Auto-portrait d'une traductrice barbue, par Maïca Sanconie
Par Maïca Sanconie le samedi, mai 9 2009, 17:16 - Paroles de traductrices - Lien permanent
La barbe, je la porte pour les médias, en solidarité avec mes sœurs barbues qui manifestent au sein du très humoristique et très sérieux groupe féministe La Barbe (www.labarbelabarbe.org/Accueil/Accueil.html) . En vérité, ami lecteur, ami lectrice, je n’ai d’autres poils sur le visages que ceux de mes sourcils, haussés pour la circonstance dans une expression de grande perplexité.
Cette barbe, donc, je l’ai spontanément revendiquée en voyant ces jours derniers dans la presse un bel article (1) sur le traducteur Claro – beau barbu s’il en est, et qui excelle dans son métier. Cela fait déjà longtemps que, dans la pratique ordinaire, banale et solitaire de cette profession, je vois se succéder dans la presse des articles élogieux consacrés à des portraits ou des interviews de traducteurs. Mais où sont les femmes, me dis-je ? Posez-vous cette question : « Quand ai-je vu un portrait de traductrice, dans un journal, un magazine, ou même sur un blog ? » (et merci de m’envoyer votre réponse (2)). J’en ai commis quelques uns et commandé quelques autres, mais ils tardent à venir, même lorsque je les demande à des étudiantes qui se destinent à ce métier ardu et passionnant.
Où sont donc mes sœurs traductrices, qui besognent depuis des décennies dans l’ombre – dans l’ombre des médias, de leurs maris, de leurs enfants, toutes ombres confondues dans celles de la maison qui les abrite, des éditeurs qui les rémunèrent et des auteurs qu’elles servent dans un silence monacal. Elles sont pourtant nombreuses, si j’en juge par les noms portés sur les couvertures ou les pages de garde des livres d’auteurs étrangers, ou parmi ceux de l’annuaire que publie chaque année l’Association des traducteurs littéraires de France (elles y sont près de 600 sur les 860 membres, voir www.atlf.org). Nous connaissons les mêmes difficultés que les hommes, barbus ou non – bien sûr, puisque nous faisons le même métier. Et dans le métier même, nous sommes à égalité, chacun avec ses différences, sa singularité, son domaine. Nombre de traductrices remportent des prix brillants (3) , mais dans les médias, elles restent invisibles. Ne serions-nous pas, nous aussi, détentrices des « secrets d’un curieux métier » (4) ? D’aucuns (d’aucunes ?) pourraient objecter que nous n’avons pas fait nos preuves avec éclat, et que le monde des lettres attend encore nos révélations. On a bien vu, pourtant, Marguerite Yourcenar à l’œuvre dans la traduction des Vagues de Virgina Woolf, ou Henriette Guex-Rolle dans celle de Moby Dick, mais quel projecteur s’est braqué sur les visages de ces femmes et de tant d'autres après elles ? Leurs travaux sont pourtant là, attendant les commentaires (5).
Ne voyez pas, lecteurs, lectrices, dans ce projet d’autoportrait le dessein de me livrer à un exercice d’auto-admiration. Ma carrière est des plus modestes, et du reste, je ne suis devenue traductrice que par jeu, misant sur chaque texte le droit de m’adonner plus encore à cette inquiétante liberté, à cette invention de l'écriture au coeur-même de son gîte. Mon désir premier, archaïque, est la corde raide sur laquelle je m’avance face au vide, l’écriture qui court dans mes veines avec son flux de mots, et qu’il faut capter comme une source, avec les mêmes ruses qu’un fontainier, et la même concentration devant les orages qui abouchent aux fontaines de campagne des conglomérats de boue et de branches. Oui, traduire, pour moi, c’est jouer. A qui perd gagne. Aux gendarmes et aux voleurs. Aux balbutiements de l’enfant qui apprend de nouveaux mots. L’oreille posée au texte, écouter son cœur, en rendre la palpitation dans ma langue. Jouer au barbu, pourquoi pas ? A demander : « Une traductrice traduit-elle comme un homme ? ». Je vous entends rire…
La vraie question, bien sûr, est ambiguë, car elle porte sur l’accès à une visibilité que nous ne recherchons pas vraiment. Le traducteur, par goût, et peut-être aussi par vocation, est homme- ou femme – de l’ombre. Piégé(e) dans sa fonction de double éphémère de l’auteur, il ou elle ne demande rien d’autre que d’habiter le monde des mots, de s’en nourrir, au propre comme au figuré. A propos, à l’aulne du profit financier, nos gains sont chiches. Le traducteur survit. Mais quand il gagne beaucoup, c’est énorme – à la traîne de l’auteur et de l’éditeur, certes, mais énorme, comme une maison, un appartement, un compte en banque bien rempli. Ce gain fabuleux est rare, et confirme la règle d’ascèse du paiement au feuillet, de l’attente inquiète des versements des droits d’auteur, du coup de téléphone ou du courriel qui valide un contrat promis. Chez nous, point d’intermittents rémunérés, et peu de malades, puisque ne pas traduire signifie aussitôt s’appauvrir. Nous avons le bon goût de ne pas nous plaindre de nos maigres droits, de ne pas étaler nos misères. Nous nous sommes associés pour exister mieux, certes, et bien des progrès ont été faits, et sont enclenchés. Mais nous faisons partie de ces intellectuels précaires, amoureux du travail plus que du confort, et qui exerçons parfois un autre métier, partiellement ou non, pour continuer. Nul ne se plaint de son sort, à vrai dire, et ma seule critique s’adresse à cette société médiatique qui ne présente qu’une face de la réalité, la face barbue, masculine, comme si la traduction n’était qu’une affaire d’hommes.
Je n’ai consulté aucune collègue. C’est du fond de ma solitude que je lance cette bouteille à la mer, pour qui la trouvera et y verra le reflet des visages de tant de femmes ignorées. C’est seule, aussi, que l’idée m’est venue de leur coller une barbe, à toutes, pour voir… J’ai donc commencé par moi. Ma première impression ? Ca pique ! Mais sans doute est-ce l’effet d’une barbe nouvelle, qui n’a pas encore fleuri…
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1.Roller, Olivier, «Le traducteur Claro. Entretien », Télérama 3090, 1er avril 2009, pp 16-20.
2.Merci à Barbara Fontaine, traductrice de l’allemand, qui m’a cité un portrait d’Anne Damour, traductrice de Mary Higgins Clark, paru dans le magazine Elle (date à préciser).
3.Par exemple, en 2008, Martine Rémon, lauréate du prix Halpérine-Kaminsky Découverte, Barbara Fontaine lauréate du prix Angré Gide ; en 2009, Dominique Vittoz lauréate du prix Traduction Rhône Alpes etc. Vous désirez compléter la liste ?
4. Voir note 1.
5. Saluons le colloque "Traduire le genre : femmes en traduction" organisé par les centres de recherche TRACT (Université de Paris III) et Climas (Université de Bordeaux 3), dont les Actes paraîtront bientôt dans la revue Palimpsestes 22
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