Dans les crèches de tradition provençale, il existe un personnage typique, le Ravi, l’extasié, l’émerveillé. C’est le personnage qui vient rendre visite à l’enfant Jésus sans rien lui apporter, mais dans son âme, il porte la plus belle des offrandes : la stupeur. Son regard et ses mains expriment justement ce sentiment de stupéfaction naïve face à l’évènement le plus extraordinaire qui soit.

Sans ce regard, il n’y a pas de poésie.

Quand la porte du monastère de Saorge se referma derrière moi, un “oh” de stupeur s’échappa de mes lèvres, un “oh” d’émerveillement qui ne cessa de m’accompagner durant toute ma retraite littéraire dans l’ancien monastère franciscain de Notre-Dame-des-Miracles, dans les Alpes maritimes, monastère devenu résidence d’écrivains. Un “oh” qui implique la nécessité de s’arrêter, d’admirer, de découvrir le secret de la beauté cachée.

Dans ma cellule : une chaise, un petit lit, une armoire où ranger l’essentiel, une fenêtre ouverte sur la montagne. Au mur, enclose dans un médaillon, une fresque monochrome représentant le visage de Jésus, et deux autres avec des symboles franciscains. Sur la table : une rose, la Bible, le chapelet et un livre consacré à frère Monaldus. Tard dans la nuit, quand je m’accoudai à l’appui d’ardoise de la fenêtre, l’obscurité la plus complète s’ouvrit devant moi. Une nuit sans lune, sans étoiles. Je fermai les volets et me retrouvai seule, face à moi-même et au mystère de Dieu. Je me mis à prier, et la prière se transforma en lumière.

Le lendemain, quand j’ouvris la porte de la cuisine, une nouvelle merveille s’offrit à mes yeux ravis : un potager aux plates-bandes rectangulaires disposées en terrasses, des pergolas, des arbres fruitiers, des fleurs, des bassins d’irrigation, l’ancien lavoir, l’oratoire. Le jardin du monastère... Un de ces jardins qui, dans les textes anciens, sont comparés au paradis, un jardin riche de tout ce qui était nécessaire à la vie monacale : des plantes aromatiques et médicinales, des légumes et des arbres fruitiers pour les repas pris en commun, des fleurs pour l’autel, des espaces pour la prière et les promenades contemplatives. Serti dans le cadre sauvage et âpre des montagnes, soustrait au terrain inculte par la fatigue, l’espace du jardin – limité, clos – semblait investi d’un rôle sacré.

Pleine de respect, sur la pointe des pieds, je franchis le seuil. Durant un mois, en tant qu’hôte du monastère, je pourrais jouir du privilège de m’alimenter avec les légumes et les fruits du jardin, d’admirer les formes et les couleurs des plantes, des fleurs et des herbes, d’en respirer les arômes, de m’arrêter à l’ombre des pergolas ou du laurier.

Un matin, en gravissant le sentier qui longe, sur le côté nord, le monastère et le jardin, je me rendis compte de la forte bipolarisation du jardin, en tant qu’espace consacré. Vu de l’extérieur, le jardin paraissait dur, hostile, inviolable et invisible. Par-delà le mur, je ne pouvais entrevoir que la cime de quelques arbres fruitiers. Les branches des abricotiers, chargées de fruits, se tendaient vers le haut, mais étaient inaccessibles à ceux qui se trouvaient hors de l’enclos. À l’intérieur, en revanche, je pouvais jouir de la beauté et de la douceur du jardin, de l’opulence de la nature et de ses fruits. Aux premières lueurs de l’aube, je cueillais la verveine ou la sauge pour la tisane, à l’heure du déjeuner ou du dîner, avec Marianne, la jardinière, je choisissais les légumes et les herbes aromatiques. Il suffisait de tendre la main pour cueillir les abricots ou les dernières fraises cachées sous les feuilles, pour cueillir une rose... À l’extérieur de l’espace consacré, même les herbes folles qui avaient poussé le long du mur semblaient plus insipides, moins virulentes que celles du potager. Même le liseron, qui, à l’intérieur du jardin, s’enroulait autour du rosier en toute tranquillité, perdait sa dignité, hors de l’enceinte. La pureté du jardin était garantie par l’exclusivité de l’inviolable enceinte. Y pénétrer sans y être convié aurait été un geste de violence, une profanation. La relation entre paradis et jardin - comme nous l’enseignent les textes anciens – est très étroite.

Durant mon séjour au monastère de Saorge – tout en admirant, dans les galeries du cloître, les lunettes où les fresques du XVIIIè siècle, splendidement restaurées, racontent la vie de saint François, tout en m’arrêtant dans le réfectoire dont les murs latéraux ont conservé, sans aucune restauration, les allégories des quatre vertus franciscaines (pauvreté, chasteté, obéissance, humilité) ou tout en préparant les repas dans la cuisine – je ne pouvais m’empêcher de songer au sort moins heureux du monastère de Saint François de Capodistria. Du complexe conventuel, construit au XIIIè siècle, il ne subsiste aujourd’hui que l’église Saint François, place Peter Martinc. Autrefois, adossé au mur septentrional de l’église, s’articulait le monastère, avec un cloître sur plan carré, et un autre ouvert sur le potager. La loi napoléonienne de 1806 supprima, en même temps qu’une foule d’institutions pieuses, aussi bien le monastère que l’église Saint François, obligeant les moines à tout quitter et à s’installer ailleurs. Au moment d’abandonner Capodistria, ils confièrent à la garde des religieuses du couvent de Sainte Claire, leurs voisines, plusieurs objets de culte, des reliques, des tableaux et la châsse de bois contenant les restes de frère Monaldus. En 1807, quand, pour ouvrir la route Eugenia, on éventra le quartier situé entre le Brolo et la mer, on amputa un autre côté du monastère abandonné. Une fois désaffecté, l’ensemble conventuel de Saint François fut utilisé pour diverses activités : l’église servit de salle de sports pour des écoliers, et l’ancien monastère devint le siège de l’Institut de formation des maîtres et de l’École de formation de la Marine. Aujourd’hui, les locaux de l’ancien monastère sont englobés dans le bâtiment du lycée slovène.

Récemment, lors d’une visite à la bibliothèque de Srednja ekonomsko-poslovna sola, en observant par une fenêtre l’abside de l’église Saint François, j’ai remarqué qu’un liseron blanc tentait de s’accrocher au grillage métallique du terrain de sport, sans doute situé là où, autrefois, s’étendait le jardin du monastère.

Tel le ravi de la crèche provençale, capable de s’extasier même devant les réalités les plus insignifiantes, je laissai échapper, moi aussi, un “oh” de stupeur.

Vlada Acquavita (Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli)