AU-DELA DU VERTIGE : MISES EN ABYME OU LA TRADUCTION DES RESEAUX DE CLICHES DANS LES ROMANS HARLEQUIN
Par Maïca Sanconie le mardi, mai 16 2006, 13:56 - Traductions - Lien permanent
Article paru dans Palimpsestes 13, (revue consacrée à l'étude des problèmes théoriques et pratiques de la traduction dans le domaine anglais-français / français-anglais), (dir. Paul Bensimon), Presses de la Sorbonne Nouvelle, Paris, 2001
La trame narrative des romans des Editions Harlequin repose sur un shéma stéréotypé, qui s'articule lui-même sur des réseaux de clichés. Ce shéma présente deux personnages, un homme et une femme, éprouvant l'un pour l'autre une attirance aussi impérieuse qu'irraisonnée. Malgré une impressionnante série d'obstacles, à la fois externes et internes, provoqués tant par les nécessités de l'intrigue que par un fatum incroyablement riche en tempêtes, accidents, fractures, foulures et autres opportunes manifestations de la toute puissance du hasard et de l'amour, les deux héros parviennent à comprendre la finalité de leur existence et surtout, à l'accepter.
Car l'amour, dans les romans Harlequin, est un tyran qui assujettit les personnages et les rend conformes aux archétypes qu'ils sont sensés représenter : un couple idéal dont l'union est légalisée par l'institution du mariage. Ces représentations fonctionnent grâce à des réseaux de clichés dont la traduction, pour rester dans la vraisemblance, doit obéir à un processus particulier d'adaptation. Il s'agit, comme mon titre l'annonce, de mises en abyme, ou de "bouclages de niveaux fictionnels", selon la définition de Dominique Maingueneau . Ce procédé littéraire utilisé aussi bien dans le roman que dans le théâtre, de Don Quichotte à Hamlet, de L'Illusion comique à L'œuvre de Zola ou plus récemment The City of Glass de Paul Auster, brouille les niveaux fictionnels, toujours selon Dominique Maingueneau, et ouvre une fissure dans le monde fictif. L'oeuvre se réfléchit elle-même et donne au lecteur un sentiment de vertige.
Or le roman Harlequin veut précisément provoquer chez le lecteur cette sensation d'égarement de l'esprit. Son propos est même de l'exploiter afin de créer un lectorat dépendant, venant chercher dans ce type de littérature un émoi que ne lui procure pas, ou pas assez, sa vie réelle.
Le fonctionnement de l'intrigue Harlequin s'élabore autour de la résolution apparemment impossible du dilemme amoureux des deux protagonistes. L'amour seul peut triompher et c'est bien ce triomphe qu'il s'agit de célébrer dans le roman sentimental. L'amour opère donc à deux niveaux. Celui du désir, par essence individuel, et celui de l'ordre, social par nécessité. Autrement dit, l'amour mène au mariage, qui le consacre. Or, tandis que le désir suscite, comme il se doit, le vertige adéquat des deux protagonistes amoureux, les conventions sociales vont mener ce couple vers le mariage. L'amour doit perpétuellement se réfléchir dans les dialogues, les descriptions, les analyses des sentiments, les comportements, de façon à faire anticiper au lecteur l'heureux dénouement. Mais il faut aussi entretenir le suspens afin de ne pas déprécier la valeur de la "happy end" tant attendue. L'achat d'un livre Harlequin répond en effet à un horizon d'attente spécifique. Le pacte de lecture établi par la couverture des livres et la renommée de l'édition est confirmé dès l'incipit du roman, et obéit à des conventions différentes selon les pays et les langues. L'éditeur de la langue cible, en l'occurence le français, encadre l'opération de traduction qui doit permettre au lecteur de reconnaître tous les éléments des stéréotypes évoqués. La traduction doit non seulement soutenir les clichés existants mais aussi construire ses propres réseaux de clichés, afin d'assurer la continuité de l'histoire et la véracité, voire la logique, des émotions et des situations décrites. La traduction des réseaux de clichés doit par conséquent s'effectuer selon un procédé de mises en abyme, permettant de garantir un processus cognitif. Chaque réseau est reconstruit pour assurer la cohésion de l'ensemble, et de telle sorte que les clichés s'ouvrent à l'infini vers d'autres clichés, que le lecteur est ainsi assuré de reconnaître. Chaque mise en abyme doit réfléter ce que Dominique Maingueneau qualifie de "jeu sur le même ", où les effets de réel sont brouillés par la récurrence et la persistance du jeu amoureux stéréotypé.
Parmi les principales catégories de réseaux de clichés, j'ai choisi de prendre pour exemples celles assurant la cohésion des stétéréotypes des protagonises. Ces citations sont extraites de la masse des textes Harlequin , où, finalement, un héros peut toujours en cacher un autre et ceci à l'infini, puisque leurs principales qualités sont interchangeables et renouvelables pour ainsi dire ad libitum. Il faut puiser dans la réserve de l'archétype masculin Harlequin pour organiser les stéréotypes des héros du roman en cours de traduction, selon les prescriptions stylistiques en vigueur dans la collection. Le héros est donc considéré comme l’homme idéal, plus ou moins colérique, orgueilleux, macho ou compréhensif, sentimental et blessé par la vie, mais toujours grand, beau et athlétique. Les femmes, quant à elles, s'adaptent au personnage masculin, ce qui crée une plus grande variété de modèles (elles sont donc plus ou moins grandes, plus ou moins rondes, plus ou moins engagées dans la vie professionnelle, etc... ). Il est donc important d’amplifier les qualités physiques par des opérations de clichage, comme dans l'exemple : “The stranger was tall and superbly built, dark-haired and attractive” , où "attractive" devient "des plus séduisants". Et "A dark rakish look" devient, dans l'exemple suivant "terriblement séduisant, avec ses cheveux bruns et son regard de braise". Ici, bien sûr, ma traduction fait référénce à des éléments déjà établis par le roman. Il y a aussi une transformation des associations ou collocations directes, afin de faire resurgir le cliché. Ainsi "the tiger-like grace of his hips" devient "sa démarche féline et ses hanches étroites". De même, la métaphore laisse souvent place au stéréotype comme dans "his eyes as hard and unforgiving as wet granite" qui devient : " un regard dur et pénétrant". L’expression du regard est d’ailleurs propice au clichage, comme dans l’exemple :" His eyes as blue and unflinching as ever", traduit par "un regard d'acier, indéchiffrable" – bien sûr - car le séducteur, pour être séduisant, doit garder son mystère.
Le propos de ces transformations est de mettre en place les rouages du mécanisme cognitif permettant d'identifier le héros comme homme idéal. Ce mécanisme permet, selon les termes de Ronald Shusterman, qu'il n'y ait "ni écart, ni déviation de la norme" . Le portrait doit être moins réaliste en français qu'en anglais, afin de privilégier l'émotion. On pourrait probablement dire que la traduction abuse du stéréotype, en bâtissant des réseaux de clichés qui vont sans cesse réfléchir des notions de séduction et de virilité. La mise en abyme du héros permet de perpétuer le jeu sur le même, afin de provoquer le vertige de l'héroïne, et par identification, du lecteur ou de la lectrice. Ainsi le sourire dans la citation : “His well-shaped lips curving at the corners in a way she found joltingly attractive ” est-il réduit à sa conséquence : "elle se troubla" dans la traduction. Dans un autre exemple , nous voyons le trouble se transformer en fascination de type hypnotique, qui est la première phase de la prise de consience par l'héroïne de sa passion naissante pour le héros:
It was odd how he suddenly made the room seem so much smaller, thought Sara, finding herself unable to stop staring at those eyes that were so dark they were almost black.
La traduction va ici expliciter l'émoi amoureux puisque l'héroïne n’est plus maîtresse de sa volonté ni de son regard. Les yeux qui la fascinent ainsi deviennent logiquement "sombres et veloutés", l'élément sensuel étant apporté par le "velouté" de la prunelle en question. De même, les comportements du héros doivent-ils obéir à certaines conventions. Toujours athlétique, il est aussi doté d'une grande force morale. Ainsi la traduction de : "He was a tower of strength for the family" efface la métaphore en posant la question : "Que serait devenu sa famille sans lui ?", ce qui implique que le héros est indispensable. Sans le héros, sa famille s'effondrerait. Il est donc garant de l'ordre social. Ce clichage permet également d'anticiper le moment dramatique du roman où l'héroïne pourra être sauvée par ce preux chevalier.
Le stéréotype faisant du héros un véritable monument de virilité et de solidité, est consolidé par une attitude sobre de paroles. Il manifeste ses émotions par diverses activités musculaires. Haussements d'épaules, , lèvres mues dans diverses directions (comme dans l’expression “his lips twisted”), muscles qui tressaillent sur la joue, ne sont gardés en français qu'à condition d'être suffisamment compris par le lecteur français. C'est pourquoi ces gestes ou mouvements sont, dans la plupart des cas, réduits à l'expression de l'émotion qui les a provoqués, comme l’expression "his jaw clenching" qui devient simplement l'adjectif "furieux". Ces sentiments et émotions composent toute la panoplie du héros stéréotypé, dont le tendre coeur bat sous une carapace de froide ironie. Il est tour à tour indifférent, furieux, méprisant, etc..., comme dans la citation “Kane's mouth thinnned in scorn” , où littéralement, sa bouche se rétrécit dans une grimace de mépris, ce qu'il ne faudrait surtout pas faire passer pour un rictus. La bouche, dans les romans Harlequin en français, est forcément sensuelle... Enfin les métaphores servant à décrire les réactions du héros par rapport à sa partenaire sont aussi souvent réduites à des clichés, pour éviter le burlesque ou le mauvais goût. Ainsi dans la citation : "if he could bottle the flagrance of her he would be a millionaire overnight", il est clair que le héros attache une grande valeur à sa Dulcinée, mais le lecteur français n'apprécierait sans doute pas l'usage mercantile qu'il imagine en faire. C'est pourquoi le héros est seulement "enivré par son parfum". L'enivrement signalant fort à propos la mise en abyme, le vertige et son au-delà extatique, pour ne pas dire orgasmisque. Il faut que le vertige fasse rêver.
Les clichés doivent en effet favoriser la fonction onirique de la lecture, selon des shémas propres à l'imaginaire collectif du lectorat ciblé. La traduction française s'attache à une idée fantasmée de l'amour plutôt qu'à sa réalité quotidienne, contrairement au texte anglais. La qualité de la perception étant différente, il est nécessaire de rétablir la familiarité avec le stéréotype par l'intermédiaire du cliché. Et cela se fait évidemment au dépens de la véracité, car comme le souligne Ronald Shusterman, un "stéréotype intense ne produit pas un réalisme intense" .
L'utilisation extensive du cliché concerne aussi le stréotype de l'héroïne, comme dans cette citation:
A drop-dead-gorgeous blonde, Logan noted (...). She had the face of an angel and an eye-popping figure set off by a flirty yellow dress- but though he could appreciate beauty as well as the next man all he felt now was irritation.
La traduction opère une transposition afin d'accentuer l'aspect à la fois séduisant et innocent de la jeune femme, et de diminuer la force visuelle des métaphores. "The eye-popping figure" devient un archétype amoureux, celui de la sirène, renforcé par le cliché de "la silhouette de rêve". Encore une fois l'effet de réel est gommé afin que l'image laisse place à l'imaginaire. La dernière partie de cet extrait illlustre le conflit autour duquel se nouera l'intrigue (le héros est en effet irrité par tant de beauté, qui l'obligera à prendre conscience de son propre désir, donc de la nécessité de séduire la nouvelle venue, qu’il épousera comme il se doit à la fin du roman). Afin de filer la métaphore onirique, la femme est également élevée dans ma traduction au rang d'"apparition", mot qui remplace "beauty". Il s'agit en effet d'affirmer que cette créature de rêve n'appartient qu'à l'imagination de l'auteur et qu'elle n'est là que pour fonctionner dans l'imagination du lecteur ou de la lectrice. Elle doit être immédiatement reconnue comme figure achétypale permettant l'évasion hors du réel. La traduction met en place un "vertige de notation" , selon l'expression de Barthes, pour remplacer la puissance de l'anecdote dans le texte anglais et encourager "l'activité fantasmatique" du lecteur. Les clichés se calquent sur le texte anglais comme autant d'écailles irridescentes, destinées à attraper la lumière et à éblouir le lecteur français. Ainsi les silhouettes féminines sont-elles toutes de rêve dans les romans Harlequin en français, expression remplaçant par exemple le déjà avantageux "ravishing figure" dans le paragraphe suivant : Tall, sexy, with a ravishing model figure, she was years younger than her husband. Her rich chesnut hair framed her face in a wild tangle of curls, and she had wide blue eyes, a classical nose and a full, generous mouth”.
“A wild tangle of curls” devient “des boucles soyeuses cascadant sur les épaules”. Ici l'aspect naturel de la coiffure est remplacé par l'aspect sensuel de la chevelure. Encore une fois, la description réaliste laisse la place à l'évocation sensuelle et au fantasme. Les romans Harlequin traduits en français ne doivent pas en effet, être trop réalistes. Anne Marie Perrin-Naffak parle à ce sujet de "lissage esthétisant" , qui a pour but de donner au lecteur français les signes qu'il attend pour se reconnaître dans les personnages. La traduction doit enrober le réel, le déplacer vers l'imaginaire, principalement à l'aide de clichés. Ainsi dans la citation suivante:
He could tell she was furious. Her chin was high, and her entire body was rigid with resentment. He thought suddenly, stupidly that she had never been so beautiful. He snorted at himself wordly, recognizing the cliché, fully aware that she would consider his attitude patronizing.
Traduit par : “ Il contempla le visage fermé de la jeune femme, ses épaules crispées.
Elle était furieuse... Mais jamais encore il ne l'avait vue aussi belle. Quel cliché! songea-t-il, abasourdi par sa propre pensée. Pourtant, c'était la vérité. Et s'il avait le malheur de le lui dire, elle ne manquerait pas de le traiter de macho”...
le menton levé et le corps roidi de l'héroïne signifiant sa colère au lecteur anglophone, sont remplacés en français par d'autres représentations physiques : visage fermé et épaules crispées dénotent maintenant la tension, qui va être explicitée pour ne laisser aucun doute sur la nature de cette émotion. J'ajoute donc qu'"elle était furieuse". L'accumulation de ces expressions procède d'une mise en abyme qui comprend, dans cet extrait, une référence explicite au cliché. Le héros "snorted at himself wordly, recognizing the cliché". Ce repérage à l'intérieur même du récit a deux fonctions. D'une part il organise toute la relation autour de la véracité de ce cliché (il est reconnu comme indéniable), et d'autre part il permet à ce cliché de fonctionner comme une preuve d'amour individuelle, car l'émotion éprouvée par le personnage est unique, malgré l'usure de la métaphore. Autrement dit, bien que ce récit soit le même que tous les récits Harlequin, il s'affirme comme authentiquement différent. Le cliché a permis d'identifier le coup de foudre, et il est donc indispensable. Le lecteur pourra sans peine se reconnaître dans cette banalité, sans pour autant se déprécier. Il sait lui aussi qu'il s'agit d'un cliché, mais cela ne le dérange pas. En fait, il l'attend. Le cliché vient confirmer qu'il s'agit d'une situation universelle, que tout le monde peut vivre. Comment mieux exprimer la vérité que par des clichés? semble dire le personnage. Le roman Harlequin n'est-il pas le meilleur moyen de retrouver la vérité sans doute banale qui est en nous, mais qui nous caractérise comme des êtres humains, livrés à des sentiments aussi naturels qu'incontrôlables ?
S'il nie l'effet de réel, le cliché a ici un effet de nature. Le niveau de langage est tel que l'absence de valeur esthétique est justifiée par la nécessité et l'authenticité du sentiment. L'oeuvre s'ouvre bien ici à l'infini narcissique du lecteur et le livre pourrait se refermer tout aussi bien. Mais l'irruption de la conscience féminine empêche le roman de sombrer dans un monde entièrement stéréotypé. Avisée d'une telle remarque , dans l'exemple cité, l'héroïne trouverait en effet le héros “patronizing” en anglais et “macho” en français.
Les critiques adressées par les héroïnes Harlequin à leurs compagnons sont à ce propos toujours du même registre: les hommes, selon elles, ont tendance à exagérer. Force est de constater que ces femmes n'ont souvent pas les moyens d'exprimer leurs idées. Dans la citation précédente, c'est ainsi le héros lui-même qui pense pour sa belle. Or les femmes se taisent non par manque de moyens intellectuels mais par manque de moyens purement physiques. Devant tant de machisme, d'injustice, d'intolérance, de cruauté et de charme, l'émotion les étouffe. L'héroïne ouvre très souvent la bouche pour la refermer aussitôt, jugeant préférable de se taire ( ‘’She opened her mouth and then closed it again”) . De même, la phrase “she tried to regain some self-control” devient “un vain effort” dans ma traduction, vain parce que l'héroïne ne parviendra pas à contrôler la puissance de son émotion amoureuse. Ses réactions renforcent le stéréotype de la femme émotive et dominée par la volonté de l'homme. Ainsi " she clenched her jaw", est-il traduit par "elle serra les poings de colère" car les effets de mâchoire sont peu appréciés des lectrices françaises, de même que les nombreuses déglutitions et étouffements évoqués dans des expressions récurrentes comme "she swallowed" ou "a lump filled her throat" généralement traduits par des adjectifs comme “perplexe”, “médusée”, etc… Le stéréotype ne doit pas tomber dans la caricature, qui apparemment ne gêne pas le lectorat anglophone. Ainsi la phrase" Sara's jaw dropped" devient "elle le contempla, abasourdie", et non bouche-bée, qui aurait eu un effet trop réaliste, caricaturant l'héroïne en imbécile. Les citations suivantes rendent compte du registre de ces émotions, qui s'enrichissent de quelques clichés dans la traduction, toujours dans un souci de clarté :
-There was a look in his eyes that she could not read at all. But it sent a shiver down her spine all the same.
Traduit par : “ Pourquoi la regardait-il ainsi? Elle frissonna, incapable de comprendre l'émotion soudaine qui l'envahissait .”
- She stepped towards him, her hands clenched into fists.
Traduit par : “Furieuse, elle s'avança vers lui.”
- She lifted her chin and looked at him defiantly.
Traduit par: “Nullement impressionnée, elle lui jeta un regard de défi.”
Dans une autre citation, "she shot him a look" devient : "elle le fusilla du regard", et la métaphore pour le moins décapante "a look that could have stripped paint" devient : "avec tout le mépris dont elle était capable".
Un autre lieu commun donnant lieu à une prolifération de clichés en français concerne le coeur, siège de toutes les émotions et organe rudement malmené par l'intrigue du roman Harlequin. La circulation sanguine obéit aux mêmes impératifs de traduction. Ainsi "her blood thundering in her ears" devient non pas un bourdonnement d'oreille, trop proche d'une pathologie auriculaire, mais notre bon vieux cliché du "coeur battant à se rompre". De même, certaines métaphores savoureuses doivent être sacrifiées à la logique cartésienne et à la tradition romanesque. "She felt as if her heart had been cut and dropped in freezing water" donne l'impression d'un héros pour le moins cruel, puisque non content de lui arracher le cœur, il jetterait cet organe palpitant dans l'eau glacée de quelque lac abyssal. La traduction va euphémiser, selon l'expression d'Anne-Marie Perrin-Naffakh, et donner lieu à une simple lamentation : "Comment pouvait-il se montrer aussi cruel ?" Et comme un tel tortionnaire ne doit pas être un homme normal, la lamentation continue pour souligner cette monstruosité. "N'avait-il donc pas de cœur ? " s'exclame l'héroïne. L'image originelle est sauve, puisque le coeur est symboliquement désigné. Et peu importe qu'il soit masculin ou féminin, puisque de toute façon, les deux coeurs battront bientôt à l'unisson aux accords d'une marche nuptiale. Quant à l'affolement décrit dans la citation suivante, il doit lui aussi être euphémisé dans un cliché de pamoison : "Georgia's heart flapped around behind her ribs like a chicken trying to save its neck from the hatchet." Le poulet aurait davantage sa place chez le boucher que dans la poitrine, même généreuse, de l'héroïne égarée. C'est pourquoi je me contente de la faire "presque défaillir" dans ma traduction .
Enfin vient le moment crucial, où l'héroïne découvre le plaisir physique que lui procure son compagnon: As soon as he touched her, she fell apart. A soft roaring filled her mind, dismissing her hearing and closing her vision. Her legs buckled, sending her reeling into him for support. She grabbed at him blindly, intending only to anchor herself upright, and instead found herself smoothing her hands over his face in tactile renewal of its beauty.
Dans cette citation, la perte simultanée de la vision et de l'ouïe, consécutive à une émotion intense, ne sera rendu que par l'utile et récurrent cliché: "elle crut défaillir". Il faut naturellement expliquer la raison de ce trouble en constituant un réseau de clichés, ce qui donne : "ses sens enivrés semblaient la trahir", et "ses jambes ne la soutenant plus". Ayant décliné tous les symptomes de l'émoi, la traduction va mener naturellement à un autre cliché qui est : "au bord du vertige". Ainsi placée dans un équilibre précaire, la malheureuse évite la chute malencontreuse et quelque peu ridicule du texte anglais, où elle paraît vouloir foncer comme un rugbyman dans l'homme de sa vie. Dans le texte français, elle se contente de vaciller vers lui, éperdue, et dans un geste théâtral pose les mains sur le visage de l'Apollon immobile. L'attitude amoureuse est ici sensée répondre à l'attente du lecteur, invité à partager cet état périlleux où tout peut basculer vers le merveilleux. L'héroïne se trouve donc prisonnière de ses sensations, au point de ne pouvoir réagir. Elle voudrait ainsi : "tell him exactly what she thought of him", ce qui de façon condensée donne lieu au cliché "lui dire ses quatre vérités". Mais elle n'y parvient pas, d'autant qu'il la fascine par son sourire . Elle devient donc "muette d'étonnement" , puis "emportée vers les sommets de l'extase", lieu élyséen d'où l'on a forcément le vertige et qui remplace le "kaleidoscope of ectasy" du texte anglais, qui fait trop figure d'illusion de fête foraine ou même d'hallucination.
Les réseaux de clichés ayant soutenu les stéréotypes et la trajectoire des personnages, la fissure du monde fictif peut donc laisser place à la réalisation du sentiment amoureux. Le réel s'efface tout à fait dans la citation suivante : She smiled, her eyes misty, and crossed the room towards him, oblivious to everyone else. Traduit par : “Elle sourit, les yeux encore pleins de larmes, et s'avança vers lui, rayonnante. Plus rien ne comptait, désormais, que son amour pour “....
La fascination de l'héroïne est explicitée par l'expression clichée: "plus rien ne comptait que son amour pour...". Il y a bien sûr des obstacles ou quiproquos de dernière minute. La nature soumise de l'héroïne la pousse alors à renoncer à son idéal, en des termes quelques peu mordants comme dans la citation où elle se propose de sortir de la vie de son compagnon "quicker than she could say shark". En français, "elle sortirait de sa vie pour toujours" ce qui est peut-être moins rapide, mais tout aussi définitif. Mais une fin aussi dramatique est inenvisageable et dans les dernières pages du roman, tout s'explique, tout se résout, et les serments d'amour s'échangent avec multes effusions. Dans la citation suivante, le héros explique son point de vue: I was attracted to you from the moment you set foot in my office, but I struggled against the feeling, partly because I distrusted it and partly because of pride. If you knew how many of my own words I'd been eating recently ! Traduit par : “Je t'ai aimée dès la seconde où je t'ai vue entrer dans mon bureau. Mais je ne voulais pas le reconnaître. Par fierté, et aussi par ce que j'avais décidé de ne plus jamais tomber amoureux. Si tu savais comme j'ai désiré tout t’avouer ! ”
Il justifie son attitude par deux obstacles internes : son manque de confiance en ses propres sentiments, et son orgueil. Ses confidences ont autant pour but de rassurer le lecteur que de justifier son rôle. Il s'est comporté négativement parce qu'il était prisonnier de son stéréotype, l'empêchant de reconnaître ou d'avouer son désir. Heureusement, et paradoxalement, le cliché va le délivrer de ce rôle et nous avons la description du coup de foudre. "Je t'ai aimée dès la seconde où je t'ai vue", dit-il.... A quoi l'héroïne répond :
I've had the same problem, she laughed. And I thought it was Sarah who was causing the strain. I thought you were in love with her and couldn't marry her because Johnnie did not like her.
Traduit par : “Oh ! Chéri ! Moi aussi j'étais trop fière pour t'avouer mon amour, s'exclama-t-elle en riant. Je pensais que Sarah était la cause de tous mes maux. Je croyais... que tu étais amoureux d'elle, mais que tu ne pouvais l'épouser à cause de Johnnie.”
L'obstacle pour elle était d'origine autant externe qu'interne. La rivale et l'enfant, personnages secondaires de l'intrigue, l'avaient aveuglée sur ses propres sentiments et ceux de son partenaire. "Causing the strain" devient donc "la source de tous mes maux", cliché bien commode pour conclure et amener au bouclage de l'intrigue. La source des malheurs ayant été identifiée et neutralisée, le bonheur peut régner sans partage et pour l'éternité, comme l’annonce cette déclaration:
He met her eyes, his blue gaze steady and unwavering. "I love you, Sarah", he said quietly. "Will you marry me ?"
Traduit par : “Il plongea son regard dans le sien. Je t'aime, Sarah, déclara-t-il d'un air grave. Veux-tu devenir ma femme ? “
Le héros plonge son regard dans celui de l'héroïne, afin de prolonger la fascination hypnotique, et fait sa demande en mariage. Son regard, "blue, steady and unwavering", est la preuve inéluctable de toute absence de doute. Il sait ce qu'il veut, et il est conscient de la valeur de sa proposition. C'est pourquoi "d'un air grave" remplace la description du regard.
Cet essai a présenté les différentes étapes de la traduction en bouclages textuels du roman Harlequin. Condensations, enrobages et réductions de clichés ont façonné les réseaux stéréotypiques jusqu'à amener le lecteur à cet au-delà du vertige que le roman sentimental clôture par le garde-fou du mariage. C’est dans cet espace ultime que le cliché atteint son paroxysme, et donc ses limites. Car s’il ne participe pas à la finalité du roman, le cliché ne peut que se reproduire, et non s’organiser en niveaux fictionnels. Le roman se termine donc toujours par un bouquet de clichés, véritable feu d’artifice soigneusement amplifié en français, qui va réfléchir le thème et la morale de l’histoire, c’est-à-dire la recherche du bonheur conjugal. Là s’achève la mise en abyme. Pour retrouver la même ouverture du monde fictif sur le monde réel, le lecteur n’a – dans cette logique – d’autre solution que de lire une autre histoire bâtie sur des réseaux identiques. Et il y reconnaîtra avec satisfaction les mêmes clichés…
Commentaires
Tout d'abord bonjour, ou bonsoir.
Je suis une jeune fille de 15 ans et je viens réagir au sujet de votre article critique sur les romans harlequin. Bon nombre de personnes comme vous critique ces éditions que pour ma part je lis, alors j'aimerais vous faire part de mon avis : comme vous pouvez le voir, je suis une adolescente et j'aime énormément les romans de ces éditions. Elles n' exploitent pas " afin de créer un lectorat dépendant" les lecteurs en manque d'un "émoi que ne lui procure pas, ou pas assez, sa vie réelle". Pour ma part je suis très amoureuse mais cela ne m'empêche pas de rêver en lisant ces éditions. Oui car ces éditions font rêver et nous coupent de la dure réalité, tout en ne devenant pas une drogue puisque je lis bien d'autre genre littéraire et pas seulement des romans sentimentaux. Ces romans m'ont permis beaucoup de choses : de m'évader dans des moments difficiles, de me rendre le sourire et les étoiles dans mes yeux quand je les avaient perdus... Je ne comprends pas l'acharnement que vous avez, et bien d'autres, contre ces éditions qui procure des moments de détentes et qui sont ouvertes sur un large public, mêmes sur des lectrices ui avant ne lisaient presque pas. Après l'on se plaint que les gens ne lisent pas, alors arrêtez s'il-vous-plaît ces innombrables critiques sur des livres qui, à la base, veulent procurer seulement des moments de lectures aux personnes. Les héros ne sont pas stéréotypés ou les histoires impossibles puisque mes parents eux-mêmes ont vécu une histoire d'amour digne des harlequins. Et, de plus, ces romans sont très biens écrits, avec du vocabulaire qui m'a permis de m'enrichir, contrairement à ce que l'on pourrait croire.
Donc je tenais à vous dire que ces romans me font rêver et me surprennes au fil des histoires, ne tombant pas dans une répétition des mêmes histoires car chacune sont uniques, avec des personnages uniques... Elles ne m'empêchent pas non plus de lire d'autre genre littéraire et ne suis pas tombée dans une dépendance, mais simplement ces romans me permettent de faire des coupures entre chaques livre de styles différent. Et puis après tout ces éditions sont au deuxième rang des plus vendu et veulent seulement procurer les plaisir et l'envie de lire, et de s'évader le temps d'une histoire...
J'espère beaucoup recevoir une lecture et une réponse de votre part.
Salutations.
Sophie.