Maïca Sanconie

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Paroles de traductrices

Cette rubrique regroupe des portraits de traductrices par divers rédacteurs.

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samedi, mai 9 2009

Auto-portrait d'une traductrice barbue, par Maïca Sanconie

La barbe, je la porte pour les médias, en solidarité avec mes sœurs barbues qui manifestent au sein du très humoristique et très sérieux groupe féministe La Barbe (www.labarbelabarbe.org/Accueil/Accueil.html) . En vérité, ami lecteur, ami lectrice, je n’ai d’autres poils sur le visages que ceux de mes sourcils, haussés pour la circonstance dans une expression de grande perplexité.
Cette barbe, donc, je l’ai spontanément revendiquée en voyant ces jours derniers dans la presse un bel article (1) sur le traducteur Claro – beau barbu s’il en est, et qui excelle dans son métier. Cela fait déjà longtemps que, dans la pratique ordinaire, banale et solitaire de cette profession, je vois se succéder dans la presse des articles élogieux consacrés à des portraits ou des interviews de traducteurs. Mais où sont les femmes, me dis-je ? Posez-vous cette question : « Quand ai-je vu un portrait de traductrice, dans un journal, un magazine, ou même sur un blog ? » (et merci de m’envoyer votre réponse (2)). J’en ai commis quelques uns et commandé quelques autres, mais ils tardent à venir, même lorsque je les demande à des étudiantes qui se destinent à ce métier ardu et passionnant.
Où sont donc mes sœurs traductrices, qui besognent depuis des décennies dans l’ombre – dans l’ombre des médias, de leurs maris, de leurs enfants, toutes ombres confondues dans celles de la maison qui les abrite, des éditeurs qui les rémunèrent et des auteurs qu’elles servent dans un silence monacal. Elles sont pourtant nombreuses, si j’en juge par les noms portés sur les couvertures ou les pages de garde des livres d’auteurs étrangers, ou parmi ceux de l’annuaire que publie chaque année l’Association des traducteurs littéraires de France (elles y sont près de 600 sur les 860 membres, voir www.atlf.org). Nous connaissons les mêmes difficultés que les hommes, barbus ou non – bien sûr, puisque nous faisons le même métier. Et dans le métier même, nous sommes à égalité, chacun avec ses différences, sa singularité, son domaine. Nombre de traductrices remportent des prix brillants (3) , mais dans les médias, elles restent invisibles. Ne serions-nous pas, nous aussi, détentrices des « secrets d’un curieux métier » (4) ? D’aucuns (d’aucunes ?) pourraient objecter que nous n’avons pas fait nos preuves avec éclat, et que le monde des lettres attend encore nos révélations. On a bien vu, pourtant, Marguerite Yourcenar à l’œuvre dans la traduction des Vagues de Virgina Woolf, ou Henriette Guex-Rolle dans celle de Moby Dick, mais quel projecteur s’est braqué sur les visages de ces femmes et de tant d'autres après elles ? Leurs travaux sont pourtant là, attendant les commentaires (5).
Ne voyez pas, lecteurs, lectrices, dans ce projet d’autoportrait le dessein de me livrer à un exercice d’auto-admiration. Ma carrière est des plus modestes, et du reste, je ne suis devenue traductrice que par jeu, misant sur chaque texte le droit de m’adonner plus encore à cette inquiétante liberté, à cette invention de l'écriture au coeur-même de son gîte. Mon désir premier, archaïque, est la corde raide sur laquelle je m’avance face au vide, l’écriture qui court dans mes veines avec son flux de mots, et qu’il faut capter comme une source, avec les mêmes ruses qu’un fontainier, et la même concentration devant les orages qui abouchent aux fontaines de campagne des conglomérats de boue et de branches. Oui, traduire, pour moi, c’est jouer. A qui perd gagne. Aux gendarmes et aux voleurs. Aux balbutiements de l’enfant qui apprend de nouveaux mots. L’oreille posée au texte, écouter son cœur, en rendre la palpitation dans ma langue. Jouer au barbu, pourquoi pas ? A demander : « Une traductrice traduit-elle comme un homme ? ». Je vous entends rire…
La vraie question, bien sûr, est ambiguë, car elle porte sur l’accès à une visibilité que nous ne recherchons pas vraiment. Le traducteur, par goût, et peut-être aussi par vocation, est homme- ou femme – de l’ombre. Piégé(e) dans sa fonction de double éphémère de l’auteur, il ou elle ne demande rien d’autre que d’habiter le monde des mots, de s’en nourrir, au propre comme au figuré. A propos, à l’aulne du profit financier, nos gains sont chiches. Le traducteur survit. Mais quand il gagne beaucoup, c’est énorme – à la traîne de l’auteur et de l’éditeur, certes, mais énorme, comme une maison, un appartement, un compte en banque bien rempli. Ce gain fabuleux est rare, et confirme la règle d’ascèse du paiement au feuillet, de l’attente inquiète des versements des droits d’auteur, du coup de téléphone ou du courriel qui valide un contrat promis. Chez nous, point d’intermittents rémunérés, et peu de malades, puisque ne pas traduire signifie aussitôt s’appauvrir. Nous avons le bon goût de ne pas nous plaindre de nos maigres droits, de ne pas étaler nos misères. Nous nous sommes associés pour exister mieux, certes, et bien des progrès ont été faits, et sont enclenchés. Mais nous faisons partie de ces intellectuels précaires, amoureux du travail plus que du confort, et qui exerçons parfois un autre métier, partiellement ou non, pour continuer. Nul ne se plaint de son sort, à vrai dire, et ma seule critique s’adresse à cette société médiatique qui ne présente qu’une face de la réalité, la face barbue, masculine, comme si la traduction n’était qu’une affaire d’hommes.
Je n’ai consulté aucune collègue. C’est du fond de ma solitude que je lance cette bouteille à la mer, pour qui la trouvera et y verra le reflet des visages de tant de femmes ignorées. C’est seule, aussi, que l’idée m’est venue de leur coller une barbe, à toutes, pour voir… J’ai donc commencé par moi. Ma première impression ? Ca pique ! Mais sans doute est-ce l’effet d’une barbe nouvelle, qui n’a pas encore fleuri…

%% 1.Roller, Olivier, «Le traducteur Claro. Entretien », Télérama 3090, 1er avril 2009, pp 16-20.
2.Merci à Barbara Fontaine, traductrice de l’allemand, qui m’a cité un portrait d’Anne Damour, traductrice de Mary Higgins Clark, paru dans le magazine Elle (date à préciser).
3.Par exemple, en 2008, Martine Rémon, lauréate du prix Halpérine-Kaminsky Découverte, Barbara Fontaine lauréate du prix Angré Gide ; en 2009, Dominique Vittoz lauréate du prix Traduction Rhône Alpes etc. Vous désirez compléter la liste ?
4. Voir note 1. 5. Saluons le colloque "Traduire le genre : femmes en traduction" organisé par les centres de recherche TRACT (Université de Paris III) et Climas (Université de Bordeaux 3), dont les Actes paraîtront bientôt dans la revue Palimpsestes 22

dimanche, juin 15 2008

L'auteur italien Marta Morrazoni, traductrice en italien de THE GODS ARRIVE, d'Edith Wharton

Traduire

C’est une façon particulière de lire, la plus particulière et la plus rapprochée ; je m’y suis quelquefois frottée par expérience directe et je l’ai fait passionnément, ces quelques fois, bien que, après, j’aie eu du mal à donner une explication théorique à cette passion. Le sujet part de très loin, de la conviction que la langue maternelle est, pour l’écrivain, l’instrument de la vérité : il y a, dans la sonorité et dans la syntaxe d’une langue, quelque chose qui dépasse la simple fonction de communication, quelque chose de semblable à l’affection qui nous lie, bon gré mal gré, à notre point d’origine. Lire La recherche au lieu de La Ricerca, qui est pourtant passée entre les mains de grands traducteurs, c’est faire, d’une certaine façon, l’expérience d’une inestimable proximité avec la voix de l’auteur, avec ses habitudes linguistiques et avec son plaisir de raconter.
Mon travail de traduction a toutefois été indispensable, pour au moins soixante-dix pour cent, à mon travail de lectrice : je ne peux donc pas ignorer les voies et les thèmes concernant la traduction, complexes et marqués par plusieurs écoles de pensée, dans les méandres desquelles je ne m’aventurerai pas. Je serais incapable de m’en sortir. J’ai été une traductrice dilettante qui a commis, selon toute probabilité, bon nombre d’erreurs aussi bien de méthode que d’approche, ou plutôt, j’ai traduit en conjuguant mon désir de lire au désir qu’un auteur soit lu à travers moi. Dans tous les cas, je n’ai jamais lu d’aussi près, en respirant dans le cou de l’écrivain, que lorsque je me suis consacrée à une traduction. On m’en a confié bien peu, en fait, et un seul grand auteur, Edith Wharton, dont la proximité m’a aidée et stimulée : en la côtoyant, j’ai compris, entre autres, par expérience directe, à quel point sa langue, l’anglais de la fin du XIXè au début du XXè siècle, est fascinante et démystifie le lieu commun qui veut que sa syntaxe soit d’une grande simplicité structurelle. Quand on me proposa, voici quelques années, The gods arrive (Le chant des muses) d’Edith Wharton - et ce n’était pas son oeuvre majeure - j’acceptai, consciente du défi et stimulée par la curiosité. C’est un auteur qui me plaît, dont je connaissais, dont j’aimais et dont j’aime certains romans, surtout un, Le temps de l’innocence ; je la considère comme un auteur peut-être trop prolifique, mais impeccable sur le plan stylistique, lucide dans les contenus.
L’occasion m’était justement offerte de mettre les mains dans la pâte du style en question, d’en chercher et d’en éviscérer de l’intérieur le rythme et de faire partie, en partie, du travail de construction auquel elle s’était consacrée, jusqu’à en faire une raison de vivre. On ne m’offrait pas de traduire le chef d’œuvre, mais la main de la narratrice, même dans un travail mineur, était tout de même de première qualité, et la méthode, la composition et l’organisation du roman parcouraient le chemin qui était celui de ses meilleurs livres. C’est ainsi que, pour la première fois, j’ai lu une histoire au compte-gouttes, en me dépouillant de la hâte avec laquelle, habituellement, j’entre en relation avec un livre : aucune syllabe ne devait m’échapper, surtout, je ne devais pas laisser glisser entre mes doigts le rapport entre son et émotion, entre image et travail de gravure et de finition qui le sous-tendait. Il s’agissait de prendre la responsabilité de voir les personnages que, à mon tour, je devrais rendre visibles au public de langue italienne. Au plaisir de lire s’ajouta, durant une longue période, une réflexion appliquée à sentir ce que j’étais en train de lire, pour en adapter la tonalité aux cordes de mon propre instrument linguistique. Comme une sorte de transcription du violon au piano ? Je ne sais pas, cela pourrait paraître hérétique à l’oreille d’un traducteur professionnel et d’un spécialiste de la langue, voire à l’oreille d’un musicien ; pour moi, ce fut, plus d’une fois, un travail nerveusement épuisant, allié à une sensation d’impuissance. La tentation de plier la phrase à la première intuition, d’avoir en main, sans effort, le sens, et son rendu en italien, me donnait parfois l’illusion que le travail se déroulait sans effort, comme une lecture normale ; sauf quand je trébuchais et voyais s’effondrer le château initial lorsqu’une parcelle de discours, un that, négligé à la première dégustation de la phrase, brouillait les cartes : je restais là, mon jeu à la main, avec mon idée inutilisable. Qu’avais-je lu la première fois, et qu’est-ce qui ne fonctionnait plus ? Parfois, l’esprit se ferme dans le préjugé d’une intuition personnelle, au point de transformer cette intuition en barrière, au lieu d’une ouverture ; il n’est pas aisé d’y renoncer, et revenir sur ses propres pas, c’est admettre une défaite.
En lisant et en traduisant un livre de quatre cents pages environ, j’ai connu beaucoup de moments comme celui-là, j’ai vu changer la physionomie de l’héroïne, la fascinante et malheureuse Halo, quand je m’apercevais que j’avais donné à ses paroles une autre intonation que celle voulue par l’auteur. En un certain sens, j’ai vécu la synthèse des deux rôles de lecteur et d’auteur, vu qu’il ne me suffisait pas, et il ne suffit pas objectivement, de transporter un mot ou une phrase d’une langue à l’autre. Ce n’est pas un hasard si, d’un travail qui comporte deux dimensions, partagé entre frustration et exaltation, entre liberté d’interprétation et respect du texte écrit, a jailli mon roman le plus libre et le plus articulé1, que j’ai écrit dès la fin de cette traduction. Je ne peux toujours pas expliquer si l’élan créateur est né d’un besoin d’autonomie sans limites, après la cage de la traduction, ou de l’exemple d’une vaste forme narrative comme celle que Wharton m’avait proposée. Je ne peux même pas dire ce que j’ai appris d’elle, mais je lui dois sûrement le plaisir de raconter, qui m’a accompagnée l’année qui a suivi la traduction, année durant laquelle j’ai écrit pour moi.
Puis, le temps passant, et face à des traductions moins ardues, je me suis aperçue que la fascination exercée par cet écrivain avait largement déterminé le plaisir et l’effort de la traduction, car en première instance il y avait eu la gratification de lire, l’enthousiasme de traduire puis, plus modulé et médité, le plaisir de participer à distance à un projet d’invention.

Marta Morazzoni (37 libri e un cane, Filema, 2008) (Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli) (avec l'aimable autorisation de l'auteur)