Traduire
C’est une façon particulière de lire, la plus particulière et la plus rapprochée ; je m’y suis quelquefois frottée par expérience directe et je l’ai fait passionnément, ces quelques fois, bien que, après, j’aie eu du mal à donner une explication théorique à cette passion. Le sujet part de très loin, de la conviction que la langue maternelle est, pour l’écrivain, l’instrument de la vérité : il y a, dans la sonorité et dans la syntaxe d’une langue, quelque chose qui dépasse la simple fonction de communication, quelque chose de semblable à l’affection qui nous lie, bon gré mal gré, à notre point d’origine. Lire La recherche au lieu de La Ricerca, qui est pourtant passée entre les mains de grands traducteurs, c’est faire, d’une certaine façon, l’expérience d’une inestimable proximité avec la voix de l’auteur, avec ses habitudes linguistiques et avec son plaisir de raconter.
Mon travail de traduction a toutefois été indispensable, pour au moins soixante-dix pour cent, à mon travail de lectrice : je ne peux donc pas ignorer les voies et les thèmes concernant la traduction, complexes et marqués par plusieurs écoles de pensée, dans les méandres desquelles je ne m’aventurerai pas. Je serais incapable de m’en sortir. J’ai été une traductrice dilettante qui a commis, selon toute probabilité, bon nombre d’erreurs aussi bien de méthode que d’approche, ou plutôt, j’ai traduit en conjuguant mon désir de lire au désir qu’un auteur soit lu à travers moi. Dans tous les cas, je n’ai jamais lu d’aussi près, en respirant dans le cou de l’écrivain, que lorsque je me suis consacrée à une traduction. On m’en a confié bien peu, en fait, et un seul grand auteur, Edith Wharton, dont la proximité m’a aidée et stimulée : en la côtoyant, j’ai compris, entre autres, par expérience directe, à quel point sa langue, l’anglais de la fin du XIXè au début du XXè siècle, est fascinante et démystifie le lieu commun qui veut que sa syntaxe soit d’une grande simplicité structurelle. Quand on me proposa, voici quelques années, The gods arrive (Le chant des muses) d’Edith Wharton - et ce n’était pas son oeuvre majeure - j’acceptai, consciente du défi et stimulée par la curiosité. C’est un auteur qui me plaît, dont je connaissais, dont j’aimais et dont j’aime certains romans, surtout un, Le temps de l’innocence ; je la considère comme un auteur peut-être trop prolifique, mais impeccable sur le plan stylistique, lucide dans les contenus.
L’occasion m’était justement offerte de mettre les mains dans la pâte du style en question, d’en chercher et d’en éviscérer de l’intérieur le rythme et de faire partie, en partie, du travail de construction auquel elle s’était consacrée, jusqu’à en faire une raison de vivre. On ne m’offrait pas de traduire le chef d’œuvre, mais la main de la narratrice, même dans un travail mineur, était tout de même de première qualité, et la méthode, la composition et l’organisation du roman parcouraient le chemin qui était celui de ses meilleurs livres. C’est ainsi que, pour la première fois, j’ai lu une histoire au compte-gouttes, en me dépouillant de la hâte avec laquelle, habituellement, j’entre en relation avec un livre : aucune syllabe ne devait m’échapper, surtout, je ne devais pas laisser glisser entre mes doigts le rapport entre son et émotion, entre image et travail de gravure et de finition qui le sous-tendait. Il s’agissait de prendre la responsabilité de voir les personnages que, à mon tour, je devrais rendre visibles au public de langue italienne. Au plaisir de lire s’ajouta, durant une longue période, une réflexion appliquée à sentir ce que j’étais en train de lire, pour en adapter la tonalité aux cordes de mon propre instrument linguistique. Comme une sorte de transcription du violon au piano ? Je ne sais pas, cela pourrait paraître hérétique à l’oreille d’un traducteur professionnel et d’un spécialiste de la langue, voire à l’oreille d’un musicien ; pour moi, ce fut, plus d’une fois, un travail nerveusement épuisant, allié à une sensation d’impuissance. La tentation de plier la phrase à la première intuition, d’avoir en main, sans effort, le sens, et son rendu en italien, me donnait parfois l’illusion que le travail se déroulait sans effort, comme une lecture normale ; sauf quand je trébuchais et voyais s’effondrer le château initial lorsqu’une parcelle de discours, un that, négligé à la première dégustation de la phrase, brouillait les cartes : je restais là, mon jeu à la main, avec mon idée inutilisable. Qu’avais-je lu la première fois, et qu’est-ce qui ne fonctionnait plus ? Parfois, l’esprit se ferme dans le préjugé d’une intuition personnelle, au point de transformer cette intuition en barrière, au lieu d’une ouverture ; il n’est pas aisé d’y renoncer, et revenir sur ses propres pas, c’est admettre une défaite.
En lisant et en traduisant un livre de quatre cents pages environ, j’ai connu beaucoup de moments comme celui-là, j’ai vu changer la physionomie de l’héroïne, la fascinante et malheureuse Halo, quand je m’apercevais que j’avais donné à ses paroles une autre intonation que celle voulue par l’auteur. En un certain sens, j’ai vécu la synthèse des deux rôles de lecteur et d’auteur, vu qu’il ne me suffisait pas, et il ne suffit pas objectivement, de transporter un mot ou une phrase d’une langue à l’autre. Ce n’est pas un hasard si, d’un travail qui comporte deux dimensions, partagé entre frustration et exaltation, entre liberté d’interprétation et respect du texte écrit, a jailli mon roman le plus libre et le plus articulé1, que j’ai écrit dès la fin de cette traduction. Je ne peux toujours pas expliquer si l’élan créateur est né d’un besoin d’autonomie sans limites, après la cage de la traduction, ou de l’exemple d’une vaste forme narrative comme celle que Wharton m’avait proposée. Je ne peux même pas dire ce que j’ai appris d’elle, mais je lui dois sûrement le plaisir de raconter, qui m’a accompagnée l’année qui a suivi la traduction, année durant laquelle j’ai écrit pour moi.
Puis, le temps passant, et face à des traductions moins ardues, je me suis aperçue que la fascination exercée par cet écrivain avait largement déterminé le plaisir et l’effort de la traduction, car en première instance il y avait eu la gratification de lire, l’enthousiasme de traduire puis, plus modulé et médité, le plaisir de participer à distance à un projet d’invention.
Marta Morazzoni (37 libri e un cane, Filema, 2008) (Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli) (avec l'aimable autorisation de l'auteur)
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