Hommage de Raffaele La Capria à l'écrivain italienne Anna Maria Ortese, à l'occasion du dixième anniversaire de sa mort, le 9 mars 1998.
Par Maïca Sanconie le lundi, mars 10 2008, 21:48 - actualités - Lien permanent
Une créature nocturne et inquiète
par Raffaele La Capria
Anna Maria Ortese est morte. La nouvelle ne m’a pas pris au dépourvu. Quand Luigi Compagnone est mort, j’ai tout de suite pensé à elle et je me suis dit que “par sympathie”, elle le suivrait rapidement. Cela arrive aux personnes qui ont entre elles un lien si fort, si complémentaire, dirai-je, que l’une ne peut plus se concevoir sans l’autre.
Il peut paraître étrange que je dise cela alors que tout le monde a pu lire, dans La mer ne baigne pas Naples, le portrait impitoyable qu’Anna Maria a fait, non seulement de Compagnone, mais de nous tous qui étions alors, avec elle, les très jeunes collaborateurs de “Sud”, la revue née à Naples entre 1945 et 1947, et dirigée par Pasquale Prunas. Mais ce même Compagnone avait compris qu’Anna Maria avait vu, avec son regard de nécromancienne, dans la réalité napolitaine qu’elle décrivait, et dans les portraits qu’elle traçait de ses amis, le miroir, noir et renversé, de son propre désespoir. Bien sûr, derrière ce livre, on sent qu’il y avait une illusion énorme, en tout cas égale à la déception qui l’a poussée, ensuite, à l’écrire. Et de toute façon, peu d’écrivains – c’est une certitude – ont su raconter Naples comme Anna Maria Ortese. Son regard est celui d’une visionnaire ; il la conduit au-delà du réalisme apparent, et sa description des rues et de la foule de sa Tolède(1) nous entraîne en plein XVIIè siècle napolitain. Son style aussi devient “XVIIè siècle” : il y a quelque chose de grandiose dans sa représentation, quelque chose d’hispanisant dans sa sombre splendeur. Elle est parfois impitoyable, parce qu’elle était un grand écrivain et qu’elle savait qu’à Naples, “s’émouvoir, c’était comme s’endormir sur la neige”. Et Compagnone, toujours lui, lui reconnaissait une “invraisemblable candeur”.
Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’Anna Maria a obtenu la reconnaissance qui lui était due depuis des années. Seulement à la fin de sa vie, elle a pu connaître une certaine aisance et une existence quasi normale. Elle n’a jamais connu la paix, persécutée qu’elle était par la malchance, et disait d’elle-même : “Je suis un miroir taché. Les choses que je vois ne sont ni belles, ni vraiment heureuses.”
Dans ses derniers, et très beaux livres, L’Iguane et La douleur du chardonneret, on perçoit son angoisse, à travers les paroles terribles que prononce Elmina, un personnage dans lequel on pourrait reconnaître l’auteur lui-même : “Le bonheur est un mal. Aimer les créatures est un mal... Seule la vie est un mal, seule la joie est un mal !”
Ces jours-ci, justement, je suis en train de corriger les épreuves d’un livre dans lequel j’évoque tous les amis de mon “amarcord”, mais où je parle d’elle aussi. Et je me souviens d’un épisode qui me revient après tant d’années en regardant, sur la couverture de l’édition Adelphi, le portrait d’Anna Maria telle qu’elle était quand je l’ai connue, alors que La mer ne baigne pas Naples n’avait pas encore troublé les eaux de ses amitiés parthénopéennes et que La douleur du chardonneret, avec son chant, était encore à venir. Je regarde son pâle visage de jeune fille, la douce intransigeance de son expression, ses yeux pleins d’ombre et comme remplis de présages, sa bouche à peine effleurée par un petit pli amer, et je la revois – mais peut-être est-ce un souvenir purement fantastique – un jour où, par je ne sais quelle imprévisible et étrange coïncidence, nous étions partis faire une promenade sur l’île de Procida.
C’est par une matinée splendide que nous avions embarqué à bord du bateau à vapeur, sur une mer lisse et bleutée ; mais je crois qu’Anna Maria, sitôt monté la passerelle, avait déjà regretté sa décision. Je portais un pull-over blanc ou bleu ciel, peut-être ; elle, elle était tout de noir vêtue, sans doute portait-elle encore un deuil familial. Noirs étaient ses cheveux, noirs ses yeux, dans son visage blanc de petite Espagnole : elle était vraiment telle qu’elle apparaît sur la couverture de l’édition Adelphi.
Elle se réfugia aussitôt dans le salon intérieur du bateau. On eût dit que toute la lumière de cette matinée de printemps était pour elle insoutenable, qu’elle lui faisait mal aux yeux, qu’elle la blessait au plus profond d’elle-même ; et elle, comme un de ces papillons de nuit qui, le jour, avec leurs sombres ailes croisées, cherchent refuge dans un coin secret de la maison, se tenait à l’écart, dans l’angle le plus isolé du salon. Les yeux tournés à l’intérieur d’elle-même, elle ne voyait rien du spectacle extérieur, ni la splendeur de la mer qui baigne Naples, ni la ligne changeante du paysage ni la beauté des côtes ; et elle ne vit même pas l’île qui venait à notre rencontre, avec toutes ses blanches maisons morcelées.
Cet excès de lumière qui éclatait dans l’air devait lui paraître irrespectueux, voire indécent : il l’offensait. C’est ce que je pensai. Et je la regardais à la dérobée, avec appréhension, comme si toute cette lumière pouvait mettre sa personne en danger, la dissoudre peu à peu jusqu’à la faire s’évanouir ; et je me reprochais de l’avoir emmenée avec moi, l’exposant à tant de danger imprévu. Je me souviens que – comme cela arrive souvent – une lune transparente, diaphane, naviguait telle une hostie dans le ciel diurne, consumée par la lumière, elle aussi incongrue, de cette belle journée ; créature nocturne, faite pour l’ombre, où rayonne le mieux sa nébuleuse splendeur, comme le futur auteur de La mer ne baigne pas Naples.
(Corriere della Sera, mardi 10 mars 1998) Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, grâce à l’aimable autorisation de l’auteur.
(1) Allusion au roman d’Anna Maria Ortese, Le port de Tolède, où Naples est représentée sous le nom de la ville espagnole.
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