité de mon auto flagellation. Peut-être écrirais-je un jour le chapitre de mes amours heureuses. J’en suis encore très loin et, avec mon vécu actuel, je n’aurais pu faire que de la mauvaise littérature. J’ai obtenu mon bac avec mention « très bien » et j’ai remporté le premier au concours littéraire. Rien ne s’est passé comme je l’aurais voulu. »
Miklos Pfisterer ; le 2 novembre 1927.

Tout est dit mais ce qui se dégage comme sens reste parfaitement équivoque car si rien ne s’est passé comme l’aurait voulu l’auteur, on peut être sûr que cette réflexion ne se rapporte pas uniquement à ce qu’on vient de lire -à cause du soupçon que l’usage des noms propres fait naître- mais vaut aussitôt par contagion pour cet extrait final qui semble alors davantage jouer au véridique que vouloir être authentique… Quoique ?...

Qui sait ce qu’on ne sait pas et qu’on veut pas nous dire ?

L’équivoque est ainsi entretenue jusqu’au bout sur qui est qui ? Mais alors : « Qui écrit quoi ? » vient par retour au premier plan et nous avons ainsi l’idée saugrenue que le livre entier par les sauts dont nous avons parlé nous a emporté dans un réseau si savamment tissé que jamais la question ne nous était venue à l’esprit. Ce roman ainsi touche avec légèreté, sans nous heurter donc, à une profondeur indécidable (c’est-à-dire sans qu’on puisse trancher sur ce qu’il en est de sa profondeur ou de sa superficialité) qui produit chez le lecteur un vertige où tantôt l’on prend au pied de la lettre ce qui s’affirme tantôt on l’assimile à un jeu.

Loin d’être donc un écrit de quelqu’un qui écrit qu’il écrit, pour revenir au thème du début de ce texte, ce roman va bien plus intelligemment sur ce qui est le nœud réel de tels errements rhétoriques et sensuels, l’équivocité : équivocité de ce qui s’écrit d’un maître dépassé par ce qu’il écrit tandis qu’il croit et assure en avoir la maîtrise en prétendant qu’il ne l’a pas pour finir. La traditionnelle équivocité de l’authenticité lorsqu’elle se livre se contorsionne ici avec une profondeur qui parait moins construite que les situations énonciatives de Borges et dépasse infiniment –au propre puisque l’interprétation ne saurait se sentir satisfaite d’aucune explication-le fameux pacte autobiographique, théorie bien simpliste pour les instituteurs, qui voudrait que l’auteur s’arrangeât avec le lecteur. Cette équivocité est produite par une sorte de détachement du discours qui paraît être en l’air. D’après Ducrot, c’est ce à quoi se reconnaîtrait l’humour qui est « comme une forme d’ironie qui ne prendrait personne à partie, en ce sens que l’énonciateur ridicule n’a pas d’identité spécifique La position visiblement insoutenable que l’énoncé est censé manifester apparaît pour ainsi dire « en l’air », sans support. Présenté comme le responsable d’une énonciation où les points de vues ne sont attribués à personne ; le locuteur semble alors extérieur à la situation de discours : définit par la simple distance qu’il établit entre lui-même et sa parole, il se place hors contexte et y gagne une apparence de détachement et de désinvolture » on ne saurait vraiment mieux dire » ajoute Genette in Figures V (d’où je tire la citation de Ducrot). Dans Robert Baroque l’auteur est parvenu ainsi habilement de l’auto flagellation qu’il prétend signaler à l’autodérision qu’il semble vouloir imposer en faisant naître en nous le soupçon qu’il y aurait un ailleurs interprétatif inépuisable. Il donne donc à penser en nous prêtant le rire…

Ne faudrait-il pas en profiter pour ajouter que si le décalage est le propre de l’humour, celui-ci se double d’une équivocité ? Ce qui permettrait de comprendre que de l’humour, on ne rit pas toujours tandis qu’on n’est jamais sûr qu’il faille en rire tout en riant gaiement de ce bon tour des choses ; rien ne se passe donc comme prévu et c’est tant mieux ! « ce n’est pas l’ironie qui rachètera le monde mais la candeur enfantine. » déclare Robert Baroque devant la congrégation…Ce sur quoi nous finissons pour maintenir par incohérence l’équivoque de notre propos.

Nous remercions l’auteur de cette étude, Joël Roussiez, d’avoir bien voulu rendre disponible le document accessible aux lecteurs sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.


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