Maïca Sanconie

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Cette rubrique propose des articles traitant des oeuvres des peintres noirs américains (de la diaspora africaine dans le Nouveau Monde)

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mercredi, novembre 14 2007

LA COULEUR NOIRE AU COEUR DE L’ESTHETIQUE AFRO-AMERICAINE DANS LES ANNEES 1960

Cette rubrique propose des articles traitant des oeuvres des peintres noirs américains (de la diaspora africaine dans le Nouveau Monde)

Cet article a été pûblié dans La couleur du temps dans la culture afro-américaine, sous la direction de Claudine Raynaud, Presses Universitaires François Rabelais, Tours, 2005


Dans les années 1960, l’émergence de la couleur noire comme symbole politique a donné lieu à une tentative d’appropriation esthétique originale. C’est en effet à cette période que plusieurs artistes afro-américains ont voulu investir cette couleur, l’explorer, lui donner une priorité esthétique susceptible d’affirmer une présence visuelle des Noirs sur le sol américain. Cette tentative de définition esthétique soulève plusieurs questions. En premier lieu, il convient de se demander pourquoi ces artistes ont éprouvé le besoin d’une telle théorisation de leur pratique et pourquoi celle-ci s’est d’abord centrée sur la couleur. Il faut ensuite examiner comment cette tentative, qui s’est soldée par un échec, a été déplacée dans la problématique identitaire. Enfin nous serons amenés à considérer les différents aspects d’une « Black Aesthetics » qui s’est imposée comme une évidence jusqu’à la récente apparition d’une « Post-Black Aesthetics » - l’utilisation constante de l’adjectif « black » posant toujours le problème du rôle de la couleur noire sans que soit explicitée la nature ontologique de cette appellation.
J’ai choisi d’appuyer mon étude sur trois événements fondamentaux : la création du groupe Spiral à New York en 1963, qui a tenté une définition collective de l’esthétique noire ; la création de la série « Black Light » par l’artiste Faith Ringgold de 1967 à 1969 ; et le manifeste du peintre Raymond Saunders, intitulé « Black is a Color – I’am Color Blind », publié en 1967 dans Art Magazine.

Le groupe Spiral

En 1963, le leader syndicaliste afro-américain Philip Randolph , soucieux de créer un « nouvel ordre visuel » demanda aux deux artistes new-yorkais Romare Bearden et Hale Woodruff de rassembler un groupe d’artistes susceptibles d’apporter une commune contribution esthétique au Mouvement des droits civiques. Les réunions eurent lieu dans l’atelier-loft de Bearden sur Canal Street. Ces quinze artistes, dont une seule femme (Emma Amos), tentèrent de trouver des termes esthétiques fédérateurs. Ce n’était bien sûr pas le premier ni le dernier groupe de ce type, mais en ces temps troublés, il avait l’originalité de refuser un art de propagande tout en s’engageant sur le plan politique. Hale Woodruff suggéra de baptiser le groupe du nom de Spiral, en référence au symbole mathématique de la spirale d’Archimède, courbe plane qui décrit des révolutions autour d’un axe vertical. Les fondateurs voulaient aussi redonner vie à l’esprit de solidarité de la Renaissance de Harlem, tout en restant assemblés autour de ce qui était “...plus un concept qu’une organisation”, selon les termes du peintre Richard Mayhew .

Le groupe pensa d’abord organiser une exposition collective intitulée « Mississipi 1964 » afin de commémorer les événements de l’été 1964, où trois militants du Mouvement des droits civiques avaient été tués. Mais jugé trop politique, le projet fut abandonné. Romare Bearden suggéra alors de travailler sur deux couleurs symboliques, le noir et le blanc. Il avait en tête (suivant en cela l’exemple des muralistes mexicains) une peinture murale collective à l’instar de Guernica. Bearden finit par travailler seul à un photomontage qui allait déterminer l’ensemble de son oeuvre postérieure, les « Projections », où il raconte la migration de Noirs depuis la Caroline-du-Sud jusqu’à Pittsburgh puis à Harlem. Les autres artistes ont respecté le cahier des charges et l’exposition s’est tenue en 1964 à la Christopher Street Gallery, à New York. Puis le groupe s’est dissout en 1965, sans qu’aucune solution esthétique commune n’ait pu être trouvée pour refléter les aspirations civiques de ses membres.

Série « Black light » de Faith Ringgold, 1967-1969

Faith Ringgold, qui avait en vain tenté de rejoindre le groupe Spiral, cherchait alors un moyen de transcrire le concept de “Black is Beautiful” dans un langage plastique. Durant cette période, elle explorait à la fois la couleur noire et ce qu’elle appelle « le rythme africain », c’est-à-dire la façon alternative dont les motifs et les différentes nuances de couleurs sont distribués dans l’art africain (terme dont elle ne donne pas non plus de définition précise). Le concept de « Black Light » lui apparaît comme la solution plastique permettant d’harmoniser la lumière émanant des diverses nuances de noir, de brun et de gris de la peau et des cheveux d’une personne noire avec les autres couleurs de ses vêtements et de son environnement. » Si elle s’inspire de l’exploration phénoménologique de la couleur noire par les peintres Ad Reinhardt et Josef Albers, Faith Ringgold s’en différencie en sortant du champ esthétique pour charger cette couleur d’une symbolique africanisante. Selon elle, les artistes noirs d’Amérique, d’Afrique australe et orientale utilisent une palette plus sombre que les artistes occidentaux dont l’art est fondé sur la technique du clair-obscur, ce jeu de contraste entre ombres et lumières. Considérant que le clair-obscur ôte à la représentation de figures noires toute luminosité, elle revendique une influence africaine pour mélanger des pigments noirs à ses autres couleurs afin de les obscurcir, et pour élaborer ensuite des juxtapositions de couleurs figurant un « rythme africain ». Faith Ringgold fait une utilisation complexe de ce procédé dans « Flag for the Moon: Die Nigger »(1969), dont le titre, inspiré par les premiers pas de l’homme sur la lune, dénonce le racisme institutionnel aux Etats-Unis. Elle trace dans ce tableau rouge et gris les mots « Die » et « Nigger » de façon à ce qu’ils forment la matière même des étoiles et des lignes du drapeau. La couleur noire s’est ici matérialisée comme coloration, comme lumière diffuse symbolisant la présence de corps noirs menacés par l’idéologie de la nation. Dans le concept de Black Light, Faith Ringgold construit un système esthétique spéculaire, où la couleur est le reflet de la peau de l’artiste et symbolise son identité, voire son héritage, puisqu’elle fait référence à une supposée prévalence de la couleur noire en Afrique. Faith Ringgold évoluera ensuite vers la réalisation de masques, de figurines, et de tableaux-quilts où la narration prendra le pas sur le concept.

Manifeste “Black is a color - I’m color blind” par Raymond Saunders, 1967 (Arts Magazine) et 1989 (Long Beach Museum)

En partie publié en juin 1967 dans Arts Magazine, en réponse à un article d’Ishmael Reed sur le Black Arts Movement paru en mai de la même année dans cette revue, le texte intitulé « Black is a color – I’m color blind » a été repris dans son intégralité pour le catalogue de l’exposition collective que son auteur, Raymond Saunders, organisa pour le Long Beach Museum of Art, en Californie, en 1989. On note déjà dans le titre de Saunders une double affirmation, esthétique et politique. En effet, en affirmant que le noir est une couleur, il ramène le débat identitaire à la question esthétique, à la problématique de la création abordée par les créateurs mêmes. Puis Saunders replace la sémantique de la couleur dans le débat politique, en proposant une interprétation littérale de l’expression « color blind ». En tant qu’artiste et individu noir, il refuse de s’inscrire dans un système de discrimination raciale où l’individu est identifié par la couleur de sa peau. Autrement dit, il s’affirme avant tout comme artiste pour qui « La couleur est un moyen et non une fin ». Dans ce pamphlet, Saunders dénonce l’aliénation où conduit l’enfermement dans la protestation et le statut de victime. Pour lui, l’art doit s’intéresser à la condition humaine dans son ensemble. Limiter l’artiste noir à un rôle « pseudo messianique » pour sauver l’Amérique, comme le suggère Reed, est une véritable injustice empêchant les artistes noirs d’être véritablement créatifs. « Personne n’a de droit exclusif sur l’art », affirme-t-il. « Art projects beyond race and color, beyond America.» Dans son oeuvre, Saunders investit lui aussi la couleur noire d’une dimension symbolique. En effet, il l’utilise comme une matière organique qui lui permet d’assembler les différents éléments du tableau, de les unifier. « Sur un fond blanc, dit-il en 1987, les choses tombent. Sur le fond noir, ça tient, ça chante... » On retrouve dans ce propos une notion de rythme, comme chez Ringgold, une familiarité intrinsèque avec un signifiant saturé de sens et de valeurs, proches de l’imagination matérielle chère à Bachelard. La couleur noire permet également à Saunders de représenter des figures anonymes, de jouer sur des effets d’apparition et de disparition de la présence afro-américaine - ou de la sienne propre - comme dans « Beauty in Darkness » (1992).

Histoire et esthétique

Si ces trois événements permettent de comprendre comment s’est organisé le débat autour d’une définition esthétique centrée sur la couleur noire, et comment, dans tous les cas, ces démarches ont abouti à la définition d’une expérience esthétique, plutôt que d’une théorie, on peut toutefois se demander pourquoi dans les années 1960 cette nécessité a émergé dans des termes aussi restrictifs. C’est sans doute qu’en se maintenant à l’écart des bouleversement de l’esthétique expérimentale de l’époque - du non-art et de l’anti-art - les artistes afro-américains ont tenté d’établir une nouvelle catégorie où l’être physique de l’œuvre induisait sa définition. Ces trois événements s’inscrivent en effet aussi bien dans l’histoire de l’art universel que dans la trajectoire tracée dès 1925 par Alain Locke, qui dans « The New Negro » avait tenté de définir le « Negro Art » comme une contribution à l’art américain, sans esthétique fonctionnelle propre. Locke réclamait une inscription dans l’histoire, où le passé africain et américain fusionneraient dans une nouvelle expression correspondant au nouvel homme noir. Mais cette tentative de fonder des courants africanisants resta elle aussi stérile. En 1943, James Porter, dans son ouvrage « Modern Negro Art », et plus tard Cedric Dover avec « American Negro Art »(en 1960), prônaient la création de symboles et de signes qui reflèteraient les « besoins esthétiques » des Noirs américains, arguant que le public noir américain demandait ces repères symboliques. Or dans cette optique, l’artiste cherche à figurer un langage collectif plutôt qu’à développer un langage propre. L’origine raciale d’un artiste donne donc un sens particulier à son oeuvre, et l’on en vient à parler de « Black Art » dès la fin des années 1960 et au début des années 1970 pour désigner ce qui est en réalité l’art créé par des artistes afro-américains. Cette logique octroie à l’artiste une fonction sociale, l’artiste noir militant devant même oeuvrer dans la rue pour donner forme à des symboles rassembleurs. Les créateurs de « Black Art » sortent du champ esthétique pour gagner le champ identitaire, où la couleur noire fait seulement référence à la couleur de peau de l’artiste. Il faut également replacer ces tentatives de définition esthétique dans un contexte international. Car c’est dans les années 1960 que commencent à s’élaborer les premières théories de l’art moderne. Jusque-là, ce sont les artistes qui ont principalement tenté de définir des mouvements et de fixer leurs objectifs. Je citerai notamment le manifeste futuriste de Marinetti de 1909 prônant la « sensation dynamique » ; le groupe du Cavalier Bleu de Kandinsky et Frantz Marc, s’inspirant en 1919 des théories de la couleur de Goethe pour développer la subjectivité de l’artiste ; le Bauhaus, fondé la même année à Weimar par Walter Gropius pour donner une fonction sociale à l’art et à l’architecture ; le Manifeste du suprématisme en 1915, où Malévitch affirme la suprématie de la sensibilité pure, à l’aube d’un monde nouveau symbolisé par la révolution russe ; les manifestes du surréalisme en 1924 et 1929, prônant la révolution surréaliste et une philosophie du changement... Le besoin d’affirmer une autonomie radicale de la création artistique n’est pas nouveau. En art, le changement s’organise sur la rupture, et la rupture est ardemment désirée par les artistes noirs dans l’Amérique des années 1960. Le manifeste de Saunders s’inscrit dans cette dynamique artistique.

Black aesthetics

C’est de cette période que date aussi la crise de légitimation de l’art contemporain, opposé à l’art moderne et à ses révolutions formelles. Dans le bouleversement socio-politique que connaissent alors les Etats-Unis, les artistes afro-américains ressentent le besoin d’un espace théorique de liberté où pourraient circuler leurs propres normes au sein d’un système de notions, de concepts et de catégories qu’ils auraient élaborés en dehors du cadre institutionnel réservé jusque-là au champ esthétique. Le discours critique proprement dit ne s’est construit qu’après, dès le début des années 1980, et il a circulé quasi exclusivement dans un espace défini comme celui de la « Black Aesthetics ». Mais ce terme a essentiellement investi une approche identitaire, et l’esthétique noire en est venue à se définir comme un ensemble de traits culturels propres à un groupe ethnique. Or c’est un terme insuffisant et insatisfaisant. On peut parler d’artistes appartenant à la mouvance d’un art identitaire, mais ce dernier n’est pas l’apanage des Noirs américains. On peut aussi parler de référents culturels, et d’une volonté commune de réinscrire une présence dans l’histoire et dans la terre américaine.

En 2003, j’ai relevé l’expression « traditional African American themes » pour définir l’esthétique noire dans le catalogue de l’exposition intitulée « Black is a color: African-American Art at the Corcoran Gallery of Art », à Washington D.C. Ce titre rendait hommage au pamphlet de Saunders de 1967 et présentait les oeuvres des artistes afro-américains dans les collections du musée. Le brûlot des années 1960 s’est donc, quarante ans plus tard, transformé en texte fondateur d’une tradition, et la problématique esthétique a été réduite à une simple thématique.

Les termes de l’appellation « Post-Black Aesthetics », née à l’aube du XXIème siècle, montrent bien que le rôle de la couleur noire n’est plus que référentiel. La conservatrice Thelma Golden semble être à l’origine de cette dénomination, par lequel elle reconnaît l’identité raciale comme étant « both a hollow social construction and a reality with an indispensable history ». La notion de race est donc mise à distance mais reste normative. On peut voir dans cette approche l’effet du post-modernisme, comme en témoigne l’éclectisme de l’exposition « Freestyle » que Thelma Golden a organisé en 2001 au Studio Museum de Harlem, rassemblant 28 jeunes artistes afro-américains utilisant notamment les nouvelles technologies, sans unité de styles ni de formes. Thelma Golden a également été la commissaire de l’exposition « Black Male: Representations of Masculinity in Contemporary Art », qui s’est tenue au Whitney Museum, à New York, en 1994. Là aussi, la présence a été symbolisée par la couleur, mais c’est le corps tout entier qui a investi le champ esthétique. A cet égard, l’artiste Kerry James Marshall réalise une sorte de fusion des thèmes et des symboles, comme en témoigne l’exposition qu’il a présentée au musée d’art contemporain de Chicago en février 2003 sous le titre : « One true thing, Meditations on Black Aesthetics ». Il manifestait par là une volonté de circonscrire l’esthétique à la problématique raciale et de la ramener à la couleur noire, c’est-à-dire, à la couleur de la peau représentée. Ses personnages tels que « Lost Boys » sont selon lui des figures rhétoriques de la négrité. Il y affirme le souci de ne pas disparaître dans la non-représentation et y utilise une couleur noire intense pour représenter la peau des personnages afin qu’il soient, selon ses propres termes « noirs de façon archétypale ». Lui aussi a recours à la matière de la couleur pour exprimer la présence afro-américaine, qui est bien sûr la sienne propre. La problématique est donc redondante et l’on peut se demander, près de quarante ans après l’affirmation émancipatrice de Saunders, si l’art ne suffit pas à l’expression de soi pour une complétude identitaire.

La peinture comme opération spéculaire

La démarche de Faith Ringgold, les oeuvres de Raymond Saunders ou de Kerry James Marshall témoignent sans doute d’un besoin mimétique d’affirmer dans la peinture la présence du corps noir, et donc celle du corps de l’artiste - de symboliser cette présence en jouant avec la matière de la couleur, et donc de l’en distinguer d’une autre présence, la présence blanche, qui est comme par hasard celle de la toile à peindre autant que la couleur symbolique des membres de la société dominante. Le peintre utilise un matériau - une réalité matérielle - pour matérialiser cette présence, puis la symboliser. La peinture comme opération spéculaire témoignerait ici davantage d’un marquage socio-historique que d’une expression narcissique. Si le concept d’une «esthétique noire » est resté politisé, prisonnier de la faille sociale où il s’est engouffré, il n’est plus dans l’utopie d’une révélation mais dans l’expression de la crise de la modernité où s’organise « l’après-noir », où l’image se fragmente hors du miroir. Ce qui se pose en fait aujourd’hui, c’est le problème du désengagement hors d’une définition qui n’a jamais pu apparaître sans disparaître dans ses contradictions intrinsèques, qui a été contestée dès sa naissance et maintenue dans sa polymorphie tentaculaire depuis près d’un demi-siècle.

Maïca Sanconie

mardi, novembre 13 2007

Eléments d'une esthétique du déplacement dans les oeuvres de Wifredo Lam et de Hervé Télémaque

Cette rubrique propose des articles traitant des oeuvres des peintres noirs américains (de la diaspora africaine dans le Nouveau Monde)

Le texte ci-dessous traite des influences de la diaspora africaine dans les œuvres de deux artistes des Caraïbes, le cubain Wifredo Lam (1902-1982) et Hervé Télémaque (1937-), d’origine haïtienne. Dualité de l’être et double temporalité caractérisent l’esthétique de ces peintres, fondée sur un déplacement entre les Caraïbes et l’Europe. La relation migratoire qu’ils établissent dans ce processus fait surgir des archétypes et des métaphores obsédantes fondant un véritable réseau diasporique dans l’écart même. (article publié dans Formes et écritures du départ : incursion dans les Amériques noires,, sous la direction d'A-A. Kekeh-Dika et H. Le Dantec-Lowry, éd. L'Harmattan, Paris 2000)

LA RELATION MIGRATOIRE : ELEMENTS D'UNE ESTHETIQUE DU DEPLACEMENT DANS LES OEUVRES DE WIFREDO LAM ET D'HERVE TELEMAQUE

Wifredo Lam et Hervé Telemaque sont originaires, de par leur naissance, du continent américain. Lam est né à Cuba en 1902, Télémaque à Haïti en1937. Ces deux artistes ont choisi, à deux époques différentes, de quitter leur pays natal pour venir vivre en Europe et plus particulièrement à Paris. Cette étude se propose d’analyser les relations qu ils ont entretenues avec leur culture d’origine, afin de retrouver dans leurs œuvres les influences de la diaspora africaine et celles des courants artistiques européens. Le déplacement hors de la terre natale a en effet provoqué un processus de rupture permettant l’accès à la mémoire de la diaspora africaine. Ces deux artistes ont constamment exprimé dans leurs oeuvres une culture syncrétique, où la migration sert de repère pour constituer ou archiver une mémoire du lieu d’origine.

L’ORIGINE DE LA RELATION


Wifredo Lam, né d’un père chinois et d’une mère mulâtre, s’est tou t d’abord établi à Madrid en 1923. Après avoir étudié les beaux arts à La Havane, il éprouva le besoin de quitter l’isolement d’une situation insulaire et de se confronter à une réalité artistique internationale. Le choix de Madrid, capitale de la culture espagnole, s’imposa naturellement à lui. Lam ne vint à Paris que quatorze ans plus tard. Il y découvrit un univers qui valorisait l’art africain comme l’ élément fondateur d’une nouvelle approche esthétique. Mais cette utilisation de l’art primitif par Picasso, ou les autres artistes de l’époque, était limitée à une approche formelle, dénuée de la symbolique et de l’affect qu’elle pouvait avoir pour un peintre métis comme Wifredo Lam. C’est le renversement accompli par Lam à partir de cette nouvelle intelligence de l’art africain qui lui a permis d’ouvrir son espace pictural au champ de sa propre mémoire.
En 1939, il rencontra André Breton et Benjamin Perret à New York, où il s’était rendu pour exposer ses oeuvres. En 1940, il quitta Paris occupé et rejoignit ses amis surréalistes à Marseille, pour attendre avec eux le bateau qui les conduira en Martinique en 1941. Lam ne rentrera à La Havane qu’en 1942, où il séjournera jusqu’en 1952. Après avoir voyagé à Haïti et à New York, il regagna Paris où il vécut, ainsi que dans sa maison près de Gênes, jusqu’à sa mort en 1982. Son style, d’abord classique, évolue rapidement sous l’influence de Matisse et de Picasso. Il commence tout d’abord par un traitement spécifique de la ligne: elle devient épaisse comme pour enfermer la figure (Bien cerné, 1938), puis esquisse peu à peu un glissement hors de la forme, suggère un déplacement qui fait surgir une deuxième figure. Il ne s’agit pas d’une ombre mais d’un double, représentant la deuxième dimension investie par l’artiste. Les positions frontales, hiératiques, sont perturbées par l’introduction d’un mouvement pendulaire qui plus tard permettra la symbiose avec un monde végétal et zoomorphe. Ainsi dans Homme/Femme (1942) et Symbiose (1942), la figure s’anime, se dédouble, annonce une métamorphose initiatique. Le personnage représenté s’animalise peu à peu et devient en partie oiseau ou cheval . Dans des tableaux comme Autel pour Yemaha (1944), apparaissent aussi les noms des divinités invoquées. L’influence de ce panthéon vaudou ne cessera d’animer l’oeuvre de Lam. Elle se manifeste dans une vibration constante de la couleur, de la forme, de l’arrière plan, comme pour fondre le tableau dans la nature environnante, en révéler la puissance dans un incroyable foisonnement synbolique.


Hervé Télémaque, lui, est issu d’un environnement culturel très proche de la France. De 1957 à 1960, il étudie à l’Art Students League, à New York. Pertubé par les tensions raciales de l’époque, il quitte les Etats -Unis et s’installe définitivement à Paris en 1961. Là, il rejoint le mouvement du Nouveau Réalisme et établit un répertoire d’objets et de formes qui mettent en scène son environnement. La gestualité expressive qui caractérisait le traitement de l’espace dans sa période new yorkaise disparaît progressivement. Des sections séparées par des lignes nettes structurent maintenant les compositions des tableaux. Mais l’oeuvre conserve sa spécificité originelle: iconographie influencée par le Pop art et mêlant des éléments de sculpture africaine (masques) à des éléments de modernité (l’ampoule électrique par exemple); la division de l’espace en deux niveaux de perspective; les signes qui semblent projetés sur la toile et qui, à partir des années Soixante s’écartent les uns des autres et restent pris dans un glacis froid. Télémaque transpose dans ses peintures des images de son île natale (sa végétation, la présence de l’océan, son histoire) mais loin de tomber dans la nostalgie il évoque ce paysage de façon ironique, tendancieuse, ajoutant souvent des commentaires à même la toile, qui reprennent le titre du tableau. Ainsi dans Maman, 1984, il écrit: ”Bruit dans ma gorge, pour le docteur” et dans Dérive , 1983: “La colonne semblait s’éloigner, il regarda, à nouveau, de côté’... La recherche du double sens, du brouillage de l’information , du détournement de l’image pour retrouver son signifié et le disséquer jusqu’à l’absurde, vont caractériser une oeuvre jouant avec les clichés et les fragmentations du corps et du réel, les réduisant à l’état de reflets vidés de tout affect.

LA MIGRATION EN EUROPE


Ni Lam ni Télémaque ne pouvaient envisager une carrière internationale dans le contexte de leur propre pays. Leur culture natale était à l’époque considérée comme subordonnée à la culture européenne et leurs identités haïtienne ou cubaine s’inscrivaient au second plan d’une réalité artistique universalisante dont Madrid ou Paris restaient le centre. Ils sont donc venus en Europe pour poursuivre leurs recherches artistiques, non pour affirmer leurs identités personnelles ou leurs cultures. Mais c’est leur exil volontaire vers ces lieux de ressourcement et de communication qui a introduit dans leur oeuvre la dualité et la double temporalité de ce que l’on pourrait déjà définir comme une esthétique du déplacement. Leur venue en Europe a en effet inversé un processus historique, où le flux diasporique du syncrétisme afro caribéen trouvait ses ramifications en Amérique. Lam et Télémaque ont tracé une autre route, depuis l’Amérique vers l’Europe. Un double déplacement s’est ainsi produit dans leur identité d’artistes noirs, sur un axe sémiotique qui permet une circulation des symboles et des éléments du passé, au delà de ce qu’Edouard Glissant désigne comme ‘l’arc antillais’ , ce cordon ombilical, historique, qui relie les Caraïbes à l’Amérique.
Cependant d’autres déplacements, glissements et soulèvements entravent ou voilent le mouvement de cette circulation, faisant affleurer des thèmes et des métaphores obsédantes à la surface des oeuvres de chaque artiste: le thème du double chez Lam, organisé autour d’un mythe fusionnel avec une nature hautement symbolique; le thème de la séparation chez Télémaque, soigneusement masqué par une mise en abyme des métaphores. Ces variations établissent la cartographie d’un topos d’affects et de signes dans l’écart même d’une disjonction du réel. Car c’est dans cet endroit de la rupture entre la terre natale et la terre désirée ou rêvée qu’apparaît l’imaginaire de l’artiste, que se livrent ses pulsions inconscientes. Paris, et l’Europe, deviennent alors le symbole d’un ailleurs où convergent le mythe du retour au pays natal et l’utopie de la sublimation de l’être.

LE PROCESSUS DE RUPTURE


La diaspora africaine a diffracté dans l’archipel caraïbe un ensemble de données et de valeurs qui se sont greffées aux héritages amérindiens et européens. Ce syncrétisme n’a fait que rendre plus opaque la notion d’ascendance, et plus fantasmé le voyage aux sources de la peinture.
En fait, cette notion d’ascendance, pour Lam et Télémaque, relevait purement de l’histoire personnelle jusqu’à ce que les deux artistes prennent conscience des valeurs de leur différence. Dans les sociétés pluri culturelles dont ils sont issus, les pratiques et références ancestrales étaient en effet si étroitement mêlées à la vie quotidienne qu’elles ne participaient pas d’une expérience esthétique. C’est l’influence de l’art africain dans le développement de l’art contemporain qui va faire converger l’identité de Lam avec un moment de l’histoire. C’est sa confrontation aux conflits raciaux américains qui semble déclencher chez Télémaque la mise en évidence d’un héritage lié à l’esclavage et à l’Afrique. Pour tous deux, le processus de rupture a structuré un imaginaire qu’une disjonction subjective avait refoulé dans les abîmes de la mémoire et de l’inconscient.
La richesse des cultures cubaine et haïtienne ne pouvait étre reconnue qu’à partir d’un déplacement qui modifiait et leur désir, et le regard qu’ils portaient sur la réalité. Car les racines de leurs identités s’enfonçaient dans une pluralité esthétique qui n’avait pas encore reçu de justification plastique. Lam, par exemple, est initié dans son enfance aux traditions africaines par sa marraine, Mantenica Wilson. Mais jusqu’à son arrivée à Paris en 1938 (à l’âge de 36 ans), i l ne s’était jamais inspiré de sa culture d’origine. C’est ainsi que Picasso, un jour de 1938, demande à Michel Leyris d’”apprendre l’art nègre à Lam”. Cette requête n’a d’ailleurs rien d’extravagant pour Picasso, pour qui l’art africain est avant tout une source de recherche formelle.
Les réseaux associatifs qui ont amené ces éléments de la diaspora africaine dans les oeuvres de Lam et de Télémaque semblent issue de la faille provoquée par la rupture avec le pays natal, permettant enfin l’émergence du symbolique. Certes l’influence du surréalisme, différente chez ces deux peintres, a été décisive dans cet accès au code de l’inconscient . Il les a cependant maintenus dans une dépendance de la figure et de la forme, comme si leur exploration plastique procédait d’une volonté de maîtriser cette affluence de symboles pour l’enfermer dans une enveloppe signifiante. Chez Télémaque, ce processus est renforcé par l’introduction de l’écriture sur la toile, afin d’empêcher le spectateur de pénétrer l’image, afin d’annuler la poésie évoquée. Lam, par contre, se défend de toute confrontation. Il cherche plutot à lier l’art occidental et l’art non occidental, non seulement dans leurs formes mais dans leurs signfications profondes. La présence de masques africains à la place des visages, par exemple, comme dans le célèbre tableau La Jungle (1942 44) renverse la problématique stylistique de Picasso, initiée dans les célèbres Demoiselles d’Avignon (1907). Il ne s’agit pas pour Lam de réduire la forme à une perception mais d’exprimer une autre perception du monde où la forme a pris un visage symbolique, celui des déités des cultes africains célébrés à Cuba. Lam est le premier peintre contemporain de la diaspora africaine à exprimer sa propre réalité culturelle sous une forme esthétique occidentale. Les masques, pour poursuivre cet exemple, acquièrent une telle puissance d’évocation que quelques stries ou un simple ovale allongé suffisent à suggérer l’émotion du personnage représenté, comme dans L’Invité (1964) ou Personnage (1969). Lam donne la vision d’un savoir dispersé par la diaspora et la migration, dans un monde unifié où l’art dit primitif retrouve ses valeurs mythologiques et en nourrit le présent. Son imagination, prolixe en obsessions, génère une iconographie fantasmagorique, permettant la continuité d’une communication entre l’homme et le monde sous une forme nouvelle, intuitive, participant de la négritude chantée par les poètes. Une fusion s’opère dans son oeuvre, annulant les frontières entre l’irrationnel et l’empirique, réconciliant les paradoxes historiques à la jonction de l’Europe, des Amériques et de l’Asie. Par ce tiers langage, étendard du tiers monde naissant, Lam abolit distance et durée pour signifier une connaissance immédiate et primordiale, à l’orée du courant artistique abstrait qui va faire basculer la peinture dans un au delà de la forme. Lam associe à l’esthétique contemporaine l’assemblage des topos désignés par sa mémoire et son inconscient. Son syncrétisme symbolise une fertilité bafouée, et célèbre les rites perpétrés par les figures enchevêtrées à la faune et la flore d’un Eden perdu. L’histoire alors se déploie dans une totalité temporelle, se réconcilie avec l’instant et la mémoire accomplit ainsi sa fonction phénoménologique. Elle porte l’oeuvre à sa capacité subliminale maximale, révèle le désir et entraîne vers une esthétique nouvelle, un nouveau langage plastique.
Utilisant avec outrance la charge médiatique de l’image, Télémaque a accentué la rupture avec ses racines jusqu’à la matérialisation de la cassure. Les tensions qui déchirent ses oeuvres peintes à New York dans les années Cinquante et Soixante se figent en nettes divisions de l’espace dans les années Soixante dix. Sa participation au mouvement du Nouveau Réalisme lui permet alors de donner aux objets de la réalité quotidienne le signifié de son inconscient, ce qui manquait à la duplication objective opérée par le Pop Art. Il invente son propre code sémiotique, désarticule le langage poétique projeté sur une iconographie dispersée. Les couleurs en aplat achèvent de désorganiser la perspective de ses compositions. Ligoté par les fragments de sa rupture avec le réel parfois matérialisés par des objets ou des calques collés à la toile le tableau désigne un vide et signale le caractère partial de toute communication. La convergence des mémoires défait les liens les plus intimes et les plus quotidiens et le déplacement s’introduit à l’intérieur de la toile. Il peut y être masqué par le collage, le calque, l’objet, mais l’approche émotionnelle est rendue impossible par la distance mentale qui y est établie entre l’oeuvre et le spectateur. Le tableau est alors clairement défini comme surface d’illusions, questionnant ironiquement la teneur de la vision et la réalité du souvenir. Le paysage reste inaccessible et l’absence de l’étre est sans cesse signalée par la représentation de l’objet qui marque son passage ( cane, lunettes...)
Dans son souci d’affirmer l’irréalité ou la surréalité de l’image vécue, Télémaque rejette toute symbolique dans une sorte d’apesanteur et reporte l’attention sur son élégante écriture penchée. La ligne, d’ailleurs, a pour but non seulememt d’immobiliser les formes, de les désigner comme signe, mais aussi d’en absorber la dimension émotionnelle. Elle souligne la couleur, incongrue et intense, et la dénue ainsi de tout propos esthétisant comme de toute luminosité. Télémaque semble vouloir délivrer sa mémoire du fardeau du sens, et s’opposer à la globalité du corps, qu’il représente soit par les traces de sa présence, soit par fragments. L’oeuvre se charge ainsi d’une masse d’interdits ramenés à la surface sous une forme disloquée, ce qui suggère qu’elle serait insoutenable dans sa totalité. Les objets ne sont plus que des signifiants, des signes clos circulant dans un monde médiatisé où tout est montré mais rien n’est vu.
L’artiste semble indiquer que la société de consommation a réduit l’importance des distances et des frontières, et qu’elle ne fait pas plus sens que les souvenirs du pays natal qui viennent blesser et troubler la perception lisse du présent. C’est sans doute ce qui explique la construction éclatée de ses compositions, bâties comme des fragments de puzzles où circulent des éléments de la réalité quotidienne, de la géographie, d’histoires personnelles et de l’histoire de l’esclavage. Il y a chez Télémaque une volonté manifeste d’ exorciser un passé trop lourd, dans une problématique complexe de rejet et de narcissisme, alors que Lam abolit la dimension contemporaine dans son oeuvre au moment même où il la signale. Il faut sans doute voir là une différence de contexte. La deuxième guerre mondiale a obligé Lam à regagner son pays natal, à se confronter à ce qu’il nommait lui-même “le drame cubain”, alors que Télémaque a établi une relation spéculaire avec Haïti, sans rupture dramatique. Il puise dans sa culture d’origine et la met constamment en relation avec l’histoire coloniale où la France joue le role de mère patrie. Sa position reste toujours ambigue: il dénonce le passé colonial de la France comme une sorte de prolifération souterraine, affleurant dans les interstices des images ou des discours pour y être aussitôt engloutie.

LA FONCTiON SEMIOTIQUE ET L’ECHANGE SYMBOLIQUE


Pour soulever le voile de la fonction sémiotique dans l’oeuvre de ces deux artistes, il faut revenir au type d’échange symbolique qu’instaure le déplacement. Le mythe d’origine a ses valeurs référentielles (le pays natal / le paysage la figure/ le corps maternel), qui définissent les termes d’un code sur lequel joue un principe de disjonction. Les artistes répètent dans leurs oeuvres la nostalgie du paysage familier dont ils ont été séparés. Cet éloignement semble aussi marqué dans la représentation des corps, disloqués chez Télémaque et extraordinairement métamorphosés chez Lam. Tous les signes porteurs des valeurs du pays et du corps participent donc d’un même imaginaire, et s’ordonnent sur l’axe de la séparation, du déplacement. Chez Télémaque, l’esthétique devient une métaphore de l’illusion, tandis que Lam s’approprie le signifié et l’intègre dans une géographie qui semble plus vivante encore que le réel. Illusion, intuition, ces deux paramètres de la création fondent une fonction sémiotique qui s’articule sur la rupture d’avec le pays natal et le symbolisme du corps maternel (Maman, 1984). Télémaque matérialise ce symbolisme dans l’expression “mère patrie”, apposée avec ironie dans un paysage exotique (La mère patrie, 1981) qui sépare deux habitacles en forme d’automobiles. La France est pour lui une mère abusive masquant l’origine véritable, la filiation africaine rompue par l’esclavage. Wifredo Lam, quant à lui, répète à l’infini le thème de la maternité et de la fécondation, et les corps fantastiques qu’il représente semblent se générer d’eux mêmes, à l’image de la végétation. Deux pôles d’attraction , de part et d’autres des continents, permettent donc la circulation des archétypes autant que le détournement des valeurs. Lam est porteur d’une mémoire primordiale, dominée par les rituels de vie et de mort de civilisations perdues et retrouvées, tandis que Télémaque exprime une mélancolie existentialiste, figeant le réel dans un ensemble de signes apparemment dénués de liens.
La ligne est révélatrice de l’enveloppe signifiante permettant ces échanges symboliques. Chez Lam la ligne est fluide et glissante, calligraphiée, puissamment maîtrisée non pour enfermer la forme comme dans l’oeuvre de Télémaque, mais pour lui rendre sa fonction de signe. Les déplacements accidentels du trait correspondent aux déplacements de la figure dans l’espace, passant de l’état animal, végétal, mâle ou femelle, à la stridence d’un angle qui les délimitent dans un espace de lecture. Tandis que le cerne net qui délimite les prismes figurés de Télémaque fait taire le tumulte de la mémoire et organise le refoulement. Les figures de Lam incarnent donc véritablement la relation qu’il entretient avec l’ensemble de sa mémoire. Il donne corps à l’interdit, pétrit la chair de sa découverte. La structure métaphorique de l’oeuvre de Télémaque, par contre, sa dématérialisation de l’image, simule la sauvegarde du souvenir et détourne le sens. Chez lui, la fonction sémiotique étaye la constitution d’un système de rapports, de reports et d’échanges entre des termes conceptualisant le déplacement. Ces deux artistes peignent dans l’écart permanent établi entre leur culture d’origine et l’esthétique européenne ou occidentale. Qu’il soit charnel, comme chez Lam, ou dématérialisé comme dans l’oeuvre de Télémaque, le concept de l’ailleurs dissimule la charge du désir. Chaque signe contient son potentiel de déplacement interne, de dissimulation narcissique ou libidinale, de polysémie, et leur complexité est renforcée par la structure des réseaux associatifs qui les ont mis en place. L’exploration des données stratifiantes de la mémoire, ses extensions spatiales, son tropisme vertigineux vers les abysses insondables du passé, permet donc de structurer les premières données d’une recherche sur une phénoménologie du déplacement. La diaspora inaudible produit de nouvelles surfaces signifiantes, inscrit à rebours des traces référentielles sur un topos qu’on croyait figé. La terre, figure maternelle et ses avatars (le pays, la maison) sont délimités pour Lam et Télémaque par des frontières picturales. Ce corpus d’énoncés est fait de moments discontinus, assemblés par l’histoire, refoulés par des inhibitions culturelles. L’esthétique du déplacement semble donc s’organiser autour de la barre disjonctive du réel. Elle met à nu des convergences subtiles entre les discours, les mémoires et les synboles. C’est le réel qui sépare et signale , par cette séparation même, la richesse de la diaspora.

L’HERITAGE


Wifredo Lam a été un artiste de transition qui a permis aux traditions visuelles et aux réalités du Tiers Monde de circuler librement dans l’art contemporain. Il propose une nouvelle vision du monde, où des forces archaïques se mêlent à la modernité techonologique occidentale. De La Jungle à Tiers Monde (1966), le mouvement pendulaire si propre à son oeuvre prend une oscillation dynamique, comme pour communiquer au temps la modernité des énergies archaïques et une représentation de l’homme antérieure à toute séparation d’avec la nature. Picasso avait utilisé la statuaire africaine en l’isolant de son contexte religieux et social. Lam a exploré ce contexte diasporique, donnant à son oeuvre un arrière plan politique et historique. Il a produit une vision surréaliste du monde, où l’homme était élevé au rang de déité et retrouvait une liberté conquérante.


Hervé Télémaque, quant à lui, a construit son oeuvre sur l’absence et la dérive de l’être. Il exprime la rupture historique de l’esclavage et sa prolongation perverse dans le colonialisme, le silence qui a effacé les noms, les identités et le langage des hommes et des femmes asservis, l’incapacité de saisir la révolte dans toute sa violence. Cet héritage perdu resurgit dans ses toiles au milieu d’objets contemporains dérisoires, dérivant dans une société de consommation dépourvue de sens. Dans ce monde fragmenté, l’homme est simplement de passage, évoluant dans une société qui le maintient entre aliénation et irréalité. Sa série des Dérives (1983), ses provocations comme Amin Dada et le silence de l’Angleterre (1976) témoignent de l’absurdité de certaines politiques. Il n’y a pas d’horizon dans ces tableaux, et toute expansion semble impossible. Ainsi Le Large (1970) n’est qu’un immense ballon envahissant l’espace de la toile, avec à son sommet une sorte de casque interdisant toute mobilité.
Chez ces deux artistes, le paysage est devenu une représentation mentale, où convergent leur héritage et leur échange avec leurs pays d’accueil. C’est le lieu où s’expriment toutes les contradictions de l’histoire, de l’exil volontaire et du déplacement. Leurs identités culturelles s’y présentent sous deux formes différentes: déployée chez Lam, refoulée chez Télémaque, dans une confrontation permanente avec l’art de leur temps. L’Europe est devenue pour eux la condition même de leur expression artistique, parce qu’elle permet la dynamique d’une esthétique plurielle, parfois contradictoire, où la diaspora africaine est intégrée comme simple marque d’altérité, non comme une dimension raciale. Aux Etats Unis, il faudra attendre les années Soixante dix pour que se mette en place une véritable corporation d’artistes noirs, réclamant leur intégration à la culture américaine sur la base de leur héritage culturel. Lam et Télémaque sont donc les produits d’une époque antérieure à l’organisation ou à la revendication d’une esthétique fondée sur la diaspora africaine. Ils se sont déplacés vers le lieu de leur imaginaire, vers ce que Jean Baudrillard appelle “ l’utopie qui met fin à la séparation topographique entre l’âme et le corps, entre l’homme et la nature, le réel et le non réel, la vie et la mort”. Leurs oeuvres fournissent les premiers éléments de ce qui peut se caractériser comme une esthétique du déplacement en dehors des polarités nationales, des polémiques tiers mondistes ou des débats Nord Sud. Cette esthétique est le fruit d’une nouvelle appréhension du monde où la diaspora africaine s’intègre comme élément artistique et historique, où elle signale un héritage influençant la perception de l’artiste plutôt qu’elle ne désigne une appartenance à une communauté raciale, comme c’est le cas actuellement aux Etats Unis. Le déplacement symbolise la subjectivité et l’autonomie de l’artiste, son choix d’un destin individuel enraciné dans une histoire commune et non dans le génie d’un peuple. Il s’opère dans ce que Toni Morrison qualifie de “ carte d’une géographie critique” et établit des rapprochements en dépit des ruptures de l’histoire. Il rend enfin possible la définition d’un itinéraire de l’histoire de l’art qui circulerait entre l’Afrique, l’Amérique et l’Europe et emprunterait, enfin, les chemins de la liberté.

Maïca Sanconie



Bibliographie: TELEMAQUE Noël, Bernard, “Hervé Télémaque”, in catalogue exposition ARC, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 1976. Tronche, Anne, “Hervé Télémaque: les espaces rhétoriques de l’objet”, Galerie Jacqueline Moussion, Paris 1989. Gourgue, Jacques, “Paradoxal”, n° 1 hors série, Port-au-Prince, Institut français d’Haïti, 1993. Michaud, Yves, “Fusain et marc de café – Deuil: le dessin, l’objet”, Galerie Louis Carré, Paris, 1994.

LAM: Fouchet, Max-Pol, “Wifredo Lam”, Cerle d’Art: Paris, 1976 Alain Jouffroy, “Lam”, Georges Fall: Paris, 1972 Kempel, Ulrich “ Wifredo Lam”, Galerie Lelong, Paris, 1988 Gaudibert, Pierre et Leenhardt Jacques, “Wifredo Lam: œuvres de Cuba”, Librairie Séguier – Maison de l’Amérique latine: Paris, 1989