« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Le romancier et poète Joël Roussiez revient dans cet article sur la carrière artistique de de son ami, le peintre autrichien Georg Chalmowicz, récemment disparu en 2003.
Le texte qui suit est paru initialement dans la revue La main de singe, publiée par les éditions Comp’Act.
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Le peintre Georg Chaimowicz : est un peintre peu connu en France, il l’est davantage en pays de langue allemande et davantage encore parmi les communautés juives de ces pays. Cette reconnaissance donne à penser que c’est par ses thèmes que touche d’abord les œuvres. En effet, ses tableaux déclinent le Marche-au-pas, le Juge, le Bouffeur D’argent Des Morts, Portrait d’une Masse … , beaucoup de personnages empruntés à l’histoire de la dernière guerre et, en quelque sorte, accusés par le trait. Cependant, son œuvre est d’abord expressive, je veux dire qu’on n’y reconnaît particulièrement rien de bien clair et ce serait mentir que d’y voir représenter le simple portrait menaçant du juge ou le satirique du soldat, pour ne prendre que ces exemples.
Deux choses paraissent tenir beaucoup de place dans son œuvre, c’est d’abord la signature chaque fois adaptée au dessin et ensuite c’est la série, la variation, la déclinaison d’un thème ou plutôt faudrait-il dire de quelques traits. C’est de ce dernier aspect dont je parlerai d’abord afin d’amener mon sujet, à travers une petite visite et la découverte en sa maison d’été à Vence de la manière dont se forment les séries mon sujet, qui consiste à souligner l’importance du dessin chez G. Chaimowicz.
Les séries, ou comme on voudra les appeler, sont extrêmement nombreuses, elle partent souvent à gros traits d’une représentation stylisée qui ensuite est variée de nombreuses fois jusqu’à former ce que j’aimerais nommer un récit, voire une bande dessinée si l’on ose…
Si cela était une vidéo, on pourrait songer aux merveilles de Fischli et Weiss. Précision : ce sont deux artistes qui construisent comme avec des dominos de longs bricolages dont tous les éléments sont reliés et qu’une impulsion de départ entraîne les uns après les autres, dans un mouvement d’une invention, d’un suspense, d’un humour et d’une profondeur qui m’apparaît être l’essence même du récit : des actions qui se succèdent, surprennent, intéressent, étonnent, « stupéfient », d’après Louis Watt-Owen. Une roue ne tourne jamais normalement, un rouleau est retenu par de la colle et descend un planche à forte pente très lentement pour sombrer d’un seul coup dans le vide où contrairement à l’attente il n’actionne pas un levier, ne pousse pas une cale mais tombe sur une petite bombe d’air qui se déclenche, et gonfle un ballon de fête qui se trouve sous une planche qui évidemment se soulève lentement mais que va-t-il se passer nom d’un chien, une paire de savates miment subitement la marche accrochées qu’elles sont à un…, plouf et platch, c’est une marre de produit curieux qui envahit et soulève imperceptiblement quelque chose, mais quoi, nom de nom ? un pneu, mon neveu, deux pneus et s’y sont accrochées des bouteilles plastoc qui se déversent dans les mastoc et voilà que l’un, que l’autre se meut, de se mouvoir, il entraîne l’autre qui en entraîne un autre mais que se passe-t-il, le voilà qui flanche comme mémoire, il titube, non ce n’est pas vrai…, plus rien, un liquide blanc se répand…
Qu’on prenne donc ce qui précède comme l’image allégorique du mouvement qui anime les séries composées par G. Chaimowicz et l’on aura compris. Chaimowicz, n’était pas un peintre de l’ascétisme mais au contraire de la dépense, dépense continuelle et avidité permanente, il mangeait et buvait comme il peignait, des nuits entières et des jours, sans arrêt jusqu’à la fin, comptant fier le nombre d’exécutions. Pourquoi parler de sa vie ici ? Parce qu’à Vence, Madame Lambert, qui lui louait la maison depuis les années soixante, racontait qu’il riait beaucoup lorsqu’il passait, qu’il buvait aussi force rouges puis « travaillait toute la nuit », disait-elle ébahie…Les séries sont des sortes de dépenses…
Comment fonctionne une série, je l’ai découvert à Vence dans quelques unes, inachevées ou grotesques, où se trouvait glissée une image qui semblait en être le point de départ ou l’impulsion. C’était souvent une photo sur laquelle le peintre avait tracé des lignes, stylisant en quelque sorte les contours ou plutôt les lignes de force ( on se rappellera qu’il fit à partir de photos de nombreux collages et même des formes plastiques très expressives) en un dessin qui petit à petit au cours de la série se trouvait réduit à quelque traits, lesquels de feuille en feuille diminuaient encore en poursuivant cependant le mouvement amorcé par les traits disparus, ceci jusqu’à former un mouvement, une unité de la série, qui devenait ainsi une petite histoire, de disparition le plus souvent car finalement ce n’était plus qu’une page presque blanche, avec un trait, un relief, quelque chose comme une trace.
Certains voudraient y voir un symbolisme de la disparition du peuple Juif, comme on l’a glosé à propos de Perec in W. Chacun a son récit, et si nous nous en moquons, c’est que laisser trop de poids à l’histoire encombre et masque l’œuvre, dans le sens où, si c’est un peintre… etc.
Si c’est un peintre et quel peintre ! Mais comment faudrait-il raconter, faire entendre, comprendre, comment, bref, dire encore qu’on a là une œuvre, une grande œuvre et qu’il faut, qu’il faudrait… Bref, on ne donne pas des ordres, c’est en ami qu’on parle. Un ami pour rebondir, ce n’est pas n’importe qui, c’est quelqu’un. Forcément singulier, l’ami se distingue et Georg Chaimowicz le fait de manière si flagrante que je l’oubliai. Sa distinction se manifeste dans chaque œuvre par sa signature qui n’est pas un élément de plus dans le tableau mais un élément du tableau. Non qu’elle offre seulement un point de rééquilibrage de l’ensemble mais encore qu’elle se dessine dans le même style et le souligne, usant des mêmes lignes, de la même abstraction pour prendre une place amicale et se montrer ; tant et si bien qu’elle ne se renie nullement, ainsi qu’on le voit souvent, qu’elle n’est aucunement rajout, comme la négligence l’impose parfois, mais s’affirme pleinement jusqu’à donner l’impression d’être une redondance du dessin. Mais Nietzsche ne disait-il pas « je veux des amis qui me suivent partout où je vais parce qu’ils se suivent eux-mêmes » ?
Redondant serait d’en parler davantage, je ne suis pas critique d’art, je raconte en quelque sorte que j’étais à Vence, chez mon ami, et que ça m’a fait drôle de voir quoi ? Cela qu’il avait préparé, un envahissement de choses, d’objets, et toujours composé ; pas un endroit qui ne soit élaboré ; oui, cela tient de la manie mais cela tient aussi du soucis de la composition, de ne rien laisser devant les yeux qui choque, qui agace l’œil, lui fournirait de la moutarde qui aurait tôt fait de monter au nez de la vie courante, de la misère des routines qui alors saute au corps qui se rebiffe, …(et s’il ne le fait pas il se crispe, se coince…) , il arrange donc les objets pour l’éviter… Georg Chamowicz ne vivait pas plan-plan comme le tout le monde, il sortait beaucoup, je l’ai dit, il hantait ; on pouvait toujours finir la soirée avec lui, il traînait tard, et puis peignait la nuit avec l’âge viennent les insomnies…Dire ne pas vivre plan-plan, ne serait rien, beaucoup le font mais un auteur ne se base pas sur rien, il travaille sur ses états, il se libère des routines, il y échappe, ce n’est pas simple, il y faut de la constance, il faut aussi refuser de se laisser aller au génie pour être plus proche de ce qu’on vit, il faut en bref vivre sa vie et pas celle d’un autre… Je ne développerai pas.
Mais une petite anecdote ne fait pas de mal ; ainsi il arriva qu’après l’avoir rencontré et qu’il m’eut invité à boire avec lui et d’autre me présentant à tout le monde avec gentillesse, qu’on biffa une affiche où se trouvait un dessin de lui et qui annonçait une commémoration de la Kristallnacht ; il arriva donc que j’étais là et que j’observai ce qui se passait tandis que lui était à la Stamtisch, table des habitués, et que l’ayant vu, je le lui racontais quelques instants plus tard, alors sa gentillesse se transforma et aussitôt il attaqua les biffeurs ; puis il les traîna, comme on dit, devant la justice, je fus témoins, témoin principal et la juge qui était agréable me trouva agréable aussi et nous échangeâmes nos points de vue ; et moi j’hésitais ; car quoi ! c’était un galeriste qui avait biffé et après tout c’était peut-être histoire de peintre et de galeriste, qui sait comment sont ces choses-là ? Cependant je vis le galeriste, il semblait avoir réussi, jeune et plein de dents, je n’hésitais plus guère, je dis que pour un français comme moi, un quidam étranger, c’était clair qu’il bafouait la Nuit de Cristal, et la juge me comprenant à demi mot donna raison à Georg Chaimowicz et nous rentrâmes triomphant au bistrot où dès lors j’eus droit à la Stamtisch. Ce peintre a fait beaucoup de procès, il payait en œuvres…Il se faisait agresser par des injures du genre : « les juifs, ça pue » il connaissait parfaitement qui les proférait, il savait que c’était une provocation qui n’était adressée qu’à lui, il traînait dans les mêmes bistrots que l’injurieux, mais il la prenait très au sérieux, me forçant à témoigner que toujours dans ce pays de merde, l’antisémitisme etc. Il fit vider de sa clientèle tout le café intellectuel où Haider avait eu le culot de venir, avec deux sbires, manière à lui de s’encanailler. Il fit une guerre au patron qui monta un autre bistrot et alors déclara que la peinture d’Attersee était de la merde parce que celui-ci en achetait ; bref, il faisait en sorte que la vie reste vivante. Et sur les Juifs « tu vois, c’est mon peuple » manière de dire qu’on n’y échappe pas et qu’on n’en a pas d’autre ; ce qu’il disait aussi ainsi « tu vois ce cochon est kascher, puisque j’en mange » mais je m’égare Je m’égare mais je roule vers Vence où nous ouvrons la maison qu’il loua avec sa femme qui mourut tôt, où il fut responsable de la littérature autrichienne lors d’un salon organisé par la ville de Nice, où il accueillit Canetti , et puis il connut Mathieu et d’autres ; et Gombrowicz qui n’était pas loin dont il me dit deux mots, je ne sais plus lesquels ; mais bref, nous entrons, un petit hall, ce n’est pas une grande maison avec un dessus de coffre d’Afrique posé sur une pierre peinte par lui, la ridelle d’un char sicilien très décorée, un ci un là beaucoup de beaux objets mais agencés. On passe à la cuisine, c’est un endroit étroit, tout y est en ordre, trop en ordre dirait-on, mais encombré, on voit des figures se dessiner, une pelle à poussière accrochée à un porte manteau où trônent deux sabots, rouge le porte manteau et bois les sabots, la pelle est bleu fluorescent, à long manche objet de design des années soixante dix, à côté une roue de vélo dans les rayons de laquelle sont des cuillères en bois, et sur les murs une jambe de plastique, des figurines en fer blanc, un genre d’Arcimboldi avec des fruits, une chaire bricolée avec les réclame d’Ici paris, car Paris c’est ici, c’est écrit, des plats à frire les œufs, pas un pas deux, cinq pas moins, ils n’ont jamais servi mais ils sont jolis, sur l’étagère une sorte de sculpture, une tête de bonhomme, on a peint des yeux, cela suffit et cætera.
On avance ainsi de découverte en découverte, un tableau façon Morellet, un livre clouté sous un plastique, une figure, un morceau de fenêtre gothique, l’atelier encombré de coffre à œuvre, plein, plein à ras bord, d’œuvres, de sculptures etc. mais le bureau deux banquettes avec des coussins, de toutes les couleurs, des peluches enfantine bariolées, tout un assemblage enfantin, rien de hasardeux, semble-t-il, même le petit banc pour poser les pieds a été peint et le support de quoi, des crayons, de quoi, lui aussi peint, et des tableaux, pas beaucoup aux murs mais des plantes séchées, des lianes de houblons en fleur, un morceau de bambou sous la sellette du lavabos pour décorer un vieux reste de glace qu’on y avait mis, le cuir ou carton est resté collé, il est craquelé comme un tableau de Tapies, alors le bambou, ça fait pas mal, lorsqu’on se douche, on est content, et puis la chambre, une collection de tirelire en forme de cochon, à la nouvelle année en Autriche on s’offre des trèfles à quatre feuilles ou des cochons, c’est la chance, l’abondance… Et du cochon encore dans les toilettes, avec un saucisson, non deux saucissons, de faux-vrais en plastique protubérance de pine, deux morceaux de lard, un bout de saucisson en trompe l’œil, deux couples de fourchettes et couteaux collés à la Hu-Hu ou à la Scotch, celle qu’il préférait, il s’en servit pour faire des sculptures ; tout ça pour qu’on le sache, ce que l’on crache à la toilette où que l’on mange trop, bref pour qu’on rigole du dérisoire probablement, bonne blague pour les amis, Madame Lambert trouvait cela vraiment à rire et à rire ! « et la chaîne qui était la queue d’un singe ! », on passe… : la chambre, encore des dizaines de petites figurines juste au-dessus du lit accrochées à un natte en paille style Côte d’Azur 1960 ; un tableau au-dessus, une lampe bricolée avec une casserole en aluminium, des tiroirs pleins de papiers à lettre du temps où il fut attaché autrichien au salon, pour des collages certainement, il y a ainsi des cartons ou des piles de journaux pour on ne sait jamais. A voir, il y avait tant et plus, je m’arrête là je conseille d’aller y voir, non pas la maison maintenant tout est déménagé, on était là pour ça mais une fondation à Vienne dans le Deuxième, pas encore ouverte, mais ça ne saurait tarder ; à suivre donc mais à suivre quoi ?
Ce dont maintenant je vais parler, l’œuvre.
Des séries, il y en avait une pile encore à Vence parfois trente dessins, parfois dix, parfois davantage, cent peut-être bien rangées dans des cartons, et les cartons étaient sur des cartons enveloppés dans des plastiques, bien protégés de la poussière, « attention, attention ! » comme tous les peintres, il fallait faire attention lorsqu’on touchait les dessins ou les toiles ou les sculptures, ou, ou, ou… Il prenait très au sérieux ce qu’il avait fini, comme tous les… Je l’ai dit.
Le séries à partir de quelques traits souvent figuratifs, développent des lignes, les varient, les renforcent, les épaississent, les affinent, les font disparaître, accentuent un côté, ou un autre, elles forment un ensemble qu’on peut feuilleter, oui, cela se lit comme un dessin animé par le feuilletage, on voit que se dégage ainsi la force des quelques traits, leur évidence, leur simplicité ; c’est la plupart du temps un trait sans fioriture, raide parfois… Ce qui n’est pas le cas des comics qu’il a réalisés qui étaient davantage en tremblé. Les séries affirment la valeur du dessin, c’est comme si les larges empâtements de la peinture revenaient au même au geste peut-être. Il avait une manière très personnelle de tenir le crayon, distant, se laissant guider par la ligne avant que de vouloir diriger, ce n’était pas une main ferme en dessinant mais une main qui suivait ; le dessin s’attaquait de nulle part, je veux dire le premier trait ne montrait rien de ce qui allait venir, il venait au hasard, en quelque sorte, accident à partir duquel se construisait le reste, peut-être, le reste se faisait par d’autres traits, des sauts de main, des éloignements de l’œil et puis c’était fait. Il improvisait ainsi dans les bistrots pour celui ou celle qui avait son anniversaire ; il y ajoutait toujours des mots, des blagues, des jeux de mots souvent habiles parfois lourds mais la plupart du temps avec un sens très subtile de la langue… Le dessin de Geog Chaimowicz est assez proche dans son tracé de l’écriture. Ecriture qu’on retrouve dans certains de ses tableaux, écriture de la signature, mais signature qui épouse le réel du tableau…
Il serait nécessaire de parler maintenant de ses grands tableaux des années soixante à la peinture très expressive qu’on apparente à l’actionisme viennois (Nitsch, Rainer) ; mais voici une présentation qui suffit, le reste serait bavard, si ça ne l’est déjà. Pour une approche globale, on conseillera le catalogue de la grande rétrospective qui lui fut consacrée à Vienne au Musée Juif, pour l’aspect engagé, celui de l’exposition Lieber Papa ; et pour ce qui est des séries de comics Bloody America aux éditions Splitters. À Vienne. Certains dessins sont à l’Albertina, les grands tableaux dans les musées.