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Mot clé - Pierre Michon

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mardi, avril 22 2008

NOTES DE LECTURE : Claudio Persanti

Enrico Metz rentre chez lui : portrait d’un homme et d’une époque

par Marguerite Pozzoli

C’est avec Luisa et le silence que j’ai découvert Claudio Piersanti. Cette symphonie pour une femme seule, qui choisit d’affronter sa maladie en tête-à-tête, m’avait bouleversée. Peu d’écrivains ont cette capacité à faire vivre, avec force, un personnage, à nous faire entrer dans sa réalité (Luisa est une employée de bureau modèle, et Piersanti nous fait pénétrer dans l’univers de l’entreprise, qu’il a lui-même bien connu) et à poser, à travers un style net et sans bavures, des questions essentielles sur la vie, la mort, le temps, la relation aux autres... Le personnage de son roman suivant, Le pendu , était bien différent de Luisa. Éminemment ambigu, Antonio Cane, un détective cynique, est suspendu entre deux vies, entre deux femmes, dans les « limbes » de la société : une clinique psychiatrique où il se fait passer pour fou, afin de capturer un vieil homme au passé crapuleux. Un roman ambitieux, sur le pouvoir et sur ceux qui n’en ont aucun (les malades mentaux, ces grands innocents) et sur le passé de l’Italie, celui des années de plomb. Poursuivant son oeuvre, cohérente, rare et exigeante, Piersanti a attendu six ans avant de publier Il ritorno a casa di Enrico Metz, que j’ai également traduit, sous le titre Enrico Metz rentre chez lui . Nous avons entamé et partagé, Claudio Piersanti et moi, un parcours commun qui n’est pas près de s’arrêter, fait d’admiration de ma part, et de confiance réciproque. Dès la première lecture de ce roman, j’ai eu la confirmation d’un talent ; le livre est fidèle aux thèmes de l’auteur et en même temps, radicalement différent des autres. Jamais de redite, jamais d’auto-complaisance. Ce n’est pas un livre « dans l’air du temps », il ne concède rien aux modes. L’Italie dont il est ici question n’a rien de folklorique ni de schématique. Piersanti a pris son temps pour l’écrire, et j’imagine qu’il a dû le porter longtemps en lui, et le mûrir, ce personnage. Je pense à ce qu’écrit Pierre Michon, dans Le roi vient quand il veut : « La littérature a besoin du secret, de la patience, des infimes stratégies de la table de travail. » Je sais aussi que bien qu’il écrive de nombreux scénarios de films, et que ce travail lui plaise, et qu’il le fasse consciencieusement, c’est la littérature qui est sa véritable raison d'être.

Comme dans Luisa et le silence, le rapport au temps et à la mort est au coeur du livre. Et ici aussi, le monde du travail, celui des grandes entreprises, est présent. Mais le livre est plus complexe et plus riche. Car ce n’est pas d’une mort, mais d’une renaissance aussi, qu’il s’agit. Enrico Metz a été un homme de pouvoir, avocat d’affaires d’un des plus grands chefs d’entreprise italiens (on pense à Raul Gardini). Après le scandale des pots-de-vin, Tangentopoli et la fameuse opération « Mains propres », il décide de quitter Milan et de revenir dans sa petite ville de province. Que cherche-t-il exactement ? Il ne le sait pas lui-même. Le calme après la bataille, d'improbables racines ? Les notables essaient de le récupérer pour un éventuel poste politique qui l’indiffère totalement. Car cet homme qui a bien connu le pouvoir ne veut plus en entendre parler. Vexés par son refus qu’ils prennent pour du mépris, ces mêmes notables se vengeront, et la presse et la police locales se déchaînent, fouillant de nouveau sa vie et ses papiers. Mais peu à peu, par étapes, Metz poursuit son entreprise de « détachement ». Certes, il défend encore quelques causes, entre autres celle du malheureux Urbano, jeté à la rue et interné dans un hospice. Des rencontres, des épreuves quasi initiatiques l’attendent : quelques jours d'hospitalisation, la mort d’un ami, avec lequel il partage, en compagnie d'autres proches, un verre d’excellent vin, en guise de rite d’adieu ; le suicide de son chef, Marani, la mort du chat bien-aimé, un véritable « roi » qui avait élu domicile chez lui. Les femmes lui offrent tendresse et amitié. « Avec les hommes, il pouvait réaliser de grandes entreprises excitantes, mais tôt ou tard, leur compagnie finissait par l’ennuyer. Alors que les femmes ne l’ennuyaient jamais. Surtout, il devient un second père pour la fille d’un de ses amis, Eleonora, incarnation de la beauté, de la grâce et de l’intelligence. Le départ d’Eleonora est sans doute l’un des moments les plus intenses du livre. Confidences d’un vieil homme qui « entre dans la saison de la mort » à une jeune fille qui comprend tout à demi-mot. « Eleonora le regardait de ses yeux profonds, couleur miel. ‹ Tu sais que tu es mon plus grand amour ? ‹ Oui. ‹ Quel dommage, ajouta-t-elle. »

Metz fait le bilan de sa vie : que reste-t-il de ses relations avec son père, lui-même avocat de renom ? Qu’en est-il de sa relation avec sa femme, avec ses fils ? Quel dirigeant a-t-il été ? Il revoit les jours du naufrage de l’entreprise, les piles de dossiers brûlés. Il se revoit aussi, et c’est un souvenir cuisant, en train de licencier brutalement un directeur d'usine : « Dans ces bureaux, le poison l’avait usé peu à peu. Les entreprises sont pleines de violence et d’humiliations. Ils l’avaient pressuré toute sa vie et lui, à son tour, avait pressuré les autres. » Non, le passé n'est pas une consolation, comme le dit la phrase de Tchékhov, mise en exergue au début du livre : « Le passé est odieux, et mieux vaut ne pas s'en souvenir ».
Reste, à la fin, dans un « temps qui change de vitesse », un vieil homme qui cultive son jardin, qui se soucie de ses proches jusqu’à l’angoisse et qui garde tous les ans, pour Eleonora et pour elle seule, une rose spéciale. Derniers accords de piano. Sur la pointe des pieds, Piersanti prend congé de son personnage qui rapetisse progressivement et semble nous dire adieu, avec un sourire à la fois malicieux et nostalgique.

Marguerite Pozzoli est traductrice. Elle a traduit Enrico Metz rentre chez lui pour Quidam Editions (2008).

samedi, avril 19 2008

Comptes rendus ?

A l’occasion de la conférence de Pierre Bergounioux : « La littérature comme lutte à mort des consciences »

Séminaire Flaubert 2007-2008, Ethique et esthétique
Ecole Normale Supérieure, Salle Dussane (Paris) 12 avril 2008

Pour la Corrézienne que je suis par naissance, deux auteurs contemporains me permettent de surmonter le vertige ressenti dans l’aberration où je me trouve : écrire en tant que sujet d’une histoire vécue là, dans ces prés, ces bois, ces champs, mais dont je n’ai pas hérité puisque fille, c’est-à-dire annulée dans l’histoire des noms des pères et rendue au hasard de l’enfantement anonyme des mères. Pierre Michon et Pierre Bergounioux m’ont ouvert un passage dans ce foisonnement d’émotions violentes, par l’adéquation entre leurs écritures et leurs connaissances intimes de ces paysages familiers, de la façon dont les corps se heurtent à la force vive des misères anciennes, des secrets perçus à l’inflexion des accents, de l’attraction morbide et suave des étangs, des ruisseaux, des robes fauves des troupeaux dont jaillissait le lait blanc et épais, ou le sang repus. Mon propre père, le jour où j’ai soutenu ma thèse, avait expliqué à mes professeurs qu’à une époque encore proche, chez nous, violer une fille coûtait moins cher que de voler un lapin. Paronomase incestueuse ? Ou reconquête paniquée, inconsciente bien sûr, de la puissance paternelle du nom que j’incarnais à ses dépens, que je volais pour exister dans le monde des idées, peut-être même pour exister seulement ? C’est en entendant Pierre Bergounioux évoquer le modèle paysan de « la dévolution patrimoniale » que le père de Flaubert avait appliqué à sa descendance, que j’ai compris, mutadis mutandis, la vérité de ma situation.

Gustave Flaubert, fils cadet de ce grand bourgeois né paysan, était symboliquement mort au monde puisque écarté de la transmission du patrimoine, et la littérature avait été sa « machine de guerre » pour échapper à ce destin de spectre. Ecrire pour être, en quelque sorte. Pas seulement survivre, mais obtenir la reconnaissance de ce qu’il était, de ce qu’il pensait, de ce qu’il défendait ou condamnait. Ecrire contre le sort qui lui était réservé. Pierre Bergounioux a dépeint Flaubert dans le cadre de la société de la monarchie de Juillet, puis du Second Empire. Il l’a fait revivre au sein d’une Europe littéraire qu’il a décrite par touches claires jusqu’à notre époque, nous a rendu ses batailles plus contemporaines, ses propres batailles à lui aussi, évoquant Barthes et Sartre à l’articulation d’une pensée confrontant la philosophie aux sciences sociales.

J’étais allée à cette conférence pour écouter Pierre Bergounioux, ou plutôt, l’entendre parler de littérature. Dans le couloir, j’avais reconnu la haute silhouette maigre, le visage émacié vu sur les photographies. Mais je ne m’attendais pas à la vigueur de sa présence, à l’énergie de ses gestes. Sa parole était un flux constant, abondant, sa voix sourde mais assez forte pour être entendue sans micro du fond de l’amphi où j’étais assise. Il a parlé pendant une heure et demie, le regard aveugle, le buste oscillant au mouvement de sa pensée. Son visage semblait chercher la lumière des fenêtres, à sa droite, dans un tropisme convenant à l’espace de sa parole. Car il parlait comme un livre, regardant à peine ses notes. Pendant une heure et demie, il a déployé l’architecture du monde littéraire français du XIXe siècle, soutenu par ses trois piliers : Balzac, Stendhal, et Flaubert. Il a révélé la puissance du réalisme, ses raisons d’être (sociales, historiques, politiques, philosophiques…), et la façon dont Flaubert s’en est emparé pour pourfendre la société où il vivait, n’épargnant que de rares personnages, comme la mort qu’il incarnait. Car à travers lui « c’est la mort qui parle », conclut Bergounioux en répondant aux questions de l’auditoire, soudain tourné vers nous, avec dans les yeux un feu ardent, une vivacité encore accrue, une joie qu’il cèle brusquement dans un regard intérieur lorsqu’on l’interroge sur la relation qu’il entretient avec Flaubert dans sa propre écriture. « Je n’ai jamais osé y penser », affirme-t-il, fidèle à sa position de témoin passionné de cette « lutte à mort des consciences ».