« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature américaine
Extrait n°2 du livre Working
samedi 25 novembre 2006, par Studs Terkel
Le texte reproduit ci-dessous est extrait de Working. Histoires orales du travail aux Etats-Unis, publié par les éditions Amsterdam en mai 2006 (ISBN : 2-915547-18-1, parution : 15 mars 2006).
Publié pour la première fois en 1974, Working [Le Boulot] est sans doute l’un des livres les plus connus de Studs Terkel, monstre sacré du journalisme américain.
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NORA WATSON
Le travail n’est pas assez grand pour l’individu. Ça n’était pas seulement le travailleur à la chaîne dont le travail est trop petit pour son esprit, vous savez ? Un métier comme le mien, si vous y mettez vraiment votre esprit, votre intelligence, vous sabotez immédiatement tout. Vous n’osez pas. Alors vous vous absentez, pour ainsi dire. Mon esprit est complètement divorcé de mon travail, sauf comme source de revenus. C’est vraiment absurde.
Plus je travaille dans le monde des affaires, plus je suis choqué. Vous vous lancez à corps perdu dans certaines choses parce que vous avez l’impression que des questions importantes - la maîtrise de soi, des objectifs, un sens à votre vie - sont mises en oeuvre dans votre travail.
Vous lui prêtez des tas de valeurs que la société ne vous permet pas d’investir dans un métier. Vous vous retrouvez comme un stimulateur cardiaque déréglé. Vous voulez qu’il soit un million de choses qu’il n’est pas et vous voulez lui donner un million de parties de vous-même que personne n’a envie d’y trouver, sauf vous. Alors, vous fi nissez par rater le virage ou alors, vous vous laissez récupérer, vous devenez conformiste. Je suis vraiment dans un drôle d’endroit en ce moment. Ce que je fais, ce que je ferais, ça me laisse tellement calme…
Vingt-huit ans, rédactrice dans une institution qui publie des ouvrages d’hygiène. Auparavant, elle travaillait pour une société qui diffuse des revues sur le marché national.
Elle vient d’une petite ville dans l’Ouest de la Pennsylvanie. « Mon père était prédicant. Je n’aimais pas ce qu’il faisait, mais enfi n c’était sa vocation. C’est ça qui était bien : ça n’était pas juste aller pointer le matin, c’était une profession de lui-même. Je comptais que le travail ce serait ça. Toute ma vie, j’avais prévu d’être professeur. C’est seulement pendant ma dernière année de collège que je me suis rendu compte de ce qu’était le système scolaire offi ciel. Une petite ville dans les montagnes est une chose…
« Mon père, à mon avis, est quelqu’un d’un peu fondu, mais quoi qu’il soit, il est. Pour lui, prêcher était si important qu’il appelait ça l’Appel du Seigneur. Il acceptait de faire vivre sa famille dans la pauvreté. Il acceptait de compromettre ses rapports avec ma mère, sans parler des enfants. Il nous a fait supporter des choses affreuses, y compris le risque de mourir de faim, pour pouvoir continuer à prêcher. Les soirs, les week-ends, les journées, il allait visiter les gens. Avec de l’huile pour oindre les malades, à écouter leurs doléances. Il n’en faisait pas autant pour sa famille, mais ça, c’est une autre histoire. Il se voyait comme le pilier, le soutien de la communauté au prix de sacrifices très lourds pour lui. Il croyait vraiment à ce qu’il était supposé faire. C’était sa vie.
« Pendant la plus grande partie de la nuit, au lieu d’aller se coucher, il tirait de la bibliothèque des sermons de Wesley ou de Spurgeon ou d’un autre et il restait assis là jusqu’à ce qu’il tombe de sommeil, peut-être à trois heures du matin. À lire des sermons. Il n’arrêtait pratiquement jamais. » (Elle rit.)
Je colle des affi ches sur les murs de mon bureau, j’apporte des fleurs, un poste de radio à modulation de fréquence, ma lampe favorite. Je suis la seule personne dans toute cette sacrée baraque avec une table face à la fenêtre et pas face à la porte. Je me détourne de tout ce que je peux. J’organise mon temps de façon à travailler deux heures pour l’institution et le reste du temps, je lis. (Elle rit.)
Je fonctionne mieux quand on me laisse tranquille. Mon patron vient me dire : « Je sais que vous êtes surchargée, mais est-ce que vous pourriez faire ça, c’est urgent ? Il me le faut dans trois semaines. »
J’en ai pour deux heures. Alors, je le colle sur un rayon et je le sors au moment voulu. Quand je suis arrivée ici, je faisais des heures supplémentaires. Je lisais tout ce que je pouvais sur le sujet à l’étude, je travaillais un programme à fond et je le mettais en forme sans une bavure et puis j’en redemandais. Je me suis aperçue que je sortais de la piste, je n’étais pas dans l’axe.
Des gens tout aussi capables que moi et tout aussi désireux d’apporter quelque chose avaient compris que ça n’avait pas de sens et avaient limité les dégâts. Tout le monde, consciemment ou inconsciemment, rationnait son temps. Jouer aux cartes pendant trois heures au moment du déjeuner, aller prendre des bains de soleil, ou d’autres procédés moins voyants pour le même résultat. Je me suis dit : bon, le plus sûr chemin de la ruine, c’est le travail bien fait. Ce qui est stupéfi ant, absurde, c’est que de l’instant où j’ai décidé de ne plus faire du bon travail, les gens ont reconnu une sorte d’autorité en moi.
Maintenant, j’avance, j’avance à toute allure.
J’ai un bureau à moi. J’ai une secrétaire. Si je veux une bibliothèque, j’ai une bibliothèque. Si je veux un fi chier, j’ai un fi chier. Si je veux rester chez moi, je reste chez moi. Si je veux aller faire des courses, je vais faire des courses. C’est la première situation confortable que j’ai de ma vie et elle est absolument méprisable.
J’ai été serveuse et j’ai été secrétaire. Je savais dans ces cas-là que je n’allais même pas approcher de la limite de mes capacités. C’est une chose d’aller au bout de vos possibilités comme serveuse, parce que vous finissez avec le dos démoli. C’est autre chose d’aller au bout de vos possibilités quand vous écrivez ou que vous éditez, parce que vous f nissez avec l’esprit meublé et aiguisé. C’est une joie. Ici, où justement je comptais mettre dans mon travail l’énergie, l’enthousiasme, les dons que je peux avoir, ça n’est pas du tout ce qui se produit. On attend de vous moins que ce vous pouvez donner. Ce que vous écrivez, c’est sur commande. Quand je vais me présenter dans d’autres boîtes - il faut que je m’en aille d’ici -, je dis : « Certainement je peux vous apporter des échantillons de mon travail, mais ceux dont je suis fi ère, c’est ceux que l’institution n’a jamais publiés. »
C’est tellement dégradant d’être ici, sans difficulté à surmonter.
C’est une humiliation, parce que j’ai l’impression d’être forcée de faire une chose que je ne ferais jamais de mon propre gré - c’est tout simplement du gaspillage. Ça n’est pas mon atavisme puritain. Je ne tiens pas à être persécutée. C’est simplement que je végète et que je suis payée pour ça. Je peux très bien rester là à lire mes livres. Mais alors vous partez le soir insatisfaite, injustifiée. Je me fais posséder.
Quelqu’un a acheté des droits sur moi pour huit heures par jour. La manière dont ils m’utilisent est laissée à leur entière discrétion. Vous voyez ce que je veux dire ?
J’ai l’impression d’être entretenue et ça n’est pas mon genre. Il y a une rancoeur dans ce département, quelque chose d’incroyable. Ils prennent des jours de congé. Ils manquent. Ils ne préviennent même pas. Ils se sont beaucoup mieux adaptés que moi. Ils considèrent l’Institution comme une vache à lait, tant que ça dure. Je ne veux pas être complice, alors je vais mon chemin. C’est comme si on était à l’Assistance. Ce qui n’est pas déshonorant, d’ailleurs. Ce qui l’est, c’est la surprise de cette oisiveté forcée. Elle vous rend mal dans votre peau. Je suis furieuse. Je ne veux pas être humiliée, ni mise au rancart.
Malgré tout ce qu’il y avait de mauvais dans la vocation de mon père, il m’a au moins montré qu’on pouvait souder sa vie avec son travail. Son intérieur était aussi son travail. Une paroisse n’est pas différente d’un bureau parce qu’elle englobe tout le voisinage. Il n’y a rien que j’aimerais autant qu’un travail tellement chargé de sens que je le rapporterais chez moi en rentrant le soir.
Les gens avec qui je travaille ne sont pas des bouffons. Je crois qu’ils font partie d’une culture, comme moi, qui a inculqué des notions simplistes et brutales sur la nature humaine. C’est effrayant. J’ai choisi le meilleur compromis possible. Si j’étais libre, économiquement, je retournerais à l’école. Ça m’irrite que dans notre civilisation on soit obligé de payer le privilège de l’instruction.
Il y avait un type dans le bureau à côté du mien. Soixante-deux ans. Il était arrivé dans les années quarante. Il a vu d’où venait le vent et il s’est dit : « Je vais faire toutes les petites bricoles idiotes qu’on me demande. Je ne vais pas mettre la pagaille en proposant des innovations. » Avec les changements de régime dans notre département, quelqu’un s’est aperçu de son existence et s’est dit : « En voilà un qui n’a jamais rien apporté. Il est figé dans des attitudes dépassées. À la porte. » On l’a mis dehors sans cérémonie, sans retraite, sans indemnité, sans rien. Sur le pavé à soixante-deux ans. Il avait investi tant d’années à jouer le jeu. Pour un gain nul.
Le parasite a le nez collé sur le contenu de sa situation. Le politicien a le nez collé sur son style. Et c’est ça, je crois, que notre société apprécie. Quand on voit qu’il peut gagner, le politicien est aidé. Tous ceux qui ont intérêt à se trouver du côté du gagnant lui donnent un coup de pouce. De la minute où je me suis rendu compte que pour surnager dans une institution, pour le peu de temps que j’y serais, il ne fallait pas m’y tuer à la tâche, mais l’utiliser pour arriver à mes fins, j’étais gagnante.
Bien sûr, il y avait des choix que ce type aurait pu faire initialement. Il aurait pu se décider pour un genre de vie plus indépendant. Mais toutes sortes de forces le détournaient de cette décision. La Dépression, entre autres. Vous preniez ce qu’on vous offrait, à n’importe quelles conditions. L’Institution a rompu le contrat. Il a été saqué parce qu’il était nul, alors qu’il avait été embauché pour ça.
Je suis foncièrement hostile à la mystique de la jeunesse qui prétend que ces gamins vont trouver les réponses à toutes les questions. Une bonne chose, c’est que beaucoup refusent de se laisser lier à des responsabilités artificielles. Ça comprend le mariage, que certains peuvent considérer ou non comme une responsabilité artificielle.
J’ai choisi de rester célibataire pour ne pas m’encombrer d’un mari et d’enfants. Mais celui qui a trois gosses et un emprunt n’a pas beaucoup le choix. Il ne pourrait pas se permettre de travailler deux jours par semaine au lieu de cinq.
J’en arrive à une attitude moins moraliste envers le travail. Je connais très peu de personnes qui se sentent assurées du droit d’être elles-mêmes, simplement. Juste être vous, ou juste être moi, avec mes minitalents, c’est peut-être suffisant. Faire métier d’exister et de découvrir ce que ça représente, c’est suffi sant. Je ne crois pas que j’aie une vocation en ce moment, sauf à être moi. Mais personne ne vous paie pour être vous, alors je suis à l’Institution pour le moment…
Quand vous demandez aux gens qui ils sont, la plupart se définissent par leur profession : « Je suis médecin », « Je suis animateur de radio », « Je suis charpentier ». Si quelqu’un me pose la question, je dis : « je suis Nora Watson. » À certains moments, je fais des choses pour gagner ma vie. Actuellement, je travaille à l’Institution. Mais pas pour longtemps. Je vous mentirais si je vous disais que je n’ai pas terriblement peur.
J’ai diverses possibilités. Je vais prendre la meilleure situation que je pourrai trouver, compte tenu du marché. J’ai vraiment essayé de jouer le jeu, en respectant les règles, et je suis convaincue que c’est de la connerie à cent pour cent. Alors, il n’y a pas de risque que je retourne dans le quartier des affaires en disant : « Me voilà. Je suis épatante, embauchez-moi ! »
Vous vous reconnaissez comme une personne marginale. Une personne qui ne peut donner qu’un minimum d’accord à ce qui se passe dans cette société. « Je suis contente que l’électricité marche. » Ça ne va pas beaucoup plus loin. Ce qu’il faut trouver, c’est la niche qui vous permettra de vous nourrir, de vous habiller et de vous loger sans passer par le quartier des affaires. (Elle rit.) Parce que, ça, c’est la mort. C’est vraiment ça, la mort.
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