Les gens du livre
Par Saïd Mohamed le lundi, août 27 2007, 21:03 - Lien permanent
Parfois, un compagnon à la retraite venait écouter la symphonie des machines. Il saluait le patron, nous serrait la main et parlait du métier avec nostalgie. Il restait de longs moments à nous regarder travailler, donnait quelques conseils. Pas trop, pour ne pas importuner. Il s'imprégnait de l'odeur, du bruit, de la respiration de l'atelier et revivait. Il sortait une casse du rang, la posait sur le marbre, touchait les caractères, composait une ou deux cartes de visite pour aider le dernier typographe de l'atelier dans son travail, ficelait quelques paquets, rangeait des lingots, distribuait des compositions. Le compagnon partageait avec lui une cigarette, des souvenirs et des idées sur le monde à venir. Quand arrivait l'heure de son départ, le dos voûté comme un automate, il arpentait l’atelier pour sentir l’encre, entendre le souffle des machines une dernière fois et il repartait sans autre formalité. En parvenant à la retraite, pour donner un sens à sa vie, cet homme avait installé un atelier miniature dans son garage : une presse à pédale sur laquelle il avait commencé son apprentissage cinquante ans auparavant. Il imprimait quelques menus de communion et des poèmes qu'il offrait à ses visiteurs. Et, en seigneur, il écoutait de la musique classique, buvait de la bière tiède, fumait des havanes bon marché. Il n'avait pu se résigner à jeter l'éponge et s'était payé le luxe de racheter une misère la presse qui l'avait nourri une bonne partie de sa vie. Il parlait, avec du pathétique dans la voix et de l'admiration dans les yeux, de son métier, de cette machine dont la peinture vieille de trois fois mon âge brillait encore, du respect que les hommes doivent avoir les uns pour les autres. Il lui aurait été difficile de produire de beaux ouvrages si ceux qui avaient construit cet engin, fondu les caractères, n’avaient pas exécuté leur tâche avec intelligence et amour du « bien fini ». Il faut les avoir vu errer dans les ateliers ces compagnons devenus l’ombre d’eux-mêmes. Ils venaient inspecter les nouveaux venus pour vérifier que la génération montante était digne de prendre la relève. Celui-là je n'aurais pas voulu le décevoir mais tout cela me semblait fortement compromis. Il le savait probablement et c'est pourquoi il hantait précisément cette boîte où on pouvait admirer en fonctionnement la dernière linotype en production. La boutique ressemblait bien plus à un musée qu'à une officine astreinte à des impératifs de rentabilité. Toute la typographie datait d'avant-guerre. Les affiches étaient encore composées avec des caractères en poirier sur un coin de marbre et roulées sur une machine à cylindre. Lever les caractères en bois, les ordonner pour que naisse un mot dans une ligne justifiée était un miraculeux travail d'ajusteur.
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