DE LA PRATIQUE DE L'ECRITURE LUDIQUE ET SOLITAIRE OU EN GROUPE…

J'avoue mon admiration à tous ceux qui ont chez eux un début de manuscrit comptant parfois quelques chapitres à plusieurs centaines de pages, voire des milliers pour les plus prolixes, et qui, bien que non publiés et inconnus, s'acharnent à écrire. Leur persévérance m'étonne toujours. Bien souvent, ils n'ont personne à qui donner à lire leur œuvre, pour les conseiller dans leur démarche. Et les encouragements de l'entourage n'ont pas œuvre pédagogique. C'est bien seuls, qu'ils devront se diriger dans cet étrange labyrinthe qui, peut-être, les mènera à la publication. Il existe des auteurs que la pratique de l'écriture en solitaire ne satisfait point, et qui se regroupent au sein d'ateliers dans lesquels les participants trouvent réconfort, aide et compréhension. Les séances ne se déroulent pas dans des académies de l'écriture, comme il existe des écoles des Beaux Arts, mais dans les appartements respectifs des pratiquants de ces activités secrètes, car les lieux pour accueillir une telle activité sont plutôt rares. Les participants ajoutent au plaisir d'écrire celui de se retrouver entre amis, de partager le doute et d'évoluer dans le maniement des mots en se sentant soutenu par d'autres pratiquants de la plume. Il faut se contenter d'écrire, la publication viendra plus tard si elle vient. Si même l'idée germe dans la tête des pratiquants. Parfois certains ateliers impriment une plaquette en fin d'année à une centaine d'exemplaires. Chaque participant y publie un ou plusieurs textes. Il possède ainsi une dizaine d'exemplaires pour toute trace de son activité. Le coût des tirages sur des presses numériques -en ayant diminué les frais fixes de calages et augmenté la qualité- permettent d'obtenir des ouvrages d'un niveau de qualité devenu acceptable par tous.

DANS LE BUT DE PUBLIER.

L'art d'écrire est un chemin parsemé d'embûches dès lors qu'un auteur anonyme veut prétendre à la publication. Il lui sera si facile de désespérer devant toutes les embûches qui se dressent sur son chemin avant même d'envisager un seul instant de briller sous les feux de la rampe ou de gravir les escaliers de la gloire. Du plus simple : à qui envoyer le manuscrit ? à d'autres tout aussi délicats : auprès de qui recevoir les précieux conseils pour améliorer son style ? Pour un auteur déjà publié une première fois, le chemin de croix peut être moins douloureux. S'il m'aura fallu dix ans pour trouver un éditeur à mon premier manuscrit, dix jours m'ont suffit pour le deuxième.

La première question pourrait paraître anodine, voire stupide mais parmi la masse des éditeurs, il faudra choisir avant de frapper aux portes. Bien sûr, comme tout écrivain sûr de lui, notre jeune talentueux tente les plus prestigieuses maisons d'édition, ignorant que le taux de probabilité de sa réussite sera probablement inférieur à celui qui lui a permis de voir le jour en ce monde. Et l'exagération n'est pas mon fort comme dirait Sylvia…

A LA TRISTE REALITE.

Ceci pour aboutir à force d'obstination à une autre question beaucoup plus complexe : que faut-il faire après que votre manuscrit a été refusé, bien qu'un directeur littéraire d'une maison d'édition ayant pignon sur rue vous a reconnu une valeur littéraire, et que votre jeune talent n'accepte pas de gâter son génie avec des considérations bassement mercatiques ? Faut-il que : il cède au désespoir et se jette dans la Seine ? S'en moque ? Ou se sachant talent méconnu, il maugrée après l'humanité le restant de ses jours ? Il continue d'écrire en pensant que peut-être une bonne fée, d'un coup de baguette magique lui décernera le prix Goncourt… Le Nobel… Ou celui des comices agricoles de Trifouillis plage ?

Le style c'est le nerf de la guerre

Sans style point de salut….

DE LA PRATIQUE DE L'AUTO-EDITION APRES LES PREMIERES DECEPTIONS PASSEES

Après avoir tenté, des mois durant, voire des années, sa chance auprès des éditeurs, et lorsque ceux-ci ont inlassablement répondu à notre artiste en barboteuse avec cette lettre devenue classique. « Nous avons lu votre manuscrit avec beaucoup d'intérêt, malheureusement celui-ci ne rentre pas dans le cadre de nos publications, nous vous le retournons par courrier séparé. Nous vous remercions d'avoir pensé à notre maison. En vous souhaitant plus de chance auprès d'un confrère. Veuillez agréer, et cætera … » Il sera amer et profondément déçu, même parfois désespéré. Ira de café en café noyer son chagrin et épuiser ses économies dans une vie de débauche avant de sombrer totalement et d'accepter un poste de pigiste dans un quotidien régional. Malheureusement cela arrive tout aussi souvent. Si le directeur littéraire sent chez notre homme une capacité à communiquer par l'écrit, il pourra tout aussi bien lui proposer de devenir nègre et d'écrire les mémoires d'une vieille ganache à l'article de la mort mais néanmoins responsable dans sa jeunesse d'un certain nombre de refroidis ayant terminé leur carrière à la fosse commune. Ah, si vous aviez été un célèbre assassin, on vous aurait publié sans hésitation. Malheur à vous qui n'êtes ni pervers patenté, ni pédophile notoire, ni bourreau de la raison d'état, ni criminogène aliéné, ni sociopathe de banlieue, ni ministre corrompu, vous ne pourrez avoir de talent, puisque qu'on ne parlera pas de vous dans le pornographe journal de vingt heures et donc que vous ne vendrez que peu d'exemplaires.

DE L'APPRENTISSAGE DU METIER D'EDITEUR

Les premières déceptions passées, l'amertume ravalée avec sa fierté, l'écrivant se dit qu'il se sent capable d'assumer la naissance du petit, lui que le côté pratique ne rebute point. Après tout, il peut n'en avoir cure de leur reconnaissance et réfuter les appréciations des gens éclairés du cénacle de l'édition. Alors armé d'un solide carnet de chèques, il ira voir un imprimeur.

Et puisqu'il aura le sens des affaires, et celui de l'esthétique, il prendra en charge la fabrication de l'ouvrage. Mal lui en prendra, car le langage du métier, pour le béotien qu'il est, n'est pas simple à assimiler. Il ne saura pas le pauvre qu'un cromalin n'est pas un pitbull enragé mais une épreuve chromatique. Qu'un Ozalid n'est pas une sorte de rose, que l'imposition ne concerne pas le percepteur encore moins qu'une bascule Inuit n'est pas une position érotique chez les esquimaux.

Il devra pester contre un pseudo-maquettiste qui aura choisi, parmi les photos, la plus hideuse pour la reproduire sur la couverture sans lui demander son avis. Il aura négocié le retirage de la sus-dite couverture à ses frais car l'imprimeur n'en démordra pas, il aura signé le bon à tirer sans le savoir. Il aurait dû relire attentivement, alors il aurait vu l'erreur de composition. Le texte qu'il avait demandé en quatrième de couverture le sera effectivement, mais aura disparu dans le corps du manuscrit. Il faudra donc retirer un cahier entier, découdre, désencarter, réencarter le cahier défectueux et recoudre… Pour finir avec trois semaines de retard sur le délai de livraison. Il n'aura pas pu le présenter au salon du livre où il comptait bien rencontrer ce que le « Tout Paris » compte de journalistes et de critiques littéraires. Et commencer là, sa carrière. Pour quelques milliers de d'euros, il aura enfin quelques centaines d'ouvrages sur la couverture desquels seront marqués ses nom et prénom. Il ne se sentira plus de joie, prêt à répondre à tous les micros qui se tendront bientôt à lui.

DU SUCCES TANT ATTENDU…

La gloire, pensera-t-il, ne saurait tarder. Ne voyant rien venir à l'horizon, alors, du fond de sa province, il ira frapper aux portes des journaux, des critiques, des radios, des libraires de la capitale. Il usera beaucoup d'énergie et de paires de chaussures, et il se souviendra de sa première expérience ! Certes enrichissante, sur le plan des contacts mais aux retombées plus qu'aléatoires, devant l'indifférence générale qu'il aura rencontrée. Un journaliste compatissant, qui probablement, lui aussi, dans sa jeunesse aura eu des velléités d'écrivain, promettra un papier dans son journal de quartier, dans une rubrique entre les joueurs de pétanque et le compte-rendu du conseil municipal. Notre jeune ami aura son portrait entre celui du pêcheur prodige avec sa belle truite et la photo de l'assemblée des Anciens au foyer communal. Un articulet sera écrit sur lui à la va vite par un gratte-papier fort sympathique au demeurant, mais qui de littérature ne connaît probablement que l'Almanach Vermot, et qui n'aura au désespoir de notre ami lu que le texte de la quatrième de couverture. De cette expérience il lui restera le souvenir de quelques semaines de fatigues terribles, passées à faire du don Quichottisme. L'énergie qu'il aura dépensée pour publier son ouvrage sera plus importante que celle mise en œuvre pour l'écrire. Le pire, il le découvrira lorsque, après quelques semaines, il retournera chez les libraires et constatera que ses ouvrages sont toujours là en piles inchangées, bien en évidence sur le comptoir. Les libraires l'auront pris en sympathie, parce qu'il aura un peu discuté entre deux clients et trois représentants avec eux. Faute de temps, ils n'auront pas lu le texte de génie qu'il a mené à bout de bras dans cet univers qui semble l'ignorer superbement.



DE L'IGNORANCE DES MECANISMES MEDIATIQUES

Pour paraphraser l'adage « on ne prête qu'aux riches » ; pour être lu, il faut non seulement être visible sous forme d'ouvrage, mais avoir été vu dans les émissions à la mode ou l'on « cause » des livres. Etre lu dans un entrefilet griffonné à la hâte par un critique en vogue qui aura remarqué par hasard la couverture, lu la quatrième, été emballé par les deux premières pages et n'aura refermé l'ouvrage que parvenu à sa gare de destination. Une somme de hasards tous aussi improbables les uns que les autres et pourtant cumulés. Et c'est ainsi que peu paraître un articulet dans Le Monde des Livres sommité -excusez du peu- avec Télérama et le Figaro de la prescription de la potion littéraire… On a volontairement oublié les non moins prestigieux que sont les Inrockuptibles, ou le Matricule des Anges, pour ne pas faire sombrer notre lecteur dans cette désespérante question, mais que fait la presse ?

Il aura bien parlé dans quelques radios locales, mais point d'émissions à portée nationale, parce qu'aucun commis de l'éditeur ne se sera occupé de son service de presse. Le métier d'attaché de presse ne s'invente pas non plus. Il faut avoir tissé pendant de nombreuses années un réseau de relations efficaces avoir rempli son carnet d'adresse à de nombreux pinces fesses, s'être coltiné aux raouts mondains et déjeuners en ville avant de pouvoir prétendre à un renvoi d'ascenseur. Deux placards de publicité en échange d'un rédactionnel est pratique professionnelle et y déroger un crime de lèse majesté. Alors dans le numéro du mois prochain vous parlerez de mon nouveau poulain n'est-ce pas ?

MALGRE TOUT, IL RESTE PERSUADE DE SON TALENT

Ne vous moquez point trop de l'ignorance de cet énergique artiste, que ce soit Arthur Rimbaud qui avait réglé de sa poche le premier tirage de son recueil de poèmes ou Lautréamont en passant par André Gide, les exemples sont nombreux des auteurs qui, à leurs débuts, ont eu recours au compte d'auteur. Il est des « ratés » dans le monde de l'édition qui servent de référence et qu'on ressort à toutes les sauces. De même qui se souvient du prix Goncourt, l'année où le Voyage au bout de la Nuit a été écarté de cette distinction ? Personne… A la trappe est tout simplement passé le prestigieux nom de l'illustre inconnu. Rattrapé par son obscur destin , dont il n'aurait jamais dû s'éloigner. De même, il est des éditeurs clairvoyants qui ne sont récompensés qu'après de nombreuses années de persévérance. Qui pensait, lorsque Jérome Lindon des Editions de Minuit a publié En Attendant Godot de Samuel Beckett, - lequel ne vendait bon an, mal an que trois cents exemplaires de cet ouvrage à l'année - que son auteur recevrait un jour le prix Nobel ? L'éditeur peut-être en était-il intimement persuadé par un sixième sens, mais il était bien le seul ! Il en va ainsi de toute œuvre. Kenneth White résume cela in La figure du dehors. « Le talent c'est de réussir à mettre une flèche dans le centre de la cible que tout le monde voit, le génie c'est de la mettre dans une cible que personne ne voit encore ».

DE LA PRATIQUE DU COMPTE D'AUTEUR CAR PAR HASARD UN ENTREFILET DANS UN JOURNAL…

Il est évident que, dans ces conditions, il est bien difficile de raison garder, dès lors qu'un éditeur, aux intentions malhonnêtes, flatte les prétentions d'un auteur non averti en lui laissant entendre qu'il a reconnu chez lui les qualités des grands auteurs de ce siècle. Cet éditeur est prêt à mettre son nom d'éditeur sur la couverture du roman d'un inconnu, à condition que celui-ci fasse un effort, financier s'entend. Des gens peu scrupuleux exploitent le désarroi des auteurs stupides qui se sont vu refuser, à maintes reprises, les petites portes des éditeurs établis. Le « rabattage » se fait par l'intermédiaire d'entrefilets insérés le plus souvent dans la presse écrite. « La Pensée Universelle » pour la plus connue de ces maisons « dites » d'édition, a eu à se défendre dans quelques procès retentissants menés par le Comité des auteurs en lutte contre le racket de l'édition. Certains auteurs ont décidé de cesser d'être de naïfs « gogo » prêts à se faire plumer lamentablement, et de s'organiser pour se donner les moyens de lutter collectivement. Des éditeurs peu scrupuleux « dits à compte d'auteur » profitent de l'ignorance et de la vanité des auteurs en herbe pour leur faire payer des services qui n'en sont pas, au double ou au triple du tarif d'un imprimeur et ce, pour le même résultat : pour des livres qui, de toute façon, finiront au mieux dans un grenier.

A UNE EXPLOITATION EN REGLE…

Lorsqu'un an après la parution de l'ouvrage, voyant sa vanité écorchée devant tous ces invendus, l'auteur paiera une seconde fois la marchandise qu'il avait achetée, au pseudo éditeur afin de sauver ses ouvrages du pilon et les entreposera chez lui, l'éditeur peu scrupuleux lui aura fait part de la mévente de l'ouvrage et lui proposera de racheter le tirage, à un prix dérisoire, certes, à l'unité, mais qui avec les frais de stockage finit par coûter cher. Il suffit donc à l'éditeur d'attendre que le contrat arrive à son terme pour envoyer une lettre à l'auteur en lui signalant que les livres seront détruits, si par retour, notre ami ne se signale pas. C'est plus qu'il ne peut en supporter, alors il mettra une seconde fois la main au portefeuille, afin de régler la note du stockage d'une palette de papier. Alors là seulement, l'éditeur procèdera au brochage, car à quoi cela pouvait-il donc servir de les façonner avant la lettre de retour de l'auteur, voire d'imprimer la quantité stipulée sur le contrat, si tout ce papier doit finir à la benne. L'éditeur lui livrera le reliquat, bien souvent à peine entamé, de son ouvrage.

CENT FOIS SUR LE METIER L'OUVRAGE IL FAUT REMETTRE ET DE LA PERSEVERANCE, Il FAUT AVANT TOUT, AVOIR....

Après s'être fait rouler dans la farine une première fois, à cause de son ignorance, puis s'être abîmé la santé à courir de démarchage en représentation, courtier de ses œuvres, il est pardonnable. Malgré le fait que son carnet de chèque par trois fois déjà, deux chez l'éditeur à compte d'auteur, une chez l'imprimeur, ait subi l'anorexie, il continue à penser qu'il est un auteur sur les épaules duquel repose une œuvre littéraire et qu'il doit publier, alors il ne lui reste qu'une solution : qu'il continue d'écrire envers et contre tous et qu'il s'arme de patience et d'une bonne dose de fatalisme lorsque le manuscrit reviendra une énième fois d'une maison d'édition.

DES EXEMPLES DEVENUS CELEBRES ET DES ILLUSIONS A PERDRE…

Philippe Djian auteur de romans à succès dont 37,2° le Matin dans son livre Maudit Manège reconnaît avoir essuyé vingt-neuf refus de maisons d'édition avant de rencontrer un directeur littéraire qui ait cru en lui et l'ait amené à la reconnaissance du public d'abord, et des éditeurs prestigieux, ensuite, puisque ce sont les éditions Gallimard qui ont publié ses derniers ouvrages. Le propos tenu n'est pas de juger le bien fondé du choix de publier ou non des éditeurs, mais bien celui de rencontrer la personne susceptible d'aider l'auteur à mener à bien son œuvre.




On l'aura compris, si ce genre de démarche conduit à un succès d'estime auprès du cénacle des lecteurs avertis, cela mène rarement à la reconnaissance du grand public et encore moins à la possibilité de vivre de sa plume. Donc : perdre ses illusions au plus tôt, c'est le conseil à donner à toute personne désireuse de se lancer dans l'aventure. Mais point d'enthousiasme déplacé, de la lucidité ! Un écrivain doit toujours se poser la question, « quel pourcentage de chance ai-je pour qu'un quidam aille acheter mon ouvrage, à moi, illustre inconnu ». Le commun des mortels ira, de préférence, vers la poignée d'auteurs fortement médiatisés, à moins que ce soit un lecteur très très curieux, ce qui est rare. Un éventuel acheteur qui aura eu vent de votre talent par le bouche à oreille, c'est encore plus rare. Il faut, pour être reconnu, être déjà connu. Si l'auteur n'est point présent dans une émission de télévision, il n'a guère de chance d'avoir du talent, car son don se mesurera à l'aune du nombre d'exemplaires vendus… L'audimat a aussi fait son chemin ravageur dans ce domaine de la culture. Mais les résultats immédiats sont incompatibles avec une œuvre à long terme. Si les Egyptiens s'étaient basés sur les retombées touristiques de leurs constructions, ils n'auraient probablement jamais construit leurs pyramides, il leur aurait fallu attendre quarante siècles avant que n'arrive le premier touriste. Ramenons la comparaison à notre siècle et imaginons Disneyland, étonnant non ?

DE LA CHANCE QUI, ENFIN, SOURIT ET DE L'EDITION A COMPTE D'EDITEUR…

Donc la chance sourit enfin à notre ami. Cela faisait longtemps, « tout finit par arriver à qui sait attendre », « Paris ne s'est pas fait en un jour », « tout effort est récompensé », il appelle à la rescousse toutes les recettes philosophiques de grand-mère ; Doit-on encore frapper ? Elles ne servent à rien !!! Une maison d'édition lui répond autrement que par la formule négative… Une bonne fée s'est penchée sur le landau. Ses doigts tremblent en relisant la lettre… On l'a lu… Il n'y a pas à en douter… On cite des passages… On note la précision de l'écriture… Mais…, car il y en a un, on l'invite à supprimer le chapitre du milieu… Justement celui sur lequel il avait le plus transpiré… A démarrer plus rapidement, dans le vif du sujet de la page une à la page cinquante… De resserrer de la page quatre-vingt-dix, jusqu'à l'avant-dernier chapitre… Du dernier chapitre, parlons-en… Il faudrait trouver une autre fin !…

Cette lettre il n'aurait jamais dû l'ouvrir, ou elle n'aurait jamais dû lui arriver… Bref, il y a erreur sur la marchandise. En général, là s'arrête une grande partie des vocations littéraires… Impossible de lire cela, pourtant notre ami doit bien passer sous les fourches caudines. Si la vanité est bien plus forte que la déception, et l'auteur prêt à toutes les compromissions possibles, pourvu qu'il ait son nom sur la couverture, en vitrine de, ne serait-ce, qu'une seule librairie, alors notre ami retravaillera le manuscrit de fond en comble, comme le lui a demandé le directeur littéraire. Il en est persuadé, cette fois-ci, il sera édité. Il ne lui faut plus en douter maintenant. Seulement un an de travail pour tout réécrire !…

Mais il a oublié de se faire préciser si un contrat lui serait signé à la suite de son travail. On ne lui a pas remis un lorsqu'on lui a retourné son œuvre. Après un chantier titanesque, une restructuration complète, il représente le chérubin à la maison ci-devant citée, le directeur littéraire est parti à la retraite, a changé de maison d'édition. Malheureusement dans cet établissement ce n'est pas le genre qu'on recherche. Si c'était un petit éditeur qui, fort sympathique, persuadé du talent, mais réticent sur le style parfois immature, qui lui avait demandé de faire ce travail afin de l'éditer, et pour lui donner du courage lui avait signé un contrat. Et que malheureusement, ce n'est pas un mais deux ans qu'il lui aura fallu pour le remanier le nouveau-né. Il y a fort à parier qu'entre temps le petit éditeur aura fait faillite… C'est arrivé bien souvent… Sans parler du changement de politique parfois assez brusque dans une maison, où le directeur littéraire qui avait reçu notre ami lors du premier entretien, s'est vu en conseil d'administration signifier de changer de style parce que sa collection s'avère être en perte de vitesse et que donc, ce brave homme se trouve sur un siège éjectable. Afin de s'éviter des désagréments, ce directeur fera tout pour relancer la machine avec des locomotives, des écrivains déjà consacrés et qui, il en est sûr, eux feront du chiffre.

DE L'INTERVENTION DE LA BONNE FEE…

Cette fois-ci on publiera notre auteur… Si… Si… Il ne rêve pas, son contrat est arrivé par le courrier. On lui précise, en des termes juridiques, qu'il cède les droits pour toute forme d'exploitation future radiophonique, cinématographique. En prenant sa calculette il fait les comptes des dix pour cent initiaux de droits d'auteur, il ne lui reste que six pour cent… Des cinq mille exemplaires prévus, seuls trois mille verront le jour. Mais il n'est pas mesquin, seul l'intéresse l'art, et badiner avec ces choses-là relève de la bassesse… A notre auteur, il lui faudra aussi apprendre que la durée de vie de son ouvrage en librairie ne dépassera guère trois mois. Si, au-delà de ce délai, son œuvre n'a pas trouvé son public, le libraire n'embarrassera pas ses rayons avec des titres dont le cycle de rotation est trop lent. Le libraire retournera à l'éditeur les invendus, lequel le pilonnera, car le stock, comme chacun sait, coûte cher.

CONCLUSION…

Parallèlement au développement de plus en plus rapide de la technologie, l'édition s'est modernisée et a abandonné la notion de risque qui caractérisait les années d'émulation. De la même manière, fini le mécénat et les philanthropes qui protégeaient les écrivains. Aujourd'hui, la mercatique est à l'écrivain ce que le père fouettard était aux enfants turbulents. La rentabilité se calcule longtemps à l'avance et les étude de marché semblent n'avoir point de secret pour les commerçants du livre. A partir de là se distingueront deux sortes d'auteurs : les rentables et les non rentables, et s'élaboreront deux systèmes financiers, les valeurs sûres pour lesquelles le risque financier sera nul, plus l'investissement sera lourd, plus il s'avèrera profitable à moyen et long terme, et les autres, pour qui la flamme n'aura point besoin d'être ranimée puisque l'investissement sera considéré comme perdu d'avance. Tester le produit par des études de marché, l'amener dans de nombreux points de vente parallèlement à une campagne publicitaire intense, afin que le produit opère une rotation rapide du stock, tels sont les conditionnements de l'exploitation du livre et tout auteur qui ne rentre pas dans ce genre de critères ne peut être considéré que comme un risque financier, bien inutile par les temps de crise. A l'horizon ? Quelques titres tirés chacun à 800 000 exemplaires et mis en place dans des distributeurs automatiques ? Une uniformisation, de l'écriture pour se plier à ces règles draconiennes du marché, du produit qui devra ressembler le plus possible à celui du concurrent qu'on veut phagocyter, pour garder le monopole du marché ? Une pensée qui verra son terrain de liberté se restreindre comme peau de chagrin, bien enfermée entre les murs du conformisme et du poétiquement correct ?

Pour le reste… La poésie n'est plus rentable, la littérature ne le sera probablement bientôt plus. On pourrait penser ce tableau pessimiste, il n'en serait pas moins juste. Mais les débouchés commerciaux n'ont paradoxalement jamais encouragé la recherche de l'art pour l'art, ils n'ont fait qu'exploiter des recettes qui marchaient déjà. Il n'y a jamais eu en poésie autant de courants aussi différents, de foisonnements, de trouvailles, de recherches sur la langue, d'inventions de toutes sortes, depuis qu'elle est économiquement moribonde. Et tout cela grâce à des auteurs dont on a rarement entendu le son de la voix dans les émissions littéraires, ni vu le visage sur les écrans cathodiques, sauf parfois chez quelques animateurs, que l'audimat rappelle à l'ordre. Des auteurs dont nous ne saurons rien et qui, pour survivre, n'ont bien souvent ques des emplois ingrats. Celui-ci est marin pêcheur, celui-là maçon, tel autre tourneur-fraiseur, ou postier au tri de nuit. Ils existent anonymes, ne rêvent guère d'ascension sociale, car ils savent leur art en dissidence économique. Pas plus que leurs éditeurs qui ont démarré leur maison d'édition tant en poésie qu'en littérature de recherche en ne publiant qu'en numérique à des tirages ne dépassant pas les cinquante exemplaires, par édition. Mais quelle joie de lire ces inconnus avec ce talent brut que le marché n'a pas encore flétri.

Un jour probablement quelque public éclairé des générations futures reconnaîtra la qualité des travaux de ces écrivains de l'avant-garde égarés dans des brumes obscures de la création, et la beauté du geste de ces combattants de l'ombre prendra alors toute son ampleur. Comme des parias, ils auront continué à écrire alors que, seuls, quelques initiés les auront lus, à publier sous le manteau, dans une société de liberté totale, mais tel était le tribut qu'ils devaient acquitter pour pratiquer leur art.