« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Document
Préface au livre
mardi 22 août 2006, par Alan Pauls
Les éditions Passage du Nord-Ouest font paraître en septembre 2006 le livre du grand auteur mexican Rodrigo Fresán, Mantra.
Grâce à l’aimable autorisation des éditions Passage du Nord-Ouest, la préface au livre Mantra, signée par Alan Pauls, est reproduite dans son intégralité.
Alan Pauls est une figure majeure des lettres sud-américaines. Né à Buenos Aires en 1959, il a écrit de nombreux romans, scénarios pour le cinéma et la télévision (réalisations de Albertina Carri, Fito Páez, ..). Il collabore régulièrement à différentes revues littéraires. Son dernier livre publié en France, Le passé, est disponible aux éditions Christian Bourgois.
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Mantra, de Rodrigo Fresán, a été publié dans le cadre de la collection « Año 0 », aux éditions Mondadori. La trouvaille consistait à charger une série d’écrivains d’écrire une série de romans sur une série de villes. J’avais dans l’idée de faire une collection similaire, une série de guides de tourisme subjectifs, arbitraires, sauvagement partiaux, mais mon épopée est morte avant d’être née. Le premier coup m’a été assené par Rodrigo Fresán lorsqu’il m’a raconté qu’une maison d’édition lui avait commandé un roman sur Mexico. Le coup de grâce m’a été porté quand j’ai lu le roman en question. Car quoi que puissent dire son auteur, son éditeur, le maire du District Fédéral et les Mexicains en général, Mantra est un roman sur Mexico. À sa manière singulière, il est aussi un guide : ce n’est pas un hasard si la deuxième partie, qui s’étend sur 370 pages, est classée par ordre alphabétique. Mais, disons-le tout net, Mantra est surtout un délire au sens le plus technique et le plus trivial du terme. Certains iraient même jusqu’à dire : « comme la ville de Mexico » où, chaque année, au petit matin, les trottoirs sont couverts d’un tapis d’oiseaux morts à cause de la pollution alors que les maires s’obstinent à déclarer qu’ils se sont simplement écrasés sur les pavés. C’est possible. Je n’en sais rien et je m’en moque. Fresán, au demeurant, semble avoir pris certaines précautions pour éluder ce genre d’interpellation isomorphe. « Un roman sur Mexico ? » a-t-il pensé. « Très bien, a-t-il dit. Liquidons Mexico. Effaçons le D.F. de la carte et basta ». Il s’est fait aider par quelques hécatombes -guérilleros, désastres aéronautiques, volcans-, puis il s’est lancé dans l’écriture de son roman… sur Mexico. En vérité, il a thématisé à l’intérieur de Mantra cette disparition de l’extérieur qui le condamnerait fatalement à écrire son roman. Une fois Mexico liquidé, Mexico pouvait enfin apparaître (comme on le dit des fantômes), et Fresán s’adonner au sport étrange qui traverse les pages de son livre : le déjà-vu pop. Ce qui apparaît dans Mantra n’est pas un Mexico personnel, « le Mexico de Fresán », mais une sorte de mythologie anonyme incroyablement encyclopédique, faite de secrets et de banalités, de sophistication et de vulgarité, de grande littérature et de brochures touristiques, qui évite toute rechute « subjective » grâce à une gestion presque maniaque de l’exhaustivité. Nous autres, lecteurs, croyons soudain tout savoir sur Mexico. Tout. Comme si les marques, les noms propres, les faits historiques, les particularités culturelles, les plats locaux, les écrivains, les visiteurs illustres, les idiotismes, les boissons, les catcheurs masqués et les croyances, dans le contexte moins élevé d’un programme de questions et de réponses, nous forçait à patiner sans solution possible et faisait déjà partie d’une sorte de savoir diffus, involontaire et inconnu de nous-mêmes : la grande doxa mexicaine que nous portons tous en nous. Pourquoi ? Comment est-ce possible puisque en vérité nous ignorons tout, puisque 80 pour cent des mexicanismes que Fresán cite dans son roman sont des révélations pour au moins 80 pour cent d’entre nous, qui ne sommes mexicains ? Le secret, bien sûr, se trouve dans la culture pop -mariachis et William Burroughs, Sous le volcan et Moctezuma, Santo et Frida Kahlo, Apportez-moi la tête d’Alfredo García et la place Garibaldi-, dans le pouvoir qu’elle a de nous faire croire que nous avons déjà été ici, que nous avons déjà vu et que nous connaissons déjà ce qui se présente à nous pour la première fois. (Il y a dans Fresán un étrange rapport que nous n’étudierons pas ici entre la pop et la mort, comme si cet écrivain boulimique profondément lié à la culture de masse ne pouvait réprimer l’élan mélancolique issu du sous-sol où repose la grande culture, comme s’il ne pouvait s’empêcher de signaler la tragédie qui est à l’origine de tout -y compris et surtout de son propre bonheur).
Oui, je crois que tel est le secret. Il est là (la pop, usine à fantômes qui « nous rêve » tous) mais aussi ailleurs. Car l’important, dans Mantra, c’est que ceux qui racontent -tous ceux qui font défiler dans le roman une galerie de mexicanismes spectraux- sont soit des malades en phase terminale, soit des morts, soit des créatures posthumes situées dans un futur illisible. (Précisons au passage qu’ils seraient des candidats idéaux pour traiter des villes abordées dans ma collection de guides psychotiques). C’est là que Fresán accélère à nouveau puis, incommodé par l’accalmie qu’il vient d’atteindre, il passe à autre chose. (La succession des opérations n’est qu’un stratagème d’exposition : dans le livre, tout se déroule toujours simultanément). Plus que relater une histoire -au bout du compte, comme dans un club de narrateurs défunts, l’histoire ou les histoires se débrouillent pour être interchangeables-, ces narrateurs fantômes ne peuvent faire que ce que les archives attribuent en principe aux psychotiques ou aux pentecôtistes : parler en langues. Et là, une fois encore, tout redevient méconnaissable, délirant. Comme dans Hiroshima mon amour, quelqu’un pourrait dire : « J’ai tout vu à Mexico DF. Tout. » et quelqu’un pourrait répondre : « Non. Tu n’as rien vu à Mexico DF. Rien ». C’est logique étant donné que ce qui permet d’avoir vu ou de ne pas avoir vu est la même chose : la catastrophe que nous pourrions consacrer comme la condition du possible non seulement de ce livre, mais de toute la fiction de Fresán. Mantra est une véritable encyclopédie de la catastrophe en tous genres : individuelles et massives, privées et historiques, humaines et naturelles (accidents, crimes, effondrements neurologiques, éruptions, agressions meurtrières). Ces cataclysmes dont la fonction « naturelle » serait en principe de conclure, de mettre un terme, de fermer une trajectoire, surviennent toujours au début che Fresán. Ils ouvrent, « libèrent » l’énergie de la fiction. Certes il y a des histoires dans Mantra, mais il s’agit de post-histoires, d’histoires-esquilles qui continuent de flotter dans l’espace après que le désastre est survenu. Considérant la particularité des circonstances, il n’est pas si anormal que la langue utilisée pour les relater ne nous paraisse pas d’une simplicité enfantine. Oui : « J’ai tout vu à Mexico DF », mais aussi : « J’ai tout vu à Mexico DF et je n’ai rien reconnu ». Tout délire à nouveau, en effet, et Mexico DF se distord, comme précipité dans un trou noir. La carte que dessine Mantra ressemble de plus en plus à l’un de ces tableaux tronqués, menaçants (je songe aux Ambassadeurs, de Holbein le Jeune, un classique du genre). Baltrusaitis appelait cette technique l’anamorphose. L’image est quasiment impossible à reconnaître : elle est défigurée, comme comprimée par une violence brutale alors que personne ne pourrait dire qu’elle est inexacte. C’est là tout le prodige. Personne ne pourrait manquer de remarquer sa précision. Écrire sur des villes. La formule de la collection « Año 0 » ne pouvait manquer de confronter les écrivains recrutés au problème éternel et presque diabolique de la représentation. Le trompe l’œil* aurait été une manière de le résoudre. Fresán a choisi la solution diamétralement opposée en écrivant un roman anamorphosique. Mais il y a pourtant autre chose. Autre chose à faire avec Mantra ou autre chose que Mantra nous incite à faire et qui consisterait, qu’on le croie ou non, à le « redresser ». Les livres plus ou moins modernes sur la peinture anamorphosique incluent en général -pas toujours afin de ne pas trop perturber ceux qui les achètent- un accessoire douteux, une sorte de cylindre précaire qui, appliqué stratégiquement sur la reproduction du tableau (en respectant par exemple certains angles), permet de « corriger » l’image déformée et de restituer la version « originale », c’est à dire « réaliste ». J’avoue qu’après avoir fini de lire Mantra, je me suis mis à chercher comme un fou l’équivalent littéraire de ce tube magique. Évidemment, je n’ai rien trouvé. Mais j’ai découvert une consolation dont je dois reconnaître, compte tenu de mes modestes aspirations, qu’elle m’a été plutôt profitable. Elle porte un nom technique, légal, respectablement latin, et un nom commun, vulgaire, dont la seule prononciation peut suffire dans ce pays à créer des ennuis. Disons pour abréger qu’elle se fume. J’ai donc lu Mantra avec mon tube à fumer et j’ai pris conscience de deux réalités qui, en vérité, n’en forment qu’une seule. Pour commencer, j’ai découvert que Mantra était un roman-drogue, un roman qui me droguait pendant que je le lisais, le premier que la littérature argentine nous offrait depuis… depuis quand ? Depuis El amhor, los orsinis y la muerte, de Néstor Sánchez ? Ensuite, je me suis aperçu que si on lit un roman-drogue en étant soi-même drogué, une drogue neutralise l’autre, et Mantra m’a alors fait l’effet d’un roman triste, inconsolable, dont la région secrète est l’enfance et dont les sujets sont le temps et la forme : les deux seules choses auxquelles l’enfance ne songe jamais ; les deux seules choses qui pensent l’enfance.
Alan Pauls
3 mai 2002
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