Ce texte est une satire n'ayant aucune prétention à la vérité. Il n'a pas vocation à informer mais à porter sur le monde du livre un regard moins triste et convenu qu'à l'accoutumée.
On le sentait venir, mes frères et mes sœurs, mais sans finalement s’en soucier plus que cela : Editis est cédé à Grupo Planeta, espagnol conglomérat de la famille Lara. Même les couloirs de l’avenue d’Italie ont accueillis la nouvelle sans passion : on s’habitue bien vite à être sans cesse vendu et « ici, c’est une spécialité » comme le raconte l’employé d’une prestigieuse maison du groupe tenant à rester anonyme afin d’aborder librement le fond du problème.
Au commencement, aux Presses de la Cité, j’avais tout de suite trouvé ma place. Tout était simple comme Sven Nielsen : costume uni, cravate sombre, cheveux non gominés, une rigueur morale qui sentait l’amidon. On pouvait éditer des Punch ou des SAS sans trop se poser de questions. Puis, un matin, alors que je travaillais sur la « couv » du premier tome du "Chinois", j’ai senti l’univers vaciller : notre logo était devenu sans crier gare une pyramide ajourée et je sentais confusément que j’étais un homme de base ignorant des sommets. J’ai commencé à enquêter lors des pauses café : ma collection d’épreuves corrigées de la main de Roger Borniche y est entièrement passée, mais j’ai fini par savoir que les Presses de la Cité avaient été fondues dans le Groupe de la Cité et que c’est un nommé Brégou qu’était derrière tout ça. J’ai cherché des infos, des photos, tout ce que je pouvais trouver pour mieux cerner le bandit, mais ça a dû se savoir car j’ai été brutalement muté et on m’a chargé d’éditer l’ensemble des œuvres de Danielle Steel. « T’es un spécialiste de la curiosité : il est temps de mettre de l’eau de rose dans ton café », m’a dit, narquois, le DRH en me tendant les épreuves de
Souvenirs d’amour.
Cette remarque pleine de mépris illustre bien la situation d’employés sous-informés : chair à canon de l’industrie du livre, pions sur un damier d’argent, ceux-ci en sont réduits à subir les caprices de cieux qui les ignorent. Autre témoignage, issu de la même maison.
J’étais heureux : mon travail avait le goût d’une bonne potée bien chaude, ressemblait à une belle cueillette de cèpes, avait l’odeur d’un sous-bois bien entretenu détrempé par un orage de printemps. Embauché pour m’occuper de ce qui allait devenir la collection « Terres de France », j’étais l’éditeur attitré du talentueux Jean Anglade (« Marcel Pagnol auvergnat » qui vaut à mon avis au moins dix fois Christian Signol) et donc bien respecté et considéré. Ca a commencé à changer lorsque j’ai découvert dans Paris Match la photo de Jean-Marie Messier allongé sur son lit avec des chaussettes trouées : le tout-puissant avait parlé et ses sbires ne cessaient d’évoquer, trémolos dans la voix, « contenant et contenu », « convergence numérique » et autre « édition multi-support ». Ca avait l’air très joli, mais, bon, faut bien reconnaître que ça s’accorde assez mal avec le terroir : le site Internet du plateau des mille vaches, ça ressemblait à une blague mais on m’a obligé à mettre des liens dans tous les livres, histoire de faire « cyber ». J’ai pris ça assez mal et c’est tout imbibé de Salers que j’ai appris que Vivendi Universal Publishing, revendu pour éviter la faillite, devenait Editis.
Nous exhortons cliniciens et chercheurs de tout crin à se pencher sur les cas de ces centaines d’employés ne sachant plus à quels saints se vouer. Premières victimes de ces obscures manœuvres capitalistes, elles sont sujettes à de bien étranges maux que présente parfaitement un nouveau témoignage. Issu d’un contrôleur de gestion et sobrement intitulé « Ma vie sous LBO », celui-ci éclaire d’un jour le montage financier du récent rachat d’Editis dans lequel – rappelons-le – la société française finance le coût de son acquisition : remboursant l’emprunt contracté par un tiers grâce aux bénéfices qu’elle dégage, celle-ci se doit d’être parfaitement gérée afin de faire face à ses obligations, d’où l’émergence de certaines ambitions.
C’est ma chance, une pépite, le moment que certains attendent toute leur vie : LBO, le paradis de la réduction des frais généraux, l’excuse indémontable pour traquer le moindre gaspillage. J’ai déjà tout prévu : au siège, je vais leur donner un coup de vieux. Ca va commencer par les fournitures de bureau, et là, je possède l’arme absolue. Des sous-mains bleu horizon portant l’inscription : « Penser, c'est économiser. Écrire sans réfléchir = gaspiller ». J’ai bien retenu la leçon, je flatte l’employé, fais appel à son intelligence, et là: paf ! Moins de stylos, plus de trombones et fini les Tip-ex ! Si jamais les syndicats se mettent à grogner, je réponds : « Franchement, refuser de participer à l’effort écologique, cela m’étonne de vous ». Touché ! Même chose pour les ascenseurs : ils vont tomber mystérieusement en panne, j’embauche des comédiens faisant sembler de réparer, je fais durer la chose histoire de donner goût à la marche et j’annonce qu’ils vont être condamnés. Je vais me régaler lors du Comité d’Entreprise : « Agir pour la planète et vous faire de jolies jambes et fessiers, avouez que c’est tentant mesdames ». Pour couronner le tout, et une fois l’opération achevée, je fais sponsoriser l’escalier qui sera repeint aux couleurs d’un club de remise en forme. Ce sera le geste inaugural de ma gloire, la définition de ma carrière : gravir le grand Stepmaster du pouvoir.
Pour les salariés d’Editis (ou quelque soit son nom), nous n’avons qu’un seul mot : tenez bon, on est tous avec vous !
N.B.N'hésitez pas à consulter les liens : vous risquez d'avoir des surprises...
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