Le texte qui suit est paru dans le recueil collectif Le temps disent-ils, Editions Voix d’Encre, Montélimar, 2006.

Elle avait enveloppé son petit bouquet dans du papier d’aluminium et à la maison de retraite n’avait trouvé comme vase qu’un gobelet de plastique transparent. Elle n’avait pas ôté le papier, le laissant à demi ouvert en prévision du moment où le vieil homme quitterait sa chambre. On était à la fin du mois de mai. Les talus regorgeaient de marguerites et de boutons d’or. Dans les prés, on avait commencé à couper l’herbe pour l’ensilage et des tracteurs surgissaient parfois sur les petites routes grises qui sillonnaient les collines, puis disparaissaient au coin d’autres routes, d’où l’on apercevait des pans de fermes, des angles de grange, un désordre de bâtisses et de jardins.

C’est dans une de ces fermes que la femme du vieil homme était couchée. On l’entendait parfois gémir depuis le chemin étroit qui desservait le hameau, à cause de l’écho que réverbéraient les collines. Avant sa maladie, la femme du vieil homme avait garni de myosotis des petits pots accrochés aux marches du perron de sa maison, au-dessus d’un lit de gravats résultant des derniers travaux de canalisation et qui gisaient toujours entre la terre et le ciment défoncé. En ce début d’été précoce, les fleurs resplendissaient.

Dans la chambre du vieil homme, le bouquet était placé sur une tablette au-dessus de la télévision, à côté d’un radio-réveil qui la nuit traversait l’espace d’une lueur rouge. Il y avait là quatre roses de jardin d’un blanc presque beige et un gros dahlia mauve aux pétales pointus. Sa fille lui avait aussi apporté les premières cerises, de petits fruits sombres et acidulés qu’elle avait laissés à même les branches et encore protégés de leurs feuilles. Le vieil homme n’en mangeait pas à cause des noyaux, qu’il aurait avalés. Il les laissait dans le sac plastique posé sur sa table de nuit, s’efforçant d’y rester aussi indifférent qu’à ce bouquet modeste offert à la pleine lumière de la fenêtre.

Il soupira, bougea sa jambe valide et chercha à se redresser sur son oreiller. Il n’y parvint pas et son buste glissa sur le côté. Il s’immobilisa, le regard rivé sur le bouquet. Le drap sur son corps lui faisait l’effet d’un linceul doux et cassant. Un étau froid lui serrait les tempes. Le vieil homme tourna la tête pour tenter de s’en libérer, offrant son visage aux arbres maigres qui lui servaient désormais de paysage. Il sentit le drap le napper davantage, l’engloutir, l’abandonner à la vastitude figée de la vieillesse.

Jusque-là, c’était sa femme que l’âge rongeait. Régulièrement, l’ambulance du village venait la chercher là-haut, au bout du chemin. Il lui tenait la main lorsque les brancardiers la sortaient de la maison sur leur chariot. Avant de partir, elle guettait le bruit qu’il faisait en frappant à la vitre de l’ambulance, et ensuite le baiser qu’il lui envoyait, tendre et impuissant, tout rougeaud et maigre sous sa casquette.

Dans la chambre, la télévision projetait une infinité d’images qu’il regardait sans les voir. Il était trop sourd, à présent, pour entendre les conversations. Alors il attendait, sans impatience, mais sans résignation non plus. Ses mains reposaient sur le drap, immobiles et déformées. L’une d’elle était rigide, comme l’était le bras et la jambe de ce côté-là. Les infirmières lui avait ôté ses vêtements pour lui passer une chemise inversée qui le couvrait comme un immense bavoir et qu’il détestait. Il songeait à ses prés. Il imaginait son gendre sur le tracteur, les cahots qui le secouaient avec monotonie, les gestes sur les manettes, l’avancée dans l’herbe tendre. Et l’odeur, chaude, un peu acide, apaisante. Son regard revint sur le bouquet, l’effleura, échangea un instant avec la sève des tiges, la couleur des pétales, un commun savoir de la terre. La télévision diffusait un reportage sur une ville inconnue de lui. Non qu’il eut connaissance de beaucoup de villes, mais leurs noms lui étaient parfois familiers. Des rues défilaient sur l’écran. Des monuments, des passants, des personnages étrangers. Il avait envie d’éteindre le poste, seulement la télécommande était sur la table de nuit, hors d’atteinte de sa main paralysée. Là-haut, à flanc de coteau, son gendre devait en être à la moitié de sa tâche. Il allait rentrer dans le crépuscule, lorsque la sensation de fraîcheur l’emporterait sur l’ondulation moite de l’horizon. Rentrer le tracteur dans le hangar, tirer la lourde porte de bois qui grinçait.

Soudain le vieil homme eut peur de ne pas revoir sa femme. Il tourna vivement son visage vers la porte. Elle était fermée, lisse et laide comme n’importe quelle porte banale qu’il était empêché d’ouvrir.

Sa fille lui avait promis de le ramener à la ferme avant que le bouquet ne se fane. Lorsque la garde des deux malades serait totalement organisée et que la vie, là-haut, aux Fages, serait redevenue calme. Il n’avait pas protesté. La douleur de sa femme lui paraissait tellement supérieure à la sienne qu’il s’effaçait, laissait faire. Il n’exigeait rien, n’attendait rien que le soulagement régulier des soins venant délivrer son corps de sa pesanteur incommodante.

Quelque part dans une autre chambre une sonnerie retentit avec assez de stridence pour qu’il l’entendît. Il soupira de nouveau. Son regard se déplaça sur la porte du placard. Comme elle était entrouverte, il aperçut son gilet de laine grise sur un cintre. Un pan de manche gardait encore le volume de son bras, ainsi que la marque du pli de son coude. C’était sa femme qui l’avait tricoté. Elle avait choisi une belle laine épaisse et des boutons de corne qu’il avait du mal à faire entrer dans les boutonnières trop serrées.

Les iris noirs du vieil homme s’emplirent de regret. Il revoyait sa femme assise à la table, devant la cuisinière, son ouvrage à la main. Entre ses doigts, les aiguilles exécutaient une danse vive et compliquée qu’il ne comprenait pas. Le tricot y était suspendu, rectangle gris et roide que sa femme faisait tressauter par instants et qui s’animait alors d’un pli forcé, traçant un creux d’ombre sur cette surface non achevée. La pièce sentait la soupe en train de cuire. L’horloge marchait et il pouvait voir le mouvement oscillant du balancier sans toutefois entendre le tic-tac qui avait rythmé sa vie quotidienne depuis si longtemps. Ce devait être le matin, songea-t-il. Une fin de matin d’automne où elle s’occupait, dans le cantou, une fois ses travaux terminés. Il était entré en pantoufles, ses sabots de caoutchouc soigneusement ôtés sur le seuil. Il trouvait normal alors que la pièce lui apparût dans son entier, s’ouvrît à son corps comme un étang à un nageur sur le point d’y plonger. A présent, il ne voyait le monde qu’à l’horizontal, à mi-hauteur, tel un enfant.

Ce matin-là, le feu était éteint dans la cheminée. Il n’y avait que des cendres. Il s’en souvenait parce qu’il avait allumé le feu, justement, et que l’après-midi sa femme était tombée sur le perron.

Elle avait terminé le gilet. Où elle avait trouvé ces boutons, il l’ignorait, puisqu’il ne l’avait plus accompagnée au village depuis. Ce devait être leur fille, sans doute, qui les lui avait procurés. Sa femme avait été heureuse de le lui faire essayer, d’ajuster les manches, d’en contrôler la longueur. Elle l’appelait depuis la chambre où elle restait allongée et il se prêtait à l’essayage, échangeant avec elle quelques mots en patois. Parfois il se couchait près d’elle, tout habillé, et ils continuaient leur conversation. Depuis la cuisine, leur fille entendait leur dialogue monocorde. On eût dit deux musiciens accordant leurs instruments, cherchant la note la plus juste entre de courts espaces de silence, sans mélodie. Leur fille ne parlait pas le patois. Elle restait en dehors de leur intimité, intimidée par ces sons familiers qui la séparaient de ses parents et dont sa propre parole était imprégnée. La campagne était parcourue de cette circulation souterraine, se mêlant à celle des sources qui surgissaient ci et là dans les prés et poussaient à la surface de la terre le jaillissement de torrents tassés sur leur force. Tout était nommé dans ces vocables qui la protégeaient de leur bienveillante ancienneté. Et pourtant, elle ne pouvait les maîtriser. Les répéter, peut-être, par fragments, comme on rassemble les débris d’un vase précieux pour en admirer une dernière fois la fulgurante intégrité.

La nuit tombait. Une nuit tiède, rejetée par le châssis métallique de la fenêtre et l’intensité lumineuse de la télévision. Le vieil homme ferma les yeux. Un été d’il y a longtemps lui apparut, pareillement tiède et vide. Il se revit debout devant sa maison, marchant sur le chemin, puis adossé au mur de la grange pour fumer une cigarette tandis que les chiens aboyaient plus loin. « Veil la quer, en tournant virant... » criait une voix de femme derrière le lourd piétinement des sabots des vaches sur l’herbe d’un pré, peut-être celui d’après la garenne, ou plus près encore derrière le couderc. Elle répétait sa rengaine, un chien jappait.

Il voyait sans les voir les bêtes virer ensemble pour s’engager sur le chemin. La fumée de sa cigarette se fondait à la lumière de l’après-midi finissante.

Il l’aspirait à pleins poumons car il avait peu de temps pour ce repos volé.

Ses lèvres étaient sèches. Il ouvrit les yeux, s’inclina vers la table de nuit pour prendre le verre d’eau qu’on y avait laissé. Encore trop loin du bord. Il tira alors sur la poignée du tiroir et rapprocha la tablette à portée de sa main. Il but avidement, s’étrangla, chercha son mouchoir. Mais il n’avait pas de poche, dans cet accoutrement, et son mouchoir devait être dans le tiroir. Il s’essuya avec le drap.

La lutte du châssis avec la nuit se poursuivait avec inégalité. La fenêtre prenait des allures d’écran et se parait de lueurs cathodiques, brèves flammes sèches qui fouaillaient l’obscurité. Le regard du vieil homme était rempli de cette noirceur violée. On avait oublié de descendre le store métallique. Chez lui, la nuit n’entrait pas dans la maison. Elle restait au-dehors, solidement repoussée par des volets clos. A l’intérieur, le feu dominait, ronflait sur son lit de cendres, rythmait l’écoulement du temps par des éclats de brindilles, des craquements d’étincelles et la lente combustion des bûches soyeuses se délitant d’un seul coup, se rompant dans un bruit mat qu’on pouvait ne pas entendre, et qu’une oreille non habituée aurait pu confondre avec le glissement de la neige sur le toit, ou la chute légère du chat sur le rebord de la fenêtre de la cuisine avant qu’il ne retombe sur le perron.

Depuis qu’il était devenu sourd, le vieil homme n’entendait plus le feu. Rien ne l’avertissait de sa prochaine extinction, aucun feulement de flamme ne venait ouvrir le silence feutré qui l’enveloppait. Il ne pouvait que suivre la montée orangée contre le noir boursouflé de l’âtre, regarder le dos écaillé des bûches s’écrouler avec une légèreté déroutante sur un lit de braises incandescentes, tandis que des sons lui revenaient en mémoire, en vrac parfois, jusqu’à effacer l’image présente pour la remplacer par la totalité sonore qu’il avait vécue.

La porte s’ouvrit en grand. Une femme en blouse blanche pénétra dans la chambre et lui tendit un médicament, puis remplit son verre d’eau. Elle parlait vite et en souriant, et le vieil homme regardait ses lèvres pour s’assurer de ce qu’elle disait. Puis il hocha la tête, prit le comprimé,  le verre, et déglutit. La bouche de la femme fit « bien » et d’autres syllabes encore, avec un autre sourire. Il lui jeta un regard perplexe, puis la remercia. Elle referma la porte derrière elle, le laissant seul avec la nuit qui voulait entrer et les éclats des appareils allumés qui s’absorbaient les uns les autres sans se mêler.

Dans sa coquille d’argent le bouquet n’était plus qu’une tache laiteuse, ombrée de creux. Le vieil homme envia soudain aux pétales leur souple veloutement, si docile à l’ordonnance des heures sur la lumière. Son corps eut un soubresaut, un contre-temps qui lui arracha une plainte étouffée et le coucha plus profondément encore dans la longue faille de l’attente, un fossé sec loin de sa maison, en contrebas des prés noyés de nuit.