L’astronef bleu et la “souris droguée”

La veille, j’avais démissionné d’une triste maison d’édition ; le lendemain (grâce à une carte de presse tombée du ciel), je dirigeais un mensuel de neurobiologie pour le compte d’une grosse firme pharmaceutique. Une rencontre qui s’était déroulée dans un bar où l’on m’avait présenté un monsieur très élégant qui venait de rentrer en Italie après des années passées aux USA. C’était un médecin qui avait toujours été manager pour de grosses industries pharmaceutiques américaines. Il était rentré depuis peu pour le lancement de la pilule anticonceptionnelle et avait décidé de rester.
Seul un Américain (même d’origine italienne) peut embaucher comme directeur adjoint un chômeur rencontré dans le bar d’un grand hôtel. “On m’a dit que vous aviez écrit un beau roman, et moi, je veux une revue qui soit très bien écrite”. “Je ne connais rien à la neurobiologie”, lui avais-je expliqué. Mais il était persuadé que tout pouvait s’arranger grâce à un cours accéléré. Le lendemain, je franchissais les portes en cristal, très surveillées, de l’immense aile industrielle consacrée à la recherche, accompagné du sympathique directeur. Le lieu qui m’impressionna le plus fut le stabulario, l’immense salle aseptisée où l’on gardait les animaux destinés aux expériences. Des centaines, des milliers d’animaux, surtout des lapins blancs et des souris, tous identiques, enfermés dans de petites cages en acier autonettoyantes. Dans l’air, pas la moindre trace d’odeur animale. “Ils me coûtent une fortune”, me dit le directeur. “Au moins pour ça, on devrait croire que nous ne nous amusons pas à les tuer !”. Du reste, c’étaient des animaux génétiquement sélectionnés, et leurs noms se réduisaient à des sigles parfaitement froids, comme C57BL/KS K11.
Ils avaient tous été conçus en laboratoire et ne connaîtraient jamais le monde extérieur. Le plus étrange, c’était leur tranquillité apparente. Ils nous regardaient, souris, lapins, chats et chiens. Plusieurs d’entre eux, dans un but pratique, portaient sur la boîte crânienne une sorte de valve permettant le passage des médicaments et des substances que les chercheurs introduisaient dans leur organisme. On ne respirait pas un air de violence, dans ces services, et tous les chercheurs avaient l’air de bons pères de famille, qui n’avaient aucune intention de faire du mal à qui que ce soit. Mon instruction accélérée fut chaotique, approximative et en grande partie, très belle : assister, au microscope à scansion, au phénomène magique du scrouting : un neurone émet ce que l’on appelle un “axone”, un prolongement doté d’une sorte de flair bio-électrique, capable de se régénérer et même de se dédoubler, au besoin, par exemple pour innerver une plaque détériorée par une simple petite coupure au bout d’un doigt. Mais naturellement, beaucoup de détails importants m’échappaient. L’hypothalamus, par exemple : je n’arrivais vraiment pas à comprendre son fonctionnement.
Un chercheur, qui s’apprêtait à disséquer une souris blanche, la décapita sous mes yeux et, un instant après, me montra le petit organe au bout du bistouri : “Ça, c’est l’hypothalamus”, me dit-il. Ce fut l’un des moments les plus dramatiques de ma formation “scientifique”. Avec l’aide d’un jeune graphiste un peu marginal, je me mis au travail et en deux mois, je publiai le premier numéro de la revue. A l’époque, on réalisait rarement la mise en page sur ordinateur, et nous travaillions tous les deux avec de la colle et des règles, sur la table lumineuse. De temps en temps, pour nous distraire ou pour recueillir des images et des informations, nous faisions un tour dans les laboratoires. Surtout le soir, et toujours dans des pièces fermées : on avait l’impression de vivre dans un astronef bleuté. Chacun faisait son travail soigneusement. Les lapins, par exemple, avaient des roulements de quatre heures : ils étaient mis à la chaîne à la fin du processus productif, et jouaient un rôle essentiel : signaler d’éventuelles impuretés dans les médicaments injectables. Chaque lapin recevait, à travers la veine jugulaire, une petite quantité de produit, et un thermomètre signalait la moindre variation de température causée par une impureté. Quand cela se produisait, le cycle s’interrompait, et cette impureté ne nuirait à aucun être humain. Mais mon souvenir le plus vif concernant cette période restera pour toujours la “souris droguée”. Une expérience répandue dans tous les laboratoires du monde qui étudiaient le système des endorphines. On rendait la souris dépendante de l’héroïne, qui entrait directement dans son cerveau à travers un petit cathéter. L’héroïne était fournie par les tribunaux ou par la police. La souris apprenait, très vite, qu’en appuyant sur un gros bouton rouge, elle recevait une dose.
J’ai eu ainsi l’occasion de voir, en séquences accélérées, ce qui arrive aux humains. Jour après jour, la souris vieillissait sous nos yeux, on aurait dit la grand-mère de ses nombreuses sœurs non intoxiquées. Elle ne s’intéressait plus à la nourriture, perdait ses dents, son poil se raréfiait et grisonnait. Elle passait tout son temps près du bouton rouge et ses requêtes devenaient de plus en plus fréquentes. Elle appuyait sur le bouton, de sa petite patte désormais pelée ; la machine répondait par un “bzz” et une petite lumière s’allumait. La substance arrivait aussitôt dans son cerveau, et elle s’apaisait. Avec tout le respect du monde pour les protocoles scientifiques et pour les chercheurs et les savants que j’ai appris à estimer, le souvenir de ce pauvre animal, de plus en plus éloigné du monde et destiné à une mort précoce, continue à susciter en moi une grande pitié, et je veux penser que son sacrifice aura servi à quelque chose.

Claudio Persanti (Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli)