Maïca Sanconie

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paroles de traductrice

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vendredi, octobre 23 2009

Le voyage d’Ulysse, par Emmanuèle Sandron

La chambre intérieure

Je me trouve dans ma chambre intérieure. Une pièce confortable, agréable, où je me sens bien. Je pourrais vous en dire la couleur, si je voulais, mais non, c’est trop intime. Il m’est difficile de la décrire, et pourtant, je la vois très bien. Les murs en sont tapissés des livres que j’ai aimés, des films qui m’ont marquée. Il y a beaucoup de disques et de tableaux, puis mes paysages – la Bretagne, l’Irlande, les îles Lointaines... J’y vois aussi, par moments, mais pas toujours, des bocaux de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Ce sont mes souvenirs d’amours et d’amitiés, mes moments forts, mes joies, mes tristesses, les relations que j’ai entretenues ou que j’entretiens avec les êtres qui me sont chers et mes fantômes...
C’est là que je travaille.

Pour traduire un livre, je dois trouver la porte qui mène à ce livre.
Ce n’est pas facile, parce que chaque objet, dans ma chambre intérieure, peut être une porte.
Si ce livre accepte que je le traduise, je trouve sa porte.
J’ouvre.
J’entre dans une autre chambre intérieure, la chambre intérieure de cet auteur que je m’apprête à traduire. Elle est meublée à peu près comme la mienne, mais ce n’est pas la mienne. Par exemple, la couleur en est différente. Et ce ne sont pas les mêmes livres ni les mêmes tableaux qui tapissent les murs. Parfois ce sont presque les mêmes, parfois ils sont très différents.
Pourtant je décide que, pendant tout le temps que durera ma traduction de ce livre, cette chambre intérieure sera la mienne. Et que tout ce qu’elle contient sera comme à moi, pendant cette période transitoire où j’occuperai mon esprit à faire, oui, transiter cette œuvre étrange dans ma langue.
J’entre dans la chambre intérieure de cet auteur.
J’entre dans sa façon d’être au monde.
J’ai ses mots, ses sons, son souffle, son univers dans la peau.
Voilà, je suis lui.
Je peux commencer à traduire.

Parfois, quand je traduis, il m’arrive de trébucher sur un mot, un son, un souffle qui ne sont pas de l’auteur.
C’est que j’ai quitté sa chambre intérieure, que je suis retournée dans la mienne. Alors je ferme le livre que je traduisais. Je suis face à ma porte-miroir.
Ma porte-miroir, c’est celle que je regarde quand je veux entrer en moi, aller profond, à l’intérieur. C’est celle qui me dit mes mots, mes sons, mon souffle. C’est celle qui me tend le reflet de mon univers. C’est celle qui me dit comment je vois les choses et comment je dois les exprimer si je veux m’être fidèle.
Je me place face à elle, ma porte-miroir.
J’ai mes mots, mes sons, mon souffle, mon univers dans la peau.Voilà, je suis moi.
Je peux commencer à écrire.


Un cerveau à soi

Voici ce que j’écrivais il y a quelques années . J’avais publié trois romans, j’en avais traduit quelques autres – suffisamment, croyais-je, non pas pour avoir fait le tour de la question, mais pour avoir un point de vue à donner. Je lisais beaucoup Paul Auster à l’époque, de là, sans doute, cette image de la chambre, à laquelle j’avais superposé mes Magritte et mes Chirico intérieurs.

En lisant ton autoportrait en femme barbue, Maïca, j’ai pensé à Siri Hustvedt, la femme de Paul Auster, qui vit sans doute elle aussi, bon gré mal gré, dans l’ombre de quelqu’un. Quand j’ai eu l’occasion de l’interviewer à propos de son dernier roman , elle m’a dit: « We invent people », « Nous inventons les gens ». Oui, sans doute, nous inventons les gens, constamment, et nous nous inventons nous-mêmes tout autant. Réfléchissant à notre position d’auteur lorsque nous traduisons un autre ou de traducteur lorsque nous écrivons qui nous sommes, nous ne faisons pas autre chose : nous nous inventons.

Et oui, le traducteur s’invente, jouant à être un autre, jouant à dire je dans le cerveau d’un autre. À force, je m’aperçois que j’en viens à ne plus oser écrire mon je. La place de l’autre serait-elle plus confortable ? Toutes ces identités à endosser feraient-elles des manteaux plus doux, des palliatifs sécurisants ? Je ne sais pas, mais j’en suis là : plus je traduis, moins j’écris. Je me suis leurrée longtemps – mais était-ce un leurre ou de la clairvoyance ? – en me disant que traduire, c’était écrire aussi – je le pense toujours – et que, traduisant, en fait, j’écrivais.

Alors, quoi ? Maïca, tu parles de l’ombre du mari, des enfants, de la maison, de l’auteur, de l’éditeur sur la traductrice. J’ajouterais volontiers celles de la mère, du père, de la grand-mère, de l’autre grand-mère, du grand-père, de l’autre grand-père, et de tous ces aïeux inconnus de nous qui n’en continuent pas moins de vivre en nous. Et à toutes ces ombres, j’ajouterais celle que projette sur lui-même le traducteur, impressionné par la force de ce qu’il traduit ou désabusé par ses faiblesses pour oser ajouter un livre à la bibliothèque humaine, un livre à lui. Comme si, ayant tellement circulé dans la chambre intérieure de tout à l’heure, ayant ouvert tant de portes et déambulé dans tant d’autres espaces intimes que le sien, il ne trouvait plus la force ou l’audace d’arpenter son propre « territoire fragile » . Comme si, ayant tant prêté son cerveau à d’autres, il ne parvenait plus à retrouver un cerveau à soi.

Il y a aussi la question des langues. Je sais qu’elle est là, qu’elle attend son heure, tapie dans les recoins de ma chambre intérieure. Tu parles, Maïca, des « balbutiements de l’enfant qui apprend de nouveaux mots », de « l’oreille posée au texte », d’« écouter son cœur », d’« en entendre la palpitation dans ta langue ». Je parlerais, moi, d’une langue maternelle qui n’est pas la mienne, de la révélation quand, à onze ans, j’ai appris l’anglais, que cette langue-là était ma langue première (ce qui ne se peut pas). Traduire de l’anglais en français serait donc pour moi jouer entre mes deux langues maternelles et trouver à exprimer qui je suis dans cet entre-deux. L’allemand est lié à la biographie de mes deux grands-pères et à l’histoire familiale. Quant au néerlandais, langue que, en définitive, je traduis le plus et qu’au départ je maîtrisais le moins, c’est la langue interdite : la langue maternelle de ma grand-mère qui lui a été refusée dans son enfance. Alors oui, à l’ombre du conjoint, des enfants, de la maison, de l’auteur, de l’éditeur, mais à l’ombre aussi de la famille, du roman familial, de la petite et de la grande histoire. Car, j’y reviens, si l’anglais est ma fausse langue maternelle, c’est qu’elle fut celle que mon autre grand-mère, francophone, entendit à sa naissance et pendant ses premières années de vie dans un camp de réfugiés, près de Londres, pendant la Grande Guerre. Baigné par ces ombres-eaux multiples jusqu’à perdre corps, mon je de traductrice ne reprend pied sur la terre ferme de sa (fausse) langue maternelle qu’en traduisant.

« Est-ce que l’extérieur va nous remplir complètement ou est-ce que nous allons créer quelque chose par nous-mêmes ? » me disait récemment Pierre Furlan . C’est cette question qui m’occupe maintenant. Car je vois bien que le passage d’une langue à une autre me remplit, qu’il comble les failles de mon histoire familiale et, ainsi, qu’il étaie l’édifice personnel que je construis livre après livre. Qu’en traduisant, j’écris et je m’écris. Mais n’ai-je pas autre chose à écrire que ce qui a été écrit avant moi dans une autre langue ?

Récemment, lors de la rétrospective que le musée d’art moderne de Paris a consacrée à Giorgio de Chirico, je suis tombée en arrêt devant cette toile intitulée Le Retour d’Ulysse. Ulysse rame dans sa barque sur une mer-tapis, traversant une chambre à la porte ouverte. Aux murs, de part et d'autre de la toile, deux tableaux (deux Chirico miniatures). À gauche, un fauteuil rouge; à droite, une chaise blanche. Cela pourrait représenter le travail du traducteur : le tableau de gauche est traduit dans le tableau de droite, le fauteuil rouge en chaise blanche, par le simple déplacement d'Ulysse dans sa barque sur le tapis. Traversant, il traduit, cela me semble clair. Maintenant, scrutant la toile dont j’ai désormais une reproduction au format carte postale sur mon bureau, je m’aperçois qu’Ulysse, bien que se déplaçant, est immobile : c’est la barque qui bouge, pas lui. Quand le traducteur transite entre deux langues, l’écrivain reste assis dans la sienne. Chargeons notre barque, et vogue la galère vers qui nous sommes.

jeudi, décembre 13 2007

Maryvonne Boisseau : ''Séduire le texte : lire, commenter, traduire''.

La rubrique "Paroles de traductrices" est consacrée à des portraits de traductrices d'hier et d'aujourd'hui.

1. Maryvonne Boisseau, par Maïca Sanconie

«Traduire, c’est d’abord une pratique empêtrée dans les chicanes des langues et des cultures », écrit Maryvonne Boisseau dans la synthèse qu’elle a présentée le 10 décembre à Poitiers, pour son habilitation à diriger des recherches intitulée Séduire le texte : lire, commenter, traduire.
A l’entendre s’exprimer de sa voix calme et posée dans la salle Mélusine où nous étions conviés, j’ai été happée par la limpidité de son raisonnement, l'élégance de son style, l'intelligence de son analyse. Le texte, tous les textes, chatoyaient de tous leurs possibles. Je notais des fragments de citation, les mêlais à mes impressions
Elle dit « engager un dialogue avec le texte pour l’amener à soi, au-delà de ses limites », « conduire le texte dans une autre langue en lui restituant sa puissance initiale par l’intermédiaire du commentaire ». A mes oreilles, les discours étaient ouverts comme des fleuves sur la mer. Je notais autour de moi le chevron pâle d’un manteau, la pierre verte d’un collier, l’écoute partagée. Corps immobiles, parfois une main qui se soulève ; lents mouvements, fulgurances des pensées. Traits d’humour. Citations. Références, limon fertile des théories. « On ne naît pas linguiste, on le devient », chuchote ma voisine. Encre reptilienne, quelques stylos sinuent sur des pages blanches, invisibles anamorphoses, nous devenons lézards aux paupières ourlées de corail, filant aux voix qui se déploient dans la vastitude de l'échange. « L’intraduisible ne peut se livrer que dans la réécriture. » J’acquiesce, j’adhère, Mélusine convoquée dans la féerie du jour d’hiver, gris tel un miroir cannelé de pluie. Le portrait qui s’y dessine est si juste et si dense qu’il en devient reflet. Je songe que celui ou celle qui traduit, c’est bien ce sujet lisant, désireux de combler les écarts qui font faille dans la matérialité des langues, dédié à son œuvre d’unification. Il ou elle est face au bloc noir dont parle Duras, cette matière de l’écriture que l’écrivain, justement « arrache » et « transporte » (La vie matérielle, Paris : P.O.L., 1987) pour être lu par les autres. Traduire, c’est donc aussi écrire avec, séduire cette puissance qui se dérobe dans les « énonciations croisées et concurrentes » qu’évoque Maryvonne Boisseau. Assise à sa table de classe, dans le dépouillement de la salle, dans son austérité, face aux membres du jury, face à nous aussi, elle nous offre une approche lumineuse de la pratique du traduire, et nous communions à ce mystère : le texte, le livre, et la parole qu’il engendre dans le même temps qu’on le lit.

Traductologue et linguiste, spécialisée dans la poésie irlandaise, Maryvonne Boisseau enseigne à l’Université de la Sorbonne Nouvelle à Paris 3.