Maïca Sanconie

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vendredi, octobre 17 2008

Lire en Fête : Si Naples m'était conté... à Versailles.

Pour leur cinquième édition de « Paroles d’Italie », l’association Paroles d’encre, implantée à Versailles et animée par Martine et Alain Gottvallès, avait choisi de mettre l’accent sur la ville de Naples, associée au thème de la littérature de jeunesse. Domenico Starnone, qui aurait dû présenter son roman Via Gemito (Fayard) étant cloué au lit par une mauvaise grippe, le programme fut écourté et condensé sur la journée du dimanche.
C’était donc l’écrivain et traducteur Jean-Noël Schifano qui, le dimanche 12 octobre, en début d’après-midi, inaugurait les débats en présentant son Dictionnaire amoureux de Naples (Plon). Erudit, passionné, volcanique – il devait d’ailleurs parler, avec ferveur, du musée qu’il a réalisé sur le Vésuve et dont un livre d’art rendra compte prochainement – Jean-Noël Schifano a été un remarquable directeur du « Grenoble », l’Institut Français de Naples. Je me souviens, en particulier, d’une soirée échevelée autour du lancement d’un chocolat qui reproduisait la forme caractéristique du célèbre volcan. Rarement un homme et une ville auront fusionné à ce point, et Naples l’a bien senti, qui a fait de cet écrivain son seul citoyen d’honneur français… Nous enchaînions ensuite, Jean-Noël Schifano et moi-même, sur un hommage à Anna Maria Ortese, qu’il a eu la chance de connaître personnellement et dont il a traduit le premier livre publié en France, L’Iguane (Gallimard). Nous avons évoqué sa personnalité et son écriture, et plus particulièrement deux recueils récemment publiés par Actes Sud : Tour d’Italie et Aurora Guerrera.
Puis, Laurent Gaudé lisait un extrait de son dernier roman, La porte des Enfers (Actes Sud) ; passage emblématique, puisqu’il décrivait l’arrivée de ses personnages devant l’entrée de l’au-delà, après avoir bu un café comme seul savent le préparer les Napolitains, un concentré de saveurs, explosif et ineffable. Dans un autre registre, il enchaînait ensuite sur la présentation et la lecture d’un extrait de son premier livre pour enfants, La tribu des Malgoumi (Actes Sud Junior) ; l’inventivité, l’humour et le rythme de cet extrait ont d’ailleurs enchanté le public de tout âge. Nous sommes restés dans la littérature de jeunesse avec Frédéric Morvan, qui a adapté et traduit pour L’Ecole des loisirs certaines nouvelles tirées du Conte des Contes de Basile, le génial conteur napolitain, trop méconnu en France. Toutes ces interventions étaient ponctuées par des chants napolitains : berceuses, pizziche, tarentelles introduites et interprétées avec tout le talent de Joséphine Lazzarino, une artiste formée à l’école de Giovanna Marini.
Un buffet italien devait clôturer, dans l’amitié, cette belle après-midi offerte par les deux amoureux de la littérature italienne que sont Martine et Alain, pourtant frappés par deux deuils récents. Nous leur disons merci de tout cœur.

Marguerite Pozzoli

samedi, avril 19 2008

Comptes rendus ?

A l’occasion de la conférence de Pierre Bergounioux : « La littérature comme lutte à mort des consciences »

Séminaire Flaubert 2007-2008, Ethique et esthétique
Ecole Normale Supérieure, Salle Dussane (Paris) 12 avril 2008

Pour la Corrézienne que je suis par naissance, deux auteurs contemporains me permettent de surmonter le vertige ressenti dans l’aberration où je me trouve : écrire en tant que sujet d’une histoire vécue là, dans ces prés, ces bois, ces champs, mais dont je n’ai pas hérité puisque fille, c’est-à-dire annulée dans l’histoire des noms des pères et rendue au hasard de l’enfantement anonyme des mères. Pierre Michon et Pierre Bergounioux m’ont ouvert un passage dans ce foisonnement d’émotions violentes, par l’adéquation entre leurs écritures et leurs connaissances intimes de ces paysages familiers, de la façon dont les corps se heurtent à la force vive des misères anciennes, des secrets perçus à l’inflexion des accents, de l’attraction morbide et suave des étangs, des ruisseaux, des robes fauves des troupeaux dont jaillissait le lait blanc et épais, ou le sang repus. Mon propre père, le jour où j’ai soutenu ma thèse, avait expliqué à mes professeurs qu’à une époque encore proche, chez nous, violer une fille coûtait moins cher que de voler un lapin. Paronomase incestueuse ? Ou reconquête paniquée, inconsciente bien sûr, de la puissance paternelle du nom que j’incarnais à ses dépens, que je volais pour exister dans le monde des idées, peut-être même pour exister seulement ? C’est en entendant Pierre Bergounioux évoquer le modèle paysan de « la dévolution patrimoniale » que le père de Flaubert avait appliqué à sa descendance, que j’ai compris, mutadis mutandis, la vérité de ma situation.

Gustave Flaubert, fils cadet de ce grand bourgeois né paysan, était symboliquement mort au monde puisque écarté de la transmission du patrimoine, et la littérature avait été sa « machine de guerre » pour échapper à ce destin de spectre. Ecrire pour être, en quelque sorte. Pas seulement survivre, mais obtenir la reconnaissance de ce qu’il était, de ce qu’il pensait, de ce qu’il défendait ou condamnait. Ecrire contre le sort qui lui était réservé. Pierre Bergounioux a dépeint Flaubert dans le cadre de la société de la monarchie de Juillet, puis du Second Empire. Il l’a fait revivre au sein d’une Europe littéraire qu’il a décrite par touches claires jusqu’à notre époque, nous a rendu ses batailles plus contemporaines, ses propres batailles à lui aussi, évoquant Barthes et Sartre à l’articulation d’une pensée confrontant la philosophie aux sciences sociales.

J’étais allée à cette conférence pour écouter Pierre Bergounioux, ou plutôt, l’entendre parler de littérature. Dans le couloir, j’avais reconnu la haute silhouette maigre, le visage émacié vu sur les photographies. Mais je ne m’attendais pas à la vigueur de sa présence, à l’énergie de ses gestes. Sa parole était un flux constant, abondant, sa voix sourde mais assez forte pour être entendue sans micro du fond de l’amphi où j’étais assise. Il a parlé pendant une heure et demie, le regard aveugle, le buste oscillant au mouvement de sa pensée. Son visage semblait chercher la lumière des fenêtres, à sa droite, dans un tropisme convenant à l’espace de sa parole. Car il parlait comme un livre, regardant à peine ses notes. Pendant une heure et demie, il a déployé l’architecture du monde littéraire français du XIXe siècle, soutenu par ses trois piliers : Balzac, Stendhal, et Flaubert. Il a révélé la puissance du réalisme, ses raisons d’être (sociales, historiques, politiques, philosophiques…), et la façon dont Flaubert s’en est emparé pour pourfendre la société où il vivait, n’épargnant que de rares personnages, comme la mort qu’il incarnait. Car à travers lui « c’est la mort qui parle », conclut Bergounioux en répondant aux questions de l’auditoire, soudain tourné vers nous, avec dans les yeux un feu ardent, une vivacité encore accrue, une joie qu’il cèle brusquement dans un regard intérieur lorsqu’on l’interroge sur la relation qu’il entretient avec Flaubert dans sa propre écriture. « Je n’ai jamais osé y penser », affirme-t-il, fidèle à sa position de témoin passionné de cette « lutte à mort des consciences ».

vendredi, février 8 2008

Fête du livre italien, 1-3 février 2008, à Paris

Bibliodiversité à l’italienne

C’est dans l’Espace des Blancs-Manteaux, au cœur du Marais, que s’est déroulée, ler, 2 et 3 février dernier, la première édition de la Fête du livre italien. Organisée par Gennaro Capuano, à l’origine de l’initiative “Leggere per 2” et libraire à Florence, cette manifestation a vu la participation d’un vaste public, venu suivre les différentes rencontres et flâner parmi les nombreuses tables d’éditeurs. Au centre de l’espace figuraient, justement les livres de nombreux petits ou moyens éditeurs – une rencontre était d’ailleurs consacrée à la “bibliodiversité”, visant à protéger la liberté et l’indépendance du livre. Cependant, des « grands » comme Einaudi avaient aussi répondu à l’appel. La gastronomie n’avait pas été oubliée, avec un stand de délicieux produits régionaux et une soirée d’inauguration qui a permis de déguster du vrai parmesan, coupé avec maestria, et du jambon de Parme, le tout arrosé de Lambrusco. Une exposition consacrée aux cafés littéraires italiens et présentant de nombreux documents originaux (livres, photographies, cartes postales et lettres d’écrivains), organisée par la librairie Grandangolo de Modène, rappelait le rôle social et culturel de ces prestigieux cafés, comme le café San Marco de Trieste, où Claudio Magris a sa table attitrée. Plusieurs rencontres et tables rondes ont permis d’évoquer des questions aussi différentes que la traduction d’auteurs italiens en France, la situation politique de Naples, le livre pour enfants, la littérature du sud... Le but des organisateurs était de montrer que, loin des clichés réducteurs, l’Italie fait preuve d’une grande vitalité en matière de lecture, et que le livre signifie échange, circulation d’idées, confrontation des points de vue. La fête s’est clôturée sur un concert de musique et de chansons napolitaines, tantôt traditionnelles – tarentelles et tamurriate – tantôt contemporaines, avec des airs de Pino Daniele.
Merci aux organisateurs qui ont su mêler des expressions culturelles aussi différentes, lors d’un week-end de grande qualité, accessible au plus grand nombre – toutes les rencontres étaient gratuites – sans jamais perdre de vue une exigence de qualité et de réflexion. A l’anno prossimo, en espérant que les éditeurs français seront plus nombreux à participer à cette manifestation. La présence d’un public passionné et curieux devrait les inciter à moins de frilosité !

Marguerite Pozzoli

mercredi, février 6 2008

Base de données "Au transport amoureux"


L'amour tient depuis toujours une grande place dans la littérature et curieusement, ce thème est moins célébré que d'autres, comme s'il était relégué au second rôle. Pourquoi ne pas lui rendre ses lettres de noblesse ? Pourquoi laisser la part belle à la littérature dite sentimentale ?

Après la publication de mon roman De troublants détours( Quidam, 2004) je souhaite mettre en oeuvre l'idée exprimée par le personnage d'Innocenza (p. 74) : créer une base de données rassemblant les livres consacrés à l'amour depuis l'antiquité (romans, pièces de théâtre, recueils de poésie, essais, anthologies). Les romans sentimentaux sont proscrits.

La base de données reprend le nom de la librairie décrite dans le roman : "Au transport amoureux".

J'invite les internautes à établir chacun une liste, par ordre alphabétique des noms des auteurs, dans les cinq genres mentionnés ci-dessus. Il n'est pas obligatoire que le nom " amour" soit mentionné dans le titre de l'ouvrage.

Merci de me communiquer vos listes ou suggestions, et je les incluerai au fur et à mesure dans la liste ci-dessous. Votre nom restera associé au livre que vous avez cité.

  • Romans

Duras, Marguerite, "L'Amant" (Alicai Hungerer)

Levy, Marc, "Mes amis, mes amours" (Marine Delacroix)

Manzoni, Alessandro : I Promessi Sposi (Kenneth Berri)

Musso, Guillaume, "Parce que je t'aime "(Marine Delacroix)

Stendhal, "La Chartreuse de Parme" (Alicia Hungerer)

Vian, Boris : L'Ecume des jours (Isabelle Schlauder et Nathalie Pommeret)

Wharton, Edith : The Age of Innocence (Kenneth Berri)

  • Pièces de théâtre

Shakeaspeare, William : Romeo and Juliet (Maïca Sanconie)

  • Recueils de poésie

Petrarca, Il Canzionere (Kenneth Berri)

  • Essais

Mascolo, Dionys : De l'amour, URDLA, Collection Bréviaires, Villeurbane, 1993 (Maïca Sanconie)

Rougemont, Denis : L’Amour et l’occident (Maïca Sanconie)

  • Anthologie

Perret, Benjamin : Anthologie de l'amour sublime, Albin Michel, Paris, 1956 (Maïca Sanconie)

vendredi, novembre 30 2007

Questionnaire du genre

Lors d’une lecture de l’écrivain australienne Susan Johnshon (www.abetterwoman.net) à Shakespeare and Co, en octobre dernier, l'auditoire posait de nombreuses questions sur son statut de femme écrivain. La plupart des personnes présentes étaient anglo-saxonnes et bon nombre de questions semblaient indiscrètes à mes oreilles françaises. Nous en avons parlé ensuite avec Susan, cherchant à comprendre comment les femmes écrivains se perçoivent dans le milieu littéraire et dans la société où elles vivent.

Il en a résulté le questionnaire ci-dessous. Nous invitons les écrivains, hommes et femmes, à y répondre.

1) Comment êtes-vous devenu (e) écrivain ?

2) Cela aurait-il changé quelque chose pour vous si vous aviez été un homme ? Pouvez-vous vous imaginer en homme écrivain ?

2bis ) Cela aurait-il changé quelque chose pour vous si vous aviez été une femme ? Pouvez-vous vous imaginer en femme écrivain ?

3) Comment vous percevez-vous en tant qu’écrivain dans la société où vous vivez ?

4) Pensez-vous que cette perception serait différente si vous viviez dans un autre pays ? (Vivez-vous ailleurs que dans votre pays natal ?)

5) Avez-vous un souhait particulier pour changer l’état des choses ou bien souhaitez-vous justement laisser les choses en l’état ?

Dolorès Polo répond : 1) Comment êtes-vous devenu (e) écrivain ? Le devient-on ? Devient-on autre chose que ce que l’on porte, que ce que l’on sent, que ce que l’on trouve en fouillant, en grattant, en maculant ses mains de terre, de peau, de feuille, d’eau souvent trouble ? Car peut-on sentir sans élaguer ou déchirer voire lacérer, c’est-à-dire sans ôter ce qui nous empêche justement d’aller à ce qui sent et même si ce que l’on sent se rapproche de la chose morte et nauséabonde ? J’ai envie de dire néanmoins que je suis devenue écrivain deux fois : la première fois, c’est tout enfant – 6 ans tout au plus – en écrivant mon premier poème en contemplant des fruits dans un compotier un jour d’automne. Donc devant une nature morte. La seconde fois, c’est lorsque mon père, avocat, a été assassiné. J’ai quitté l’Argentine. J’ai aussi quitté la langue espagnole.



2) Cela aurait-il changé quelque chose pour vous si vous aviez été un homme ? Pouvez-vous vous imaginer en homme écrivain ? 2bis ) Cela aurait-il changé quelque chose pour vous si vous aviez été une femme ? Pouvez-vous vous imaginer en femme écrivain ? Je peux m’imaginer en homme écrivain ; à partir de cette biographie masculine inventée, je pourrais m’imaginer en femme écrivain. Je peux tout imaginer en fait, et ce que j’aurais inventé être plus vrai que l’identité attestée par des papiers. Quand j’écris, je le fais avec tous les possibles, avec l’inventé et le civil, non que je me dédouble mais parce que l’écriture dilate, plonge, creuse, rêve en ce sens où elle explore le réel et le fait exploser. Il me semble qu’un écrivain, qu’un artiste, d’une manière générale, accepte, s’il est homme de travailler aussi avec sa part féminine ; de même qu’une femme développe, sans la renier ni l’outrer pour autant, sa part masculine. Mais je dois aussi avouer que j’ai parfois eu l’impression que si j’avais été un homme, beaucoup de choses auraient été plus faciles à vivre, notamment le fait d’être écrivain, parce que je n’aurais pas eu à secouer un poids non négligeable de tradition, que j’aurais eu d’emblée une « permission » d’écrire, que j’aurais un peu moins perdu sur d’autres plans de mon existence. Serait-ce quelque chose que je crois en tant que femme et de ce fait qui aurait orienté mes ''thèmes et ma façon d’écrire ? "

3) Comment vous percevez-vous en tant qu’écrivain dans la société où vous vivez ? Comme un drôle de petit personnage qui, finalement, gesticule beaucoup et même beaucoup plus qu’il ne serait nécessaire. Le petit personnage – bonhomme ou bonne femme – a toujours peur de ne pas assez vivre ou assez montrer qu’il vit. Il a l’impression de manquer d’espace. La vie est drôlement violente. C’est une lutte de chaque instant. Alors il joint le geste à la parole. Je n’ai qu’à écrire et me taire. Cela paraît paradoxal, hein ? Je ne crois pas que cela le soit. Se taire parce que la parole, c’est inutile, c’est le plus souvent utilisé à des fins mercantiles ou alors pour expliquer sans fin ce que l’on voit et se propose d’écrire. Or l’écriture n’est pas là pour coller au réel, au visible qui sont souvent falsifiés. Ecrire devrait suffire et c’est à cela qu’il faut tendre même si l’on y passe sa vie. Et c’est assez difficile comme cela sans prétendre faire autre chose que mettre toutes ses forces et sa concentration à écrire. Un engagement de tout son être… Hélas je gesticule encore comme si j’étais, en tant qu’écrivain, dans mon petit bocal ou dans ma petite vitrine et que des gens passaient sans cesse devant « un moi » en représentation de vivre.

4 ) Pensez-vous que cette perception serait différente si vous viviez dans un autre pays ? (Vivez-vous ailleurs que dans votre pays natal ?) Née en Argentine, je partage désormais mon temps entre la France et l’Angleterre. Des choses seraient différentes si je vivais encore dans mon pays natal, oui, mais des choses spécifiques – faits de société, coutumes, etc. – pas la racine du mal, pas le crime qui, au fond, sont incontournables en quelque lieu où l’on se trouve. Qu’est-ce qui a fait crime ? Qu’est-ce qui a fait rupture ? Que je vive ici ou là, c’est la question qui m’aurait tourmentée et me tourmente.

5) Avez-vous un souhait particulier pour changer l’état des choses ou bien souhaitez-vous justement laisser les choses en l’état ? Souhaiter. Desear. Finalement, je préfère le mot espagnol. Quand j’étais enfant, je l’associais à desechar qui signifie rejeter, refuser. J’aurais pu faire l’association avec desecar, dessécher, mais cela est impensable pour moi. Rien que le fait de « désirer » bouscule déjà l’ordre des choses. Le seul fait de désirer est inséparable de l’idée d’une transgression…

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