Maïca Sanconie

Accueil Lekti-ecriture.com | Contre-feux, la revue littéraire | Les espaces de l'édition indépendante

vendredi, juillet 4 2008

"Et l'amour et la mer"... Premières rencontres littéraires de Palavas - 26-27 juillet 2008

Association Les Quais du Livre
Palavas
26-27 juillet 2008

Premières rencontres littéraires de Palavas

Organiser des rencontres autour du livre en plein de mois de juillet, c’était une gageure ! Et pourtant, c’est la pari que nous avons fait. Oui, nous pensons que vacances et détente ne sont pas incompatibles avec le plaisir de la rencontre et de la lecture. D’abord, parce que ces moments de disponibilité sont peut-être des plus favorables à la découverte et à l’émerveillement. Ensuite parce que les possibilités offertes par les lieux de Palavas nous ont semblé idéales. Enfin parce que les éditeurs et les auteurs, grands ou petits, proches ou un peu plus éloignés, ont accepté de jouer le jeu avec nous et de vous offrir cette première édition des Quais du Livre.
Le moment, le bord de mer... Une thématique nous est venue à l’esprit, comme le début d’un beau poème : “Et la mer et l’amour...” Il y aura donc des lectures de grands et beaux textes sur le thème de la mer (Moby Dick, le chef-d’œuvre de Melville, Le vieil homme et la mer, la fable cruelle de Hemingway, Tu, mio , hymne à l’amour et à l’adolescence, de Erri De Luca). Des jeux littéraires, une table ronde avec plusieurs auteurs de langue française nous entraîneront dans le territoire des « transports amoureux », qu’il s’agisse du conte de Minh Tran Huy, La princesse et le pêcheur ou des réflexions de Régine Detambel sur la vieillesse, pas aussi sage qu’on l’imagine. Nous essaierons aussi d’entrer dans la petite fabrique du roman en questionnant les écrivains sur leur pratique : « Comment ça s’écrit ? » sera en effet l’intitulé d’une autre table ronde à laquelle participeront auteurs et éditeurs.
Il y aura aussi un invité d’honneur, l’Italie, avec la présence de trois romanciers aux voix et aux univers différents : Luigi Guarnieri, Melania Mazzucco, et Claudio Piersanti. Ils nous parleront du renouveau du roman historique en Italie, mais aussi de la société italienne de ces dernières années, que leurs oeuvres questionnent avec gravité, ironie, légèreté... Un film inédit en France, tiré d’un roman devenu classique en Italie, I Vicerè nous permettra de prolonger cette réflexion et d’aborder le thème de l’adaptation cinématographique d’une oeuvre romanesque.
Nous avons aussi pensé aux plus jeunes : des ateliers pour enfants et adolescents animeront également ces deux journées.
Que ce soit sous le chapiteau au bout des quais pour rencontrer les auteurs et leur demander une dédicace, dans la belle salle du Palais des Congrès pour les tables rondes ou à une terrasse de café pour des « croissants cinématographiques », nous souhaitons que ces deux jours instaurent un dialogue convivial, dans lequel toutes les générations de lecteurs seront les bienvenues, pour une fête de l’intelligence partagée !
Marguerite Pozzoli

La manifestation se déroulera dans plusieurs lieux :
- un chapiteau au bout des quais, près de la plage, qui abritera les stands de livres. Y auront lieu les dédicaces des auteurs. Une partie de l’espace sera consacrée aux jeux et aux ateliers pour enfants.
-l’école de voile, (ou le petit théâtre, le samedi) où se dérouleront les lectures liées au thème de la mer.
-la bibliothèque, où se dérouleront les ateliers pour adolescents.
- le Palais des Congrès, où auront lieu les tables rondes et les spectacles.

SAMEDI
14 h 30 -16 h00

atelier enfants : Malika Doray, auteur-illustrateur
atelier adolescents : Hélène Ramdani, Le Navire en Pleine Ville Editions
atelier d’écriture : "L’atelier du Transport amoureux sur la mer", Maïca Sanconie et Chantal Danjou, auteurs

Lectures
15 h-15h 45 : Christian Bontzolakis : extraits de Moby Dick (H. Melville)
16 h –16h 45 : Marc Galabru : extraits de Le vieil homme et la mer (E. Hemingway)

17h 00 – 19 h00
Tables rondes
1.« Le roman fait des histoires »(L’écriture romanesque et l’histoire) (Luigi Guarnieri, Melania Mazzucco, Marta Morazzoni) animée par Marguerite Pozzoli
2.« Au transport amoureux » (l’amour en littérature , Min Tran Huy, Maïca Sanconie, Chantal Danjou, Régine Detambel) animée par Pascal Jourdana

19 H 15 :sélection des lecteurs des Quais du livre

21 h 00 Palais des Congrès :
projection du film « I Viceré », de Roberto Faenza, 2007 (adapté du roman homonyme de Federico De Roberto, version italienne sous-titrée : une grande fresque historique qui se déroule en Sicile au milieu du XIXe siècle).

DIMANCHE
10h –11 h 00 Petit déjeuner-débat : « Du roman au film » - débat autour du film de la veille au soir. modératrices : Marguerite Pozzoli, Claudio Piersanti

14h 30-16h30
atelier enfants : Malika Doray, auteur-illustrateur
atelier adolescents : Hélène Ramdani, Le Navire en Pleine Ville Editions
atelier d’écriture : "L’atelier du Transport amoureux sur la mer", Maïca Sanconie et Chantal Danjou, auteurs

Lectures
15 h-15h 45 : Christian Bontzolakis : extraits de Tu, mio (Erri de Luca)
16 h –16h 45 : Richard Bohringer, extraits de son dernier livre

17h 00 – 19 h
tables rondes :
1.« Comment ça s'écrit ? » (dans le secret de l’écriture romanesque) ( Alain Lacroix, Pascal Arnaud, Minh Van Tran ) animée par Pascal Jourdana, journaliste, critique littéraire
2.« Non solo mafia » (la société italienne dans le miroir des romans) (Claudio Piersanti, Marta Morazzoni, Melania Mazzucco, Lui Guarnieri) animée par Marguerite Pozzoli,

19 H 15 : sélection des lecteurs des Quais du livre

AUTEURS ITALIENS, invités d’honneur :
Luigi Guarnieri
Melania Mazzucco
Claudio Piersanti

Marta Morazzoni

Hommage à Pierre de Marbeuf. (1596-vers1650)
Sonnet

Et l'amour et la mer ont l'amer pour partage,
Et la mer est amère, et l'amour est amer,
L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer,
Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux qu'il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,
Qu'il ne se laisse pas par l'amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l'amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau,
Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l'eau pouvait éteindre le brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
que j'eusse éteint ton feu de la mer de mes larmes.

dimanche, juin 15 2008

L'écrivain et le monde. Claudio Persanti

L’astronef bleu et la “souris droguée”

La veille, j’avais démissionné d’une triste maison d’édition ; le lendemain (grâce à une carte de presse tombée du ciel), je dirigeais un mensuel de neurobiologie pour le compte d’une grosse firme pharmaceutique. Une rencontre qui s’était déroulée dans un bar où l’on m’avait présenté un monsieur très élégant qui venait de rentrer en Italie après des années passées aux USA. C’était un médecin qui avait toujours été manager pour de grosses industries pharmaceutiques américaines. Il était rentré depuis peu pour le lancement de la pilule anticonceptionnelle et avait décidé de rester.
Seul un Américain (même d’origine italienne) peut embaucher comme directeur adjoint un chômeur rencontré dans le bar d’un grand hôtel. “On m’a dit que vous aviez écrit un beau roman, et moi, je veux une revue qui soit très bien écrite”. “Je ne connais rien à la neurobiologie”, lui avais-je expliqué. Mais il était persuadé que tout pouvait s’arranger grâce à un cours accéléré. Le lendemain, je franchissais les portes en cristal, très surveillées, de l’immense aile industrielle consacrée à la recherche, accompagné du sympathique directeur. Le lieu qui m’impressionna le plus fut le stabulario, l’immense salle aseptisée où l’on gardait les animaux destinés aux expériences. Des centaines, des milliers d’animaux, surtout des lapins blancs et des souris, tous identiques, enfermés dans de petites cages en acier autonettoyantes. Dans l’air, pas la moindre trace d’odeur animale. “Ils me coûtent une fortune”, me dit le directeur. “Au moins pour ça, on devrait croire que nous ne nous amusons pas à les tuer !”. Du reste, c’étaient des animaux génétiquement sélectionnés, et leurs noms se réduisaient à des sigles parfaitement froids, comme C57BL/KS K11.
Ils avaient tous été conçus en laboratoire et ne connaîtraient jamais le monde extérieur. Le plus étrange, c’était leur tranquillité apparente. Ils nous regardaient, souris, lapins, chats et chiens. Plusieurs d’entre eux, dans un but pratique, portaient sur la boîte crânienne une sorte de valve permettant le passage des médicaments et des substances que les chercheurs introduisaient dans leur organisme. On ne respirait pas un air de violence, dans ces services, et tous les chercheurs avaient l’air de bons pères de famille, qui n’avaient aucune intention de faire du mal à qui que ce soit. Mon instruction accélérée fut chaotique, approximative et en grande partie, très belle : assister, au microscope à scansion, au phénomène magique du scrouting : un neurone émet ce que l’on appelle un “axone”, un prolongement doté d’une sorte de flair bio-électrique, capable de se régénérer et même de se dédoubler, au besoin, par exemple pour innerver une plaque détériorée par une simple petite coupure au bout d’un doigt. Mais naturellement, beaucoup de détails importants m’échappaient. L’hypothalamus, par exemple : je n’arrivais vraiment pas à comprendre son fonctionnement.
Un chercheur, qui s’apprêtait à disséquer une souris blanche, la décapita sous mes yeux et, un instant après, me montra le petit organe au bout du bistouri : “Ça, c’est l’hypothalamus”, me dit-il. Ce fut l’un des moments les plus dramatiques de ma formation “scientifique”. Avec l’aide d’un jeune graphiste un peu marginal, je me mis au travail et en deux mois, je publiai le premier numéro de la revue. A l’époque, on réalisait rarement la mise en page sur ordinateur, et nous travaillions tous les deux avec de la colle et des règles, sur la table lumineuse. De temps en temps, pour nous distraire ou pour recueillir des images et des informations, nous faisions un tour dans les laboratoires. Surtout le soir, et toujours dans des pièces fermées : on avait l’impression de vivre dans un astronef bleuté. Chacun faisait son travail soigneusement. Les lapins, par exemple, avaient des roulements de quatre heures : ils étaient mis à la chaîne à la fin du processus productif, et jouaient un rôle essentiel : signaler d’éventuelles impuretés dans les médicaments injectables. Chaque lapin recevait, à travers la veine jugulaire, une petite quantité de produit, et un thermomètre signalait la moindre variation de température causée par une impureté. Quand cela se produisait, le cycle s’interrompait, et cette impureté ne nuirait à aucun être humain. Mais mon souvenir le plus vif concernant cette période restera pour toujours la “souris droguée”. Une expérience répandue dans tous les laboratoires du monde qui étudiaient le système des endorphines. On rendait la souris dépendante de l’héroïne, qui entrait directement dans son cerveau à travers un petit cathéter. L’héroïne était fournie par les tribunaux ou par la police. La souris apprenait, très vite, qu’en appuyant sur un gros bouton rouge, elle recevait une dose.
J’ai eu ainsi l’occasion de voir, en séquences accélérées, ce qui arrive aux humains. Jour après jour, la souris vieillissait sous nos yeux, on aurait dit la grand-mère de ses nombreuses sœurs non intoxiquées. Elle ne s’intéressait plus à la nourriture, perdait ses dents, son poil se raréfiait et grisonnait. Elle passait tout son temps près du bouton rouge et ses requêtes devenaient de plus en plus fréquentes. Elle appuyait sur le bouton, de sa petite patte désormais pelée ; la machine répondait par un “bzz” et une petite lumière s’allumait. La substance arrivait aussitôt dans son cerveau, et elle s’apaisait. Avec tout le respect du monde pour les protocoles scientifiques et pour les chercheurs et les savants que j’ai appris à estimer, le souvenir de ce pauvre animal, de plus en plus éloigné du monde et destiné à une mort précoce, continue à susciter en moi une grande pitié, et je veux penser que son sacrifice aura servi à quelque chose.

Claudio Persanti (Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli)

L'auteur italien Marta Morrazoni, traductrice en italien de THE GODS ARRIVE, d'Edith Wharton

Traduire

C’est une façon particulière de lire, la plus particulière et la plus rapprochée ; je m’y suis quelquefois frottée par expérience directe et je l’ai fait passionnément, ces quelques fois, bien que, après, j’aie eu du mal à donner une explication théorique à cette passion. Le sujet part de très loin, de la conviction que la langue maternelle est, pour l’écrivain, l’instrument de la vérité : il y a, dans la sonorité et dans la syntaxe d’une langue, quelque chose qui dépasse la simple fonction de communication, quelque chose de semblable à l’affection qui nous lie, bon gré mal gré, à notre point d’origine. Lire La recherche au lieu de La Ricerca, qui est pourtant passée entre les mains de grands traducteurs, c’est faire, d’une certaine façon, l’expérience d’une inestimable proximité avec la voix de l’auteur, avec ses habitudes linguistiques et avec son plaisir de raconter.
Mon travail de traduction a toutefois été indispensable, pour au moins soixante-dix pour cent, à mon travail de lectrice : je ne peux donc pas ignorer les voies et les thèmes concernant la traduction, complexes et marqués par plusieurs écoles de pensée, dans les méandres desquelles je ne m’aventurerai pas. Je serais incapable de m’en sortir. J’ai été une traductrice dilettante qui a commis, selon toute probabilité, bon nombre d’erreurs aussi bien de méthode que d’approche, ou plutôt, j’ai traduit en conjuguant mon désir de lire au désir qu’un auteur soit lu à travers moi. Dans tous les cas, je n’ai jamais lu d’aussi près, en respirant dans le cou de l’écrivain, que lorsque je me suis consacrée à une traduction. On m’en a confié bien peu, en fait, et un seul grand auteur, Edith Wharton, dont la proximité m’a aidée et stimulée : en la côtoyant, j’ai compris, entre autres, par expérience directe, à quel point sa langue, l’anglais de la fin du XIXè au début du XXè siècle, est fascinante et démystifie le lieu commun qui veut que sa syntaxe soit d’une grande simplicité structurelle. Quand on me proposa, voici quelques années, The gods arrive (Le chant des muses) d’Edith Wharton - et ce n’était pas son oeuvre majeure - j’acceptai, consciente du défi et stimulée par la curiosité. C’est un auteur qui me plaît, dont je connaissais, dont j’aimais et dont j’aime certains romans, surtout un, Le temps de l’innocence ; je la considère comme un auteur peut-être trop prolifique, mais impeccable sur le plan stylistique, lucide dans les contenus.
L’occasion m’était justement offerte de mettre les mains dans la pâte du style en question, d’en chercher et d’en éviscérer de l’intérieur le rythme et de faire partie, en partie, du travail de construction auquel elle s’était consacrée, jusqu’à en faire une raison de vivre. On ne m’offrait pas de traduire le chef d’œuvre, mais la main de la narratrice, même dans un travail mineur, était tout de même de première qualité, et la méthode, la composition et l’organisation du roman parcouraient le chemin qui était celui de ses meilleurs livres. C’est ainsi que, pour la première fois, j’ai lu une histoire au compte-gouttes, en me dépouillant de la hâte avec laquelle, habituellement, j’entre en relation avec un livre : aucune syllabe ne devait m’échapper, surtout, je ne devais pas laisser glisser entre mes doigts le rapport entre son et émotion, entre image et travail de gravure et de finition qui le sous-tendait. Il s’agissait de prendre la responsabilité de voir les personnages que, à mon tour, je devrais rendre visibles au public de langue italienne. Au plaisir de lire s’ajouta, durant une longue période, une réflexion appliquée à sentir ce que j’étais en train de lire, pour en adapter la tonalité aux cordes de mon propre instrument linguistique. Comme une sorte de transcription du violon au piano ? Je ne sais pas, cela pourrait paraître hérétique à l’oreille d’un traducteur professionnel et d’un spécialiste de la langue, voire à l’oreille d’un musicien ; pour moi, ce fut, plus d’une fois, un travail nerveusement épuisant, allié à une sensation d’impuissance. La tentation de plier la phrase à la première intuition, d’avoir en main, sans effort, le sens, et son rendu en italien, me donnait parfois l’illusion que le travail se déroulait sans effort, comme une lecture normale ; sauf quand je trébuchais et voyais s’effondrer le château initial lorsqu’une parcelle de discours, un that, négligé à la première dégustation de la phrase, brouillait les cartes : je restais là, mon jeu à la main, avec mon idée inutilisable. Qu’avais-je lu la première fois, et qu’est-ce qui ne fonctionnait plus ? Parfois, l’esprit se ferme dans le préjugé d’une intuition personnelle, au point de transformer cette intuition en barrière, au lieu d’une ouverture ; il n’est pas aisé d’y renoncer, et revenir sur ses propres pas, c’est admettre une défaite.
En lisant et en traduisant un livre de quatre cents pages environ, j’ai connu beaucoup de moments comme celui-là, j’ai vu changer la physionomie de l’héroïne, la fascinante et malheureuse Halo, quand je m’apercevais que j’avais donné à ses paroles une autre intonation que celle voulue par l’auteur. En un certain sens, j’ai vécu la synthèse des deux rôles de lecteur et d’auteur, vu qu’il ne me suffisait pas, et il ne suffit pas objectivement, de transporter un mot ou une phrase d’une langue à l’autre. Ce n’est pas un hasard si, d’un travail qui comporte deux dimensions, partagé entre frustration et exaltation, entre liberté d’interprétation et respect du texte écrit, a jailli mon roman le plus libre et le plus articulé1, que j’ai écrit dès la fin de cette traduction. Je ne peux toujours pas expliquer si l’élan créateur est né d’un besoin d’autonomie sans limites, après la cage de la traduction, ou de l’exemple d’une vaste forme narrative comme celle que Wharton m’avait proposée. Je ne peux même pas dire ce que j’ai appris d’elle, mais je lui dois sûrement le plaisir de raconter, qui m’a accompagnée l’année qui a suivi la traduction, année durant laquelle j’ai écrit pour moi.
Puis, le temps passant, et face à des traductions moins ardues, je me suis aperçue que la fascination exercée par cet écrivain avait largement déterminé le plaisir et l’effort de la traduction, car en première instance il y avait eu la gratification de lire, l’enthousiasme de traduire puis, plus modulé et médité, le plaisir de participer à distance à un projet d’invention.

Marta Morazzoni (37 libri e un cane, Filema, 2008) (Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli) (avec l'aimable autorisation de l'auteur)

mardi, avril 22 2008

NOTES DE LECTURE : Claudio Persanti

Enrico Metz rentre chez lui : portrait d’un homme et d’une époque

par Marguerite Pozzoli

C’est avec Luisa et le silence que j’ai découvert Claudio Piersanti. Cette symphonie pour une femme seule, qui choisit d’affronter sa maladie en tête-à-tête, m’avait bouleversée. Peu d’écrivains ont cette capacité à faire vivre, avec force, un personnage, à nous faire entrer dans sa réalité (Luisa est une employée de bureau modèle, et Piersanti nous fait pénétrer dans l’univers de l’entreprise, qu’il a lui-même bien connu) et à poser, à travers un style net et sans bavures, des questions essentielles sur la vie, la mort, le temps, la relation aux autres... Le personnage de son roman suivant, Le pendu , était bien différent de Luisa. Éminemment ambigu, Antonio Cane, un détective cynique, est suspendu entre deux vies, entre deux femmes, dans les « limbes » de la société : une clinique psychiatrique où il se fait passer pour fou, afin de capturer un vieil homme au passé crapuleux. Un roman ambitieux, sur le pouvoir et sur ceux qui n’en ont aucun (les malades mentaux, ces grands innocents) et sur le passé de l’Italie, celui des années de plomb. Poursuivant son oeuvre, cohérente, rare et exigeante, Piersanti a attendu six ans avant de publier Il ritorno a casa di Enrico Metz, que j’ai également traduit, sous le titre Enrico Metz rentre chez lui . Nous avons entamé et partagé, Claudio Piersanti et moi, un parcours commun qui n’est pas près de s’arrêter, fait d’admiration de ma part, et de confiance réciproque. Dès la première lecture de ce roman, j’ai eu la confirmation d’un talent ; le livre est fidèle aux thèmes de l’auteur et en même temps, radicalement différent des autres. Jamais de redite, jamais d’auto-complaisance. Ce n’est pas un livre « dans l’air du temps », il ne concède rien aux modes. L’Italie dont il est ici question n’a rien de folklorique ni de schématique. Piersanti a pris son temps pour l’écrire, et j’imagine qu’il a dû le porter longtemps en lui, et le mûrir, ce personnage. Je pense à ce qu’écrit Pierre Michon, dans Le roi vient quand il veut : « La littérature a besoin du secret, de la patience, des infimes stratégies de la table de travail. » Je sais aussi que bien qu’il écrive de nombreux scénarios de films, et que ce travail lui plaise, et qu’il le fasse consciencieusement, c’est la littérature qui est sa véritable raison d'être.

Comme dans Luisa et le silence, le rapport au temps et à la mort est au coeur du livre. Et ici aussi, le monde du travail, celui des grandes entreprises, est présent. Mais le livre est plus complexe et plus riche. Car ce n’est pas d’une mort, mais d’une renaissance aussi, qu’il s’agit. Enrico Metz a été un homme de pouvoir, avocat d’affaires d’un des plus grands chefs d’entreprise italiens (on pense à Raul Gardini). Après le scandale des pots-de-vin, Tangentopoli et la fameuse opération « Mains propres », il décide de quitter Milan et de revenir dans sa petite ville de province. Que cherche-t-il exactement ? Il ne le sait pas lui-même. Le calme après la bataille, d'improbables racines ? Les notables essaient de le récupérer pour un éventuel poste politique qui l’indiffère totalement. Car cet homme qui a bien connu le pouvoir ne veut plus en entendre parler. Vexés par son refus qu’ils prennent pour du mépris, ces mêmes notables se vengeront, et la presse et la police locales se déchaînent, fouillant de nouveau sa vie et ses papiers. Mais peu à peu, par étapes, Metz poursuit son entreprise de « détachement ». Certes, il défend encore quelques causes, entre autres celle du malheureux Urbano, jeté à la rue et interné dans un hospice. Des rencontres, des épreuves quasi initiatiques l’attendent : quelques jours d'hospitalisation, la mort d’un ami, avec lequel il partage, en compagnie d'autres proches, un verre d’excellent vin, en guise de rite d’adieu ; le suicide de son chef, Marani, la mort du chat bien-aimé, un véritable « roi » qui avait élu domicile chez lui. Les femmes lui offrent tendresse et amitié. « Avec les hommes, il pouvait réaliser de grandes entreprises excitantes, mais tôt ou tard, leur compagnie finissait par l’ennuyer. Alors que les femmes ne l’ennuyaient jamais. Surtout, il devient un second père pour la fille d’un de ses amis, Eleonora, incarnation de la beauté, de la grâce et de l’intelligence. Le départ d’Eleonora est sans doute l’un des moments les plus intenses du livre. Confidences d’un vieil homme qui « entre dans la saison de la mort » à une jeune fille qui comprend tout à demi-mot. « Eleonora le regardait de ses yeux profonds, couleur miel. ‹ Tu sais que tu es mon plus grand amour ? ‹ Oui. ‹ Quel dommage, ajouta-t-elle. »

Metz fait le bilan de sa vie : que reste-t-il de ses relations avec son père, lui-même avocat de renom ? Qu’en est-il de sa relation avec sa femme, avec ses fils ? Quel dirigeant a-t-il été ? Il revoit les jours du naufrage de l’entreprise, les piles de dossiers brûlés. Il se revoit aussi, et c’est un souvenir cuisant, en train de licencier brutalement un directeur d'usine : « Dans ces bureaux, le poison l’avait usé peu à peu. Les entreprises sont pleines de violence et d’humiliations. Ils l’avaient pressuré toute sa vie et lui, à son tour, avait pressuré les autres. » Non, le passé n'est pas une consolation, comme le dit la phrase de Tchékhov, mise en exergue au début du livre : « Le passé est odieux, et mieux vaut ne pas s'en souvenir ».
Reste, à la fin, dans un « temps qui change de vitesse », un vieil homme qui cultive son jardin, qui se soucie de ses proches jusqu’à l’angoisse et qui garde tous les ans, pour Eleonora et pour elle seule, une rose spéciale. Derniers accords de piano. Sur la pointe des pieds, Piersanti prend congé de son personnage qui rapetisse progressivement et semble nous dire adieu, avec un sourire à la fois malicieux et nostalgique.

Marguerite Pozzoli est traductrice. Elle a traduit Enrico Metz rentre chez lui pour Quidam Editions (2008).

samedi, avril 19 2008

Comptes rendus ?

A l’occasion de la conférence de Pierre Bergounioux : « La littérature comme lutte à mort des consciences »

Séminaire Flaubert 2007-2008, Ethique et esthétique
Ecole Normale Supérieure, Salle Dussane (Paris) 12 avril 2008

Pour la Corrézienne que je suis par naissance, deux auteurs contemporains me permettent de surmonter le vertige ressenti dans l’aberration où je me trouve : écrire en tant que sujet d’une histoire vécue là, dans ces prés, ces bois, ces champs, mais dont je n’ai pas hérité puisque fille, c’est-à-dire annulée dans l’histoire des noms des pères et rendue au hasard de l’enfantement anonyme des mères. Pierre Michon et Pierre Bergounioux m’ont ouvert un passage dans ce foisonnement d’émotions violentes, par l’adéquation entre leurs écritures et leurs connaissances intimes de ces paysages familiers, de la façon dont les corps se heurtent à la force vive des misères anciennes, des secrets perçus à l’inflexion des accents, de l’attraction morbide et suave des étangs, des ruisseaux, des robes fauves des troupeaux dont jaillissait le lait blanc et épais, ou le sang repus. Mon propre père, le jour où j’ai soutenu ma thèse, avait expliqué à mes professeurs qu’à une époque encore proche, chez nous, violer une fille coûtait moins cher que de voler un lapin. Paronomase incestueuse ? Ou reconquête paniquée, inconsciente bien sûr, de la puissance paternelle du nom que j’incarnais à ses dépens, que je volais pour exister dans le monde des idées, peut-être même pour exister seulement ? C’est en entendant Pierre Bergounioux évoquer le modèle paysan de « la dévolution patrimoniale » que le père de Flaubert avait appliqué à sa descendance, que j’ai compris, mutadis mutandis, la vérité de ma situation.

Gustave Flaubert, fils cadet de ce grand bourgeois né paysan, était symboliquement mort au monde puisque écarté de la transmission du patrimoine, et la littérature avait été sa « machine de guerre » pour échapper à ce destin de spectre. Ecrire pour être, en quelque sorte. Pas seulement survivre, mais obtenir la reconnaissance de ce qu’il était, de ce qu’il pensait, de ce qu’il défendait ou condamnait. Ecrire contre le sort qui lui était réservé. Pierre Bergounioux a dépeint Flaubert dans le cadre de la société de la monarchie de Juillet, puis du Second Empire. Il l’a fait revivre au sein d’une Europe littéraire qu’il a décrite par touches claires jusqu’à notre époque, nous a rendu ses batailles plus contemporaines, ses propres batailles à lui aussi, évoquant Barthes et Sartre à l’articulation d’une pensée confrontant la philosophie aux sciences sociales.

J’étais allée à cette conférence pour écouter Pierre Bergounioux, ou plutôt, l’entendre parler de littérature. Dans le couloir, j’avais reconnu la haute silhouette maigre, le visage émacié vu sur les photographies. Mais je ne m’attendais pas à la vigueur de sa présence, à l’énergie de ses gestes. Sa parole était un flux constant, abondant, sa voix sourde mais assez forte pour être entendue sans micro du fond de l’amphi où j’étais assise. Il a parlé pendant une heure et demie, le regard aveugle, le buste oscillant au mouvement de sa pensée. Son visage semblait chercher la lumière des fenêtres, à sa droite, dans un tropisme convenant à l’espace de sa parole. Car il parlait comme un livre, regardant à peine ses notes. Pendant une heure et demie, il a déployé l’architecture du monde littéraire français du XIXe siècle, soutenu par ses trois piliers : Balzac, Stendhal, et Flaubert. Il a révélé la puissance du réalisme, ses raisons d’être (sociales, historiques, politiques, philosophiques…), et la façon dont Flaubert s’en est emparé pour pourfendre la société où il vivait, n’épargnant que de rares personnages, comme la mort qu’il incarnait. Car à travers lui « c’est la mort qui parle », conclut Bergounioux en répondant aux questions de l’auditoire, soudain tourné vers nous, avec dans les yeux un feu ardent, une vivacité encore accrue, une joie qu’il cèle brusquement dans un regard intérieur lorsqu’on l’interroge sur la relation qu’il entretient avec Flaubert dans sa propre écriture. « Je n’ai jamais osé y penser », affirme-t-il, fidèle à sa position de témoin passionné de cette « lutte à mort des consciences ».

- page 1 de 6