La cellule
Par Maïca Sanconie le mardi, avril 10 2007, 10:10 - Cellules - Lien permanent
Je l’ai laissée retournée comme un gant. Le lit dépouillé de ses draps, la table de ses cahiers, la chaise de ses linges. Ma valise, fermée maintenant, était déposée dans le couloir près du sac à dos. La fenêtre semblait béer sur le cloître, alors que jusqu’ici elle marquait un rectangle de lumière qui liait la porte, toujours close, au monde fuselé des ombres retenues aux arêtes courbes de la voûte. Le vide semblait éclairer les rectangles des fresques dégagées de l’enduit des murs. Jusqu’ici je n’avais aperçu que les vagues formes des figures dessinées par des pigments d’un ocre sombre. Une madone sans doute sur le mur du fond. A gauche, la trace bleuâtre d’une robe en diagonale du fond blanc. Pour la première fois, je distinguai la scène de crucifixion près du lit. J’avais dormi des semaines près de cette image sans la voir, restreinte au halo de la lampe de la table de nuit, confiante au mur toujours sombre comme à un dais tombant des courbes austères du plafond. Trois siècles de prière se dégageaient soudain de la paroi peinte. Trois siècles d’abnégation incarnés sur la croix dressée par le corps épuisé, tête ballante, suspendu à l’arc délicat des bras, fuselé dans les jambes liées par leur supplice. Je regardai, oppressée, la netteté des lignes, la nuque ployée, l’élan des corps en bas, masses d’un rouge éteint brasillant leurs pigment sur mon sommeil durant toutes ces nuits soudain annulées d’un seul feu. Je n’avais rien vu. J’avais parcouru les couloirs, les galeries, les promenoirs, me guidant aux mouvements de la lumière sur les murs nus, les yeux hissés vers les fresques, les linteaux, les croisements d’arêtes au plein des voûtes, leurs chutes cycliques sur un sol qui refluait vers la montagne avec une constance de vagues poussant leurs limites sur la terre. Je m’étais tenue en guetteur sur ces seuils d’ardoise mauve, attentive à l’immobilité du navire ancré dans les longues enjambées de ses arcades, mesurant l’avancée du ciel sur les flancs verts des rochers échancrés à mon regard vers un lointain d’Italie, de plaine, de mer offrant là-bas la profondeur de son ventre liquide. Au bout du cloître, vacillant comme au sortir d’un tunnel, j’avais contemplé d’un oeil toujours surpris la sente de galets s’ouvrant largement dans la gorge des prés. Elle remontait du village – ou y descendait – offrant au soleil ses écailles inégales, et je m’y engageai chaque fois avec une prudence de baigneuse craignant de perdre pied trop tôt, les bras en équilibre, livrée au surplomb du village qui m’accueillait peu à peu dans ses courants de chaleur, ses trous d’ombre, les grèves amples de ses places, insoupçonnables au sortir de ruelles au lit bombé, au cours tumultueux. Je restais longtemps à l’écoute de ses multiples fontaines dont le murmure rapiéçait les cris, les appels, le bruit des courses des enfants résonnant de mur en mur comme une escalade précipitée et finissant dans l’éclaboussure d’un lavoir où l’un d’eux plongeait tout habillé, initiant une série d’autres sauts humides, de cris, d’appels, de rires qui se fichaient haut sous les toits pour mieux en dégringoler. Je regagnai le monastère par tous les chemins possibles. Celui de terre qui traversait des vergers, la volée droite des marches qui montaient tel un puits aux murs à demi écroulés, vers des maisons pourvus de jardins, de terrasses, au bas d’autres maisons aux portes débusquées au tournant de cet escalier s’élargissant peu à peu en dalles longues et plates comme pour alléger l’ascension, feignant parfois de l’arrêter en faisant buter son ultime marche sur la paroi sèche d’un muret. Il fallait trouver l’issue dans un balancement des épaules, résister parfois à la tentation de redescendre de ce perron brûlant, s’ouvrant de chaque côté sur des passages ombreux. Je gagnai finalement la Repentia, route plate insérée tout en haut entre le cimetière et les dernières maisons à l’avant-poste des solitudes – c’est ainsi que je nommais le flanc sud de la montagne, ses rares habitations parsemées le long des sentiers, parfois de simples murs de pierres éboulées, dressées à la verticale de la pente qui montait en biais vers le col de Pierremont et plongeait vers le torrent limpide qui alimentait la Roya. J’avais gravi très haut ces solitudes mais à chaque retour, poussant la porte de ma cellule, je n’avais rien vu que le lit offert au repos et les écrans pâles des fresques reculant dans les murs frais. La fenêtre faisait face à la porte, et bordait de son côté extérieur le promenoir ouvert sur le cloître. Allongée sur le lit, je voyais les rehauts obliques des voûtes, leurs élans croisés. La nuit, le ciel s’encadrait dans le rectangle supplémentaire du cloître, le sertissait d’une obscurité étoilée. Les bruits résonnaient alors comme dans un puits.
La porte d’entrée du cloître se fermait chaque soir sur le couchant avec tant d’ampleur que l’ordre des rectangles se resserrait aussitôt à l’intérieur des bâtiments, ceux des portes alignées, des fresques effacées, des fenêtres étroites, des lits, des tables, un univers en dominos étalés, panneaux de noyers et de verre épars, liés par la même condition anuitée, regagnant l’ombre comme une bête sa litière. Les couloirs émergeaient alors, montaient puissamment, horizontalement, en découpe de l’espace, faisant régner un agencement de labyrinthe flottant dans lequel on hésitait à s’engager, où l’on calculait le parcours le plus bref possible pour regagner l’esquif défini de sa cellule, sa structures pluri rectangulaire, son emboîtement de cadres où le lit nous recueillait pour y sombrer. La nuit, là-bas, prenait possession de tout, scellant le sommeil à l’obscurité, faisant de nous des dormeurs de fresque, à demi présents, formes immobiles confiées à la transcendance du lieu. Des livres s’entassaient sous ma lampe, autres rectangles que j’ouvrais sur de multiples pages se réfléchissant, m’ouvrant à un univers de signes qui à leur tour me jetaient au matin sur le rectangle blanc d’une page à noircir de mots, à remplir d’une histoire lentement recueillie, comme purifiée aux arêtes de l’architecture qui me servaient inconsciemment de mesure. J’avais visité la chapelle au lourd retable serti de saints et d’anges aux visages rosés, soupesé le poids des prières portées ici à l’angle des solitudes. Les moines de jadis restaient isolés derrière le chœur par un fin réseau de grilles laissant passer leur chant, et plus loin, dans une salle découpée entre la sacristie et la chapelle, ils flagellaient leurs corps trop vivants, mataient leurs désirs à coups de blessures sanguinolentes, satisfaits ensuite de la béance où les jetaient la douleur de leur chair ainsi soumise à la géométrie de leur destin. Je retrouvai la même folie sur la fresque ourlant mon lit comme un mauvais rêve. L’aboutissement du parcours des moines s’inscrivait ici, ricochet infini de leurs incessants renoncements. Je ployai moi aussi devant une douleur si permanente, révoltée, plongée soudain dans l’intimité de leur dépouillement à vif. Les angles des rectangles formaient un univers suraigu, tranchant l’horizon comme de multiples couperets déployant leurs lames autour de moi. Je me détournai, désirant l’informe, le chaos, la matière meuble de la liberté. L’architecture autour de moi se rengorgeait, étouffant la fenêtre dans son cadre, gonflant la porte sur ses gonds comme si l’eau d’un naufrage l’imbibait soudain, menaçant de l’agrandir démesurément. Je sentis qu’un choix s’offrait à moi au passage de cette embrasure, à sa possible submersion, et je sortis, le cœur battant, ne poussant rien d’autre devant moi que la mosaïque de mon souffle où tremblaient les tesselles neuves de ma délivrance.
Maïca Sanconie
loin de Saorge, août 2005
Commentaires