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Mantra de Rodrigo Fresán

lundi 21 août 2006

Parmi les nombreux romans qui traitent du Mexique, les meilleurs sont probablement anglais, et certains, nord-américains. D.H. Lawrence a écrit un roman volontaire, Graham Greene un roman moral et Malcolm Lowry un roman total, c’est-à-dire un récit qui plonge dans le chaos et essaie de lui donner un ordre. Peu d’écrivains mexicains contemporains, à l’exception peut-être de Carlos Fuentes et de Fernando del Paso, se sont lancés dans pareille entreprise, comme si un tel effort leur était interdit ou comme si ce que nous appelons le Mexique, qui est à la fois une forêt, un désert et une foule bigarrée sans visage, était un territoire réservé aux seuls étrangers.

L’Argentin Rodrigo Fresán remplit cette condition, ainsi que d’autres, pour écrire sur le Mexique. Mantra est un roman kaléidoscopique, marqué par un humour féroce, parfois excessif, écrit avec une prose d’une précision rarissime qui se permet d’osciller entre le document anthropologique et les délires de fin de nuit d’une ville, celle de Mexico, qui se superpose aux autres cités de son sous-sol comme si elle était un serpent s’avalant lui-même. Le roman, apparemment, est divisé en trois grands chapitres. Le premier est raconté par un enfant argentin et se déroule en Argentine, après l’arrivée à l’école d’un nouvel élève, un petit Mexicain qui passe en moins d’une minute du rôle de victime possible à celui de meneur du groupe grâce au truc ingénieux (et extrêmement dangereux) de profiter de ce que le professeur a laissé les enfants seuls pour jouer à la roulette russe avec un vrai pistolet.

L’enfant, Martín Mantra, est l’incarnation de l’enfant terrible par excellence : fils de deux acteurs de séries télévisées, il se rend en classe accompagné par un garde du corps, ex-lutteur masqué, et veut révolutionner le monde du cinéma et de la télévision. La ville de Mexico, l’endroit d’où vient ce garçon incroyable, est vue au travers de celui-ci et des souvenirs de la propre enfance du narrateur argentin, mais aussi à travers une chose qui n’est peut-être que l’absence définitive d’enfance. Le deuxième chapitre, d’après moi le meilleur, est construit selon un ordre alphabétique, comme si nous avions là un dictionnaire de la ville de Mexico ou un dictionnaire de l’abîme. Sa lecture est libre : on peut le lire de manière linéaire ou choisir la lettre par laquelle on veut commencer. Le narrateur est un Français, qui ne connaît Martín Mantra que de nom et se rend à Mexico pour tuer et mourir. Et pour continuer à tuer après sa mort. Entre les multiples arguments de ce chapitre, plusieurs histoires se croisent. Celle de Joan Vollmer, qui a trouvé la mort dans la capitale mexicaine une nuit d’ivresse où elle jouait à Guillaume Tell avec William Burroughs, son mari, dans le rôle de Guillaume ; celle de deux lutteurs mexicains masqués et d’un film style nouvelle vague, que l’un d’eux avait voulu tourner en France ; celle du LIM, la langue internationale des morts, celle des monstres et de la pornographie mexicains, celle du groupe de rock féminin Anorexia & sus Flaquitas [Anorexie & ses maigrichonnes], et enfin l’histoire de Martín Mantra, guérillero millénariste et médiatique. Sans oublier une histoire d’amour, qui se passe à Paris, entre le narrateur français et une jeune Mexicaine. La dernière partie du roman prend la forme d’une fable futuriste. La ville de Mexico, réduite en poussière par des tremblements de terre permanents, n’existe plus. Au milieu des ruines s’élève une nouvelle cité, nommée Nueva Tenochtitlán del Temblor [Nouvelle Tenochtitlán du tremblement]. Un robot revient au coeur de cette ville étrange chercher son père créateur, un certain Mantrax, tenant ainsi la promesse qu’il avait faite à sa mère ordinateur. Il s’agit ici bien entendu d’une nouvelle version de Pedro Páramo, de Juan Rulfo, ou de la rencontre hasardeuse, au pied d’une pierre de sacrifice, de Pedro Páramo et du film 2001 : L’Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick, avec un dénouement surprenant.

J’ai lu peu de romans aussi passionnants ces dernières années. Mantra est aussi celui qui m’a fait rire le plus, celui qui m’a semblé à la fois le plus habile et le plus voyou. Sa mélancolie est inépuisable, mais elle est toujours associée au phénomène esthétique, jamais au mauvais goût ni au sentimentalisme toujours en vogue dans la littérature de langue espagnole. Il s’agit d’un roman sur le Mexique, mais en réalité, comme dans tout grand roman, c’est est du passage du temps, de la possibilité et de l’impossibilité des rêves dont il parle vraiment. Et il parle aussi de l’art de faire de la littérature.

Roberto Bolaño

Página 12

Le livre Mantra, de Rodrigo Fresán, est paru en septembre 2006 aux éditions Passage du Nord-Ouest.

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