Lors d’une lecture de l’écrivain australienne Susan Johnshon (www.abetterwoman.net) à Shakespeare and Co, en octobre dernier, l'auditoire posait de nombreuses questions sur son statut de femme écrivain. La plupart des personnes présentes étaient anglo-saxonnes et bon nombre de questions semblaient indiscrètes à mes oreilles françaises. Nous en avons parlé ensuite avec Susan, cherchant à comprendre comment les femmes écrivains se perçoivent dans le milieu littéraire et dans la société où elles vivent.

Il en a résulté le questionnaire ci-dessous. Nous invitons les écrivains, hommes et femmes, à y répondre.

1) Comment êtes-vous devenu (e) écrivain ?

2) Cela aurait-il changé quelque chose pour vous si vous aviez été un homme ? Pouvez-vous vous imaginer en homme écrivain ?

2bis ) Cela aurait-il changé quelque chose pour vous si vous aviez été une femme ? Pouvez-vous vous imaginer en femme écrivain ?

3) Comment vous percevez-vous en tant qu’écrivain dans la société où vous vivez ?

4) Pensez-vous que cette perception serait différente si vous viviez dans un autre pays ? (Vivez-vous ailleurs que dans votre pays natal ?)

5) Avez-vous un souhait particulier pour changer l’état des choses ou bien souhaitez-vous justement laisser les choses en l’état ?

Dolorès Polo répond : 1) Comment êtes-vous devenu (e) écrivain ? Le devient-on ? Devient-on autre chose que ce que l’on porte, que ce que l’on sent, que ce que l’on trouve en fouillant, en grattant, en maculant ses mains de terre, de peau, de feuille, d’eau souvent trouble ? Car peut-on sentir sans élaguer ou déchirer voire lacérer, c’est-à-dire sans ôter ce qui nous empêche justement d’aller à ce qui sent et même si ce que l’on sent se rapproche de la chose morte et nauséabonde ? J’ai envie de dire néanmoins que je suis devenue écrivain deux fois : la première fois, c’est tout enfant – 6 ans tout au plus – en écrivant mon premier poème en contemplant des fruits dans un compotier un jour d’automne. Donc devant une nature morte. La seconde fois, c’est lorsque mon père, avocat, a été assassiné. J’ai quitté l’Argentine. J’ai aussi quitté la langue espagnole.



2) Cela aurait-il changé quelque chose pour vous si vous aviez été un homme ? Pouvez-vous vous imaginer en homme écrivain ? 2bis ) Cela aurait-il changé quelque chose pour vous si vous aviez été une femme ? Pouvez-vous vous imaginer en femme écrivain ? Je peux m’imaginer en homme écrivain ; à partir de cette biographie masculine inventée, je pourrais m’imaginer en femme écrivain. Je peux tout imaginer en fait, et ce que j’aurais inventé être plus vrai que l’identité attestée par des papiers. Quand j’écris, je le fais avec tous les possibles, avec l’inventé et le civil, non que je me dédouble mais parce que l’écriture dilate, plonge, creuse, rêve en ce sens où elle explore le réel et le fait exploser. Il me semble qu’un écrivain, qu’un artiste, d’une manière générale, accepte, s’il est homme de travailler aussi avec sa part féminine ; de même qu’une femme développe, sans la renier ni l’outrer pour autant, sa part masculine. Mais je dois aussi avouer que j’ai parfois eu l’impression que si j’avais été un homme, beaucoup de choses auraient été plus faciles à vivre, notamment le fait d’être écrivain, parce que je n’aurais pas eu à secouer un poids non négligeable de tradition, que j’aurais eu d’emblée une « permission » d’écrire, que j’aurais un peu moins perdu sur d’autres plans de mon existence. Serait-ce quelque chose que je crois en tant que femme et de ce fait qui aurait orienté mes ''thèmes et ma façon d’écrire ? "

3) Comment vous percevez-vous en tant qu’écrivain dans la société où vous vivez ? Comme un drôle de petit personnage qui, finalement, gesticule beaucoup et même beaucoup plus qu’il ne serait nécessaire. Le petit personnage – bonhomme ou bonne femme – a toujours peur de ne pas assez vivre ou assez montrer qu’il vit. Il a l’impression de manquer d’espace. La vie est drôlement violente. C’est une lutte de chaque instant. Alors il joint le geste à la parole. Je n’ai qu’à écrire et me taire. Cela paraît paradoxal, hein ? Je ne crois pas que cela le soit. Se taire parce que la parole, c’est inutile, c’est le plus souvent utilisé à des fins mercantiles ou alors pour expliquer sans fin ce que l’on voit et se propose d’écrire. Or l’écriture n’est pas là pour coller au réel, au visible qui sont souvent falsifiés. Ecrire devrait suffire et c’est à cela qu’il faut tendre même si l’on y passe sa vie. Et c’est assez difficile comme cela sans prétendre faire autre chose que mettre toutes ses forces et sa concentration à écrire. Un engagement de tout son être… Hélas je gesticule encore comme si j’étais, en tant qu’écrivain, dans mon petit bocal ou dans ma petite vitrine et que des gens passaient sans cesse devant « un moi » en représentation de vivre.

4 ) Pensez-vous que cette perception serait différente si vous viviez dans un autre pays ? (Vivez-vous ailleurs que dans votre pays natal ?) Née en Argentine, je partage désormais mon temps entre la France et l’Angleterre. Des choses seraient différentes si je vivais encore dans mon pays natal, oui, mais des choses spécifiques – faits de société, coutumes, etc. – pas la racine du mal, pas le crime qui, au fond, sont incontournables en quelque lieu où l’on se trouve. Qu’est-ce qui a fait crime ? Qu’est-ce qui a fait rupture ? Que je vive ici ou là, c’est la question qui m’aurait tourmentée et me tourmente.

5) Avez-vous un souhait particulier pour changer l’état des choses ou bien souhaitez-vous justement laisser les choses en l’état ? Souhaiter. Desear. Finalement, je préfère le mot espagnol. Quand j’étais enfant, je l’associais à desechar qui signifie rejeter, refuser. J’aurais pu faire l’association avec desecar, dessécher, mais cela est impensable pour moi. Rien que le fait de « désirer » bouscule déjà l’ordre des choses. Le seul fait de désirer est inséparable de l’idée d’une transgression…