Maryvonne Boisseau : ''Séduire le texte : lire, commenter, traduire''.
Par Maïca Sanconie le jeudi, décembre 13 2007, 14:13 - paroles de traductrice - Lien permanent
La rubrique "Paroles de traductrices" est consacrée à des portraits de traductrices d'hier et d'aujourd'hui.
1. Maryvonne Boisseau, par Maïca Sanconie
«Traduire, c’est d’abord une pratique empêtrée dans les chicanes des langues et des cultures », écrit Maryvonne Boisseau dans la synthèse qu’elle a présentée le 10 décembre à Poitiers, pour son habilitation à diriger des recherches intitulée Séduire le texte : lire, commenter, traduire.
A l’entendre s’exprimer de sa voix calme et posée dans la salle Mélusine où nous étions conviés, j’ai été happée par la limpidité de son raisonnement, l'élégance de son style, l'intelligence de son analyse. Le texte, tous les textes, chatoyaient de tous leurs possibles. Je notais des fragments de citation, les mêlais à mes impressions
Elle dit « engager un dialogue avec le texte pour l’amener à soi, au-delà de ses limites », « conduire le texte dans une autre langue en lui restituant sa puissance initiale par l’intermédiaire du commentaire ». A mes oreilles, les discours étaient ouverts comme des fleuves sur la mer. Je notais autour de moi le chevron pâle d’un manteau, la pierre verte d’un collier, l’écoute partagée. Corps immobiles, parfois une main qui se soulève ; lents mouvements, fulgurances des pensées. Traits d’humour. Citations. Références, limon fertile des théories. « On ne naît pas linguiste, on le devient », chuchote ma voisine. Encre reptilienne, quelques stylos sinuent sur des pages blanches, invisibles anamorphoses, nous devenons lézards aux paupières ourlées de corail, filant aux voix qui se déploient dans la vastitude de l'échange. « L’intraduisible ne peut se livrer que dans la réécriture. » J’acquiesce, j’adhère, Mélusine convoquée dans la féerie du jour d’hiver, gris tel un miroir cannelé de pluie. Le portrait qui s’y dessine est si juste et si dense qu’il en devient reflet. Je songe que celui ou celle qui traduit, c’est bien ce sujet lisant, désireux de combler les écarts qui font faille dans la matérialité des langues, dédié à son œuvre d’unification. Il ou elle est face au bloc noir dont parle Duras, cette matière de l’écriture que l’écrivain, justement « arrache » et « transporte » (La vie matérielle, Paris : P.O.L., 1987) pour être lu par les autres.
Traduire, c’est donc aussi écrire avec, séduire cette puissance qui se dérobe dans les « énonciations croisées et concurrentes » qu’évoque Maryvonne Boisseau. Assise à sa table de classe, dans le dépouillement de la salle, dans son austérité, face aux membres du jury, face à nous aussi, elle nous offre une approche lumineuse de la pratique du traduire, et nous communions à ce mystère : le texte, le livre, et la parole qu’il engendre dans le même temps qu’on le lit.
Traductologue et linguiste, spécialisée dans la poésie irlandaise, Maryvonne Boisseau enseigne à l’Université de la Sorbonne Nouvelle à Paris 3.
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