Chambre sans miroir, par Dolorès Polo
Par Maïca Sanconie le dimanche, décembre 2 2007, 12:06 - Cellules - Lien permanent
Cette nouvelle fait partie d'un recueil de nouvelles intitulé "Chienne de plainte", à la recherche d'un éditeur.
Cellule blanche. Comme un glacier. Rien n’est nécessaire. Tout est haut. Rendu plus haut par l’exiguïté. Je ne veux rien se disait-elle. Se le répétait aussi autant de fois qu’elle le voulait, le matin, le soir, elle était toujours seule, surtout au lit, dans ce lit monacal qui entre le sol et le sommier avait l’espace d’une valise et au-delà de la valise jaune bien cachée, ses pieds au-dessus du lit qui dépassaient comme des pieds de morte, est-ce que le moine, le dernier qui avait dormi là, avait des jambes fines ou des jambes torses, et son visage se renversait-il, pleurait-il, avait-il trouvé la mort dans son sommeil et la douleur avant de mourir, ou le désir, plus savant que lui et qui lui faisait tourner la tête de gauche et de droite ?
Tôt levée. La première. Paroi de la montagne dressée. A glisser le long de la petite fenêtre. Je glisse. Rien ne tient. La cellule n’a pas de miroir. Ablutions dans la salle de bains commune. Le paon, la cour aux poules, un reste de lune qui aurait pu être jeté là, comme une graine ou un os que de petits chiens parmi les poules seraient venus la nuit ronger et si je songe aux chiens c’est qu’ils hurlent la nuit depuis le dîner que nous faisons durer, est-ce hurler à la mort quand d’une ferme à l’autre ils pleurent et gémissent sur le sort vague qui est le leur et celui de leur maître et le mien comme si je pouvais me cogner aux murs et que sans miroir l’horizontal n’existe pas ni l’image ni la profondeur, il faut tout inventer y compris les chiens qu’on ne fait qu’entendre.
D’objets ? Que la rose du jardin. Mise dans un verre. Accueil muet. Je ne sais qui. Je garderai la rose. Ce qu’elle se disait. Ce qu’elle a fait. Jusqu’au bout de la fleur. Quand d’elle il n’y eut plus. Que fragments comme des ongles. Des peaux. Puis des cendres. Elle a cueilli un matin. Avant tous les autres. Les quelques jours où ils n’étaient plus que quatre dans le Monastère, une deuxième rose avec hésitation, croyant trop prendre, avec précaution craignant que son élan ne lui fit couper un bouton aussi, elle avait levé les yeux vers la rangée de fenêtres, la sienne ouverte, sa culotte et son soutien-gorge qui séchaient, elle le savait mais d’en bas on apercevait juste un bout de tissu rouge, elle savait encore qu’un peu à gauche du verre, il y avait un tout petit cadre avec la photo de ses enfants, eux aussi comme une rangée de fenêtres sur un fond blanc, l’ordinateur, l’imprimante et les cahiers tenaient tout le reste et on les aurait dit rangés par une sage écolière, la seule qui faisait désordre et qui d’ailleurs changeait constamment de place, qu’elle prenait dans sa main parfois pour en remonter le petit mécanisme, c’était sa grenouille-fétiche verte et blanche.
Si nue et nacrée. Cellule retournée contre moi. A voix haute ajoutait. Comme une lame, comme une arme. Photos, rose. Ne suffisent pas. A me rendre le dehors. Lentement, lentement. Serait-ce une décomposition ? Modifiée élément par élément, de plus en plus subtilement, c’est le moine que je deviens, je ne sais pas lequel, plus qu’à un personnage auquel j’irai ressemblant, c’est un état et j’y adhère, orteil contre orteil, mollet contre mollet, cuisse, sexe, ventre, poitrine, cou, bouche, nez, les uns contre les autres, les fronts se touchant et quand je l’ai senti, pour échapper à la métamorphose, j’ai passé la paume de ma main contre les aspérités du mur mais cela n’a pas suffi, si ce n’est à faire une égratignure, alors je me suis allongée, les cuisses serrées puis ouvertes, avec la fente qui apparaissait dans le galbe des chairs, jambes alternativement écartées et refermées comme des branchies par lesquelles j’aurais respiré parce que à hauteur de ma poitrine, il y avait un poids, celui de la cellule blanche et étroite, j’ai craint aussi, s’avouait-elle, le corps du moine juste avant qu’il ne meure et c’était un moine coléreux qui retournait sa colère contre moi.
Sans visage. J’ai encore. Un tee-shirt moulant. Des petits talons. Même allongée et s’y exerçant. Rien de la rigidité du moine. Qui avait dû mourir là. Des moines, les uns après les autres. Venant mourir, alors qu’elle sentait toujours sous sa peau comme de fins petits poissons, rampant, ondoyant, gonflant, aspirant, voyageant tant et tant qu’elle s’en trémoussait les yeux rivés sur l’arête à peine perceptible de la voûte dans le blanc uniforme, échappant, imaginait-elle, aux bras, au ventre de bois, au double cercueil des jambes de ce moine qui sous elle avait taillé le lit au matelas ferme, au linge blanc que chaque matin, aux aurores, elle tirait impeccablement, elle dormait peu, des libellules entraient par l’étroite ouverture de la fenêtre et qui, dans l’espace clos de la cellule faisaient racler leurs ailes sur le ciment, volaient dru et sec pour s’immobiliser brutalement, ne comprenant pas que la fenêtre restait ouverte, que la porte avait été ouverte, que je jouais au toréador avec un paréo pour les chasser, mais toutes les libellules, soir après soir, allaient finalement griller sur la lampe halogène, laissant derrière elles une odeur âcre mais je refermais encore la porte de la cellule sur moi car je n’avais jamais fini d’écrire, se trouvait-elle bien forcée d’admettre chaque nuit, avec la petite colonne de fumée de cet enfer miniature au-dessus de la lampe.
L’air un peu frais. Du matin. Avant la douche. Avant la gymnastique à même le sol. Avant que le soleil. Avant que le parfum. Des roses. Ne monte et recouvre. Celui des plantes aromatiques. Plus matinales. Avant le bruit. La question. Les questions. Comme pluie inondant le visage, petits grêlons mordant le visage, braises, marteaux, d’où venons-nous, où allons-nous, à briser, à ronger les côtes, à mordiller aux tempes, les chiens invisibles de la nuit revenaient, c’est peut-être eux qui avaient mangé Dieu, tripe par tripe, mordu les culs dont les moines avaient si honte, et la femme-jardinier qui s’abaissait entre les rangées de tomates et de capucines avait les fesses hautes et bien dessinées, la terre était brune et les bêtes laissaient des empreintes étoilées que je devinais, penchée à la fenêtre avec la divinité en croupe, et les religieux et les silences religieux de la journée quand nous travaillions tous dans nos cellules, avec cette paroi de montagne que le soleil réfléchissait comme un miroir et que je regardais de temps en temps, détournant la tête de mon devoir de page avant d’y revenir, voilà ce qu’elle avait en tête tandis que dans le creux de sa main, la grenouille aux yeux blancs dont le mécanisme remuait comme une petite queue, avait peu de temps, le temps réduit du mécanisme, pour se décider à sauter hors de la main, hors de la cellule, hors du jardin du Monastère.
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