Après un séjour à la résidence d’écrivains du monastère de Saorge en août 2005, Maïca Sanconie a demandé à plusieurs auteurs et traducteurs ayant partagé cette expérience de rédiger un texte sur la cellule qui leur avait été attribuée durant leur visite.

__Le texte qui suit est celui de Marguerite Pozzoli (France), traductrice d'italien.

Quand j’enseignais en prison, le mot “cellule” évoquait pour moi l’enfermement de ceux qui me quittaient avec une poignée de main, après chaque heure de cours. Le mot était lié au bruit des portes métalliques, sept portes que je devais franchir avant de les retrouver, et après, une fois les cours terminés. Je rentrais la tête pleine de regards, de mots simples mais essentiels.

J’ai logé dans une “cellule” à Saorge : c’était pour moi un lieu de luxe et de liberté. Luxe de la blancheur, du parfum des draps frais, de la fleur qu’une main avait déposée dans un vase. Il y avait des fresques, mais on les voyait à peine, on les devinait plutôt. Bizarrement, elles étaient recouvertes de badigeon blanc, comme pour les protéger, en attendant quelque chose. J’étais un peu vexée : certains avaient des cellules avec de belles fresques très significatives. Des têtes de mort, des fouets. J’aurais aimé connaître le sujet de “mes” fresques, j’avais envie de gratter, de l’ongle, pour savoir, mais je n’osais pas. J’étais hôte, c’est tout, il ne fallait pas laisser de trace. Quand je m’étais couchée, la première nuit, j’avais eu l’impression d’être veillée par des paupières closes. Derrière ces paupières dormaient des secrets. Il fallait les laisser tranquilles.

Mon père était mort quelques mois plus tôt. Son dernier regard, vitreux, ne me voyait plus. Puis ses paupières sont restées fermées, pendant que la vie s’en allait de lui au rythme de son souffle. Personne ne l’a veillé. Il aurait aimé ce cloître franciscain, lui qui avait fait une retraite, dans sa jeunesse, pour s’apercevoir après qu’il n’avait pas la vocation. Mais il y avait toujours, dans son portefeuille, une image de saint François. Je l’ai su la veille de sa mort. C’était un homme secret. Ma cellule est très ouverte, la fenêtre donne sur la vallée. Quant à la porte, elle n’a pas de clef, mais un loquet en bois, d’origine, paraît-il.

Je lis, je traduis. Je suis bien. Je ne suis rien venue chercher ici, aucune réponse. Mais j’ai trouvé de la lumière, et c’est l’essentiel.

Marguerite Pozzoli