Quand je me suis présenté pour l’offre d’emploi, un gros bonhomme m’a reçu. Il m'a questionné, j’ai bluffé sur mes capacités. On aurait pu me croire sorti de Polytechnique, il s’en fichait. Mes compétences ne l'intéressaient pas. On me proposait un poste de massicotier où il fallait plus de muscles que de neurones. Mon apprentissage m'a été d'une grande utilité, il me permettait d'appartenir à la profession. Le lendemain, je commençais à sept heures. Je suis arrivé en avance. Le gros m'a remis une carte de pointage et m'a désigné une armoire dans le vestiaire. Il commandait l'atelier de reliure. Je travaillais avec les femmes. Au massicot, je refendais les feuilles grand format avant qu’elle passent en plieuse. Les énormes piles s’entassaient. Toute la journée, je soulevais des rames. La lame glissait dans le papier. Les plieuses cliquetaient avec un bruit de mitrailleuses lourdes. Une odeur âcre montait de l'encolleuse. Mes coupes terminées, j'allais au massicot trilatéral. J'y ai rapidement appris à régler les formats, à changer les lames. Je prenais une poignée de livres, la plaçais devant moi sur le chariot. Un serrage les maintenait en place, et je poussais le tas dans la gueule de la machine. Un sabot s'abaissait, je retirais la poignée, deux lames latérales descendaient, les rognures giclaient. Les lames se relevaient, puis une troisième plongeait dans la chair blanche. Je rechargeais et présentais un autre tas à l'ogresse. À nouveau, les mâchoires entamaient le papier. La machine avalait des rognures et recrachait des piles nettes et lisses. Chaque palette contenait un millier d'ouvrages. Lorsque j'en avais terminé une, la suivante m'attendait. Entre deux, le chef d'atelier m'expédiait à la coupe des grands formats. Quand arrivait le soir, je dormais debout. L'ouvrière qui m'avait assisté dans ma tâche le premier jour était syndiquée, mais je ne l'ai su que plus tard. Elle réceptionnait les livres et vérifiait la qualité de la coupe. Elle les emballait dans des cartons et en indiquait le nombre. Au début, des piles partaient de travers. Elle dissimulait habilement les exemplaires gâchés dans la poubelle, sous les rognes. Que le chef vînt se renseigner sur mon adaptation, elle répondait invariablement : — Ça se voit qu’il est du métier ! Il connaît son boulot ! J’étais honteux qu’elle mente à ce point. Mais elle me rassurait. Son œil vigilant ne laissait passer aucun défaut. Trop de pression et les dos s’écrasaient, la lame perdait de son tranchant. Je me suis senti rapidement à l’aise à ce poste. Les femmes obéissaient au chef, lequel décidait de leur maintien à des places gratifiantes. Nouvel arrivant, je gagnais déjà plus que certaines papetières après vingt années de turbin dans la boîte. Leur vie gâchée entre ces murs de parpaings. Sans se révolter, elles se contentaient d’un salaire de misère, coincées par les crédits, sous la férule du contremaître dont dépendaient les espoirs de promotion. Celles qui étaient passées dans son lit n'avaient pas à se plaindre. La favorite trônait, jalousée par ses consœurs. Une jeune femme, déléguée du personnel, avait la responsabilité du réglage des plieuses. Il ne faisait guère de zèle auprès de celle-là. Qu'il mette son nez du côté des machines, elle l'envoyait promener. Sa favorite aurait aimé obtenir la place de la déléguée. Mais lorsqu'elle la relayait, le papier sortait en tous sens, le retard s'accumulait. Elle demandait de l'aide au maître relieur qui râlait, trop occupé avec ses propres réglages et la production à assurer. Le chef se retournait vers la déléguée du personnel, qui refusait de reprendre un travail déjà commencé. Le gros aurait aimé se débarrasser de cette fille et régner en pacha sur son harem. Il ne pouvait pas prétendre la remplacer par une autre, plus qualifiée. Il lui laissait faire la mise au point, puis demandait à un autre de prendre la place. Si les papetières syndiquées respectaient les normes syndicale les autres s'empressaient d'augmenter la cadence pour lui plaire. Il leur aurait fallu un niveau de compétence élevé pour tenir une telle cadence. Les pignons grinçaient quand une feuille explosait à plein régime dans les poches de pliage. La précision mécanique du pli diminue avec la vitesse. Qu’il le comprenne, cela était au-dessus de ses capacités. Je venais d'effectuer une coupe et au moment de mettre les mains pour retirer les chutes, la lame s’était enclenchée d'elle-même une deuxième fois. Je suis devenu livide. J'avais éteint mon massicot. Ce modèle n'était plus tout récent. La descente de lame s'enclenchait par une manette latérale qui embrayait la mise en mouvement. Le fil coupant de la lame n'aurait pas eu de mal à trancher des doigts mal placés. Le gros était aussitôt venu s’informer. — Qu’est-ce qui se passe ? — Je ne touche plus à cet engin ! Une seconde de plus et je n’avais plus de mains ! — Mais non ! Mais non ! Il suffit de faire attention ! — Je ne le remets pas en route ! — En attendant que le mécanicien trouve la panne, tu iras sur le trilatéral ! Que je laisse mes phalanges sur le marbre le gênait moins qu'une heure de retard. L'incident était dû à un manque d'entretien. — Tu devrais le graisser plus souvent, me dit le mécano. — Mais personne ne m’en a jamais donné l’ordre ! — Pas même le contremaître ? — Non ! — Ça ne m’étonne pas ! Bon, ça ne devrait pas se reproduire ! Il faudra en changer. Cet engin est trop vieux. Je vais en parler au syndicat. T’inquiète pas, gamin, je m’en occupe ! Peu après ma période d’essai, ils m’ont muté aux presses en équipe. J’arrivais à cinq heures du matin, avec la vingtaine de conducteurs. Les monotypes cliquetaient, les bandes perforées tournaient dans leur bobineau, avec régularité. Les caractères fraîchement crachés se déposaient dans les galées de réception. Avant de s'atteler à leurs claviers, les linotypistes buvaient leur café. Le salaire de ces aristocrates de la profession talonnait allègrement celui d'un chef d'atelier. Une connaissance parfaite du français ainsi que la dextérité et la rapidité dans la frappe les rendaient très précieux. Aussi bénéficiaient-ils de privilèges. La première demi-heure était silencieuse. Une à une, les machines sortaient de leur sommeil. La musique du poste de radio qu'un ouvrier gardait dans sa sacoche ne devenait plus qu'un mince filet, là-bas au fond, avant de disparaître dans le grondement général. Les presses s'éveillaient avec des renâclements, des gémissements, des soufflements de compresseurs. Les pompes graissées, la pile montée, l’encrier rempli, les mastodontes s'ébranlaient, lentement d'abord, puis ils prenaient de la vitesse. Mille, quinze cents, deux mille feuilles à l'heure, jamais plus. La pression aspirait le caractère, les espaces montaient en impression. Il fallait avoir l’œil, surveiller la surface grise de la page. Arrêter la machine, en appuyant sur le bouton rouge près de la réception, si un point noir suspect apparaissait. En plusieurs rotations, le monstre immobilisait son mouvement, suspendait son fracas. Je ne quittais pas le tirage des yeux. Le conducteur prenait mon poste lorsque j'allais préparer la pile de la forme suivante. Rapidement, la monotonie est devenue terriblement pesante. L'endormissement guettait le malheureux qui se laissait hypnotiser par le mouvement régulier des bras articulés. Mes cheveux se blanchissaient de poudre anti-maculage qui se déposait en jet, entre deux feuilles. Je me coltinais le sale boulot que l'aristocrate de conducteur ne voulait plus faire. Au marbre, je me glissais sous la forme et, avec une paille de fer, je grattais les impuretés des pages de plomb qui auraient pu subsister lors de la fonte. Tout ça pour que les caractères soient de la même hauteur typographique. Seize pages en plomb au format 21 x 30 cm, la forme pèse des tonnes. Quand nous imprimions un livre, je le lisais, cahier après cahier. Je prenais une feuille, je la pliais, et je demandais à l'autre équipe de me garder un exemplaire de chaque cahier. Après ma journée, le bruit infernal du foulage de la presse me poursuivait, me martelait le crâne et me résonnait dans les oreilles. Les feuilles blanches continuaient à défiler pendant mon sommeil. Les textes s'effaçaient pour ne plus laisser apparaître que des petits carrés noirs. Je ne pouvais plus appuyer sur le bouton d'arrêt. Ma main s'enfonçait dans le contacteur qui ne bougeait pas. Le papier s’imprimait sans que je puisse prévenir le conducteur. Il ne comprenait pas ce que je racontais. Lui voyait le texte normalement. Je montrais la feuille aux autres ouvriers et demandais leur avis sur la chose. Tous me regardaient comme si j’étais devenu fou. Je me réveillais quand je sentais la présence de l’homme sans visage. Il occupait mes rêves, toujours en retrait sur ma gauche. Il me regardait, et souriait énigmatiquement. Tout cela n’était que le fruit de mon imagination. Je n’arrivais plus à savoir si je délirais en permanence ou non. Au saut du lit, le sol se dérobait sous mes pas. Je partais sans déjeuner, n'ayant plus le temps. Ma carte de pointage accusait les retards. Bien souvent, après avoir attendu sur le bord du matelas, je me rendormais. Le matin, je me traînais jusqu’au cap difficile de la pause casse-croûte de neuf heures. Une lettre recommandée m'est arrivée. Un premier avertissement tombait. J'étais dans le collimateur de la direction. Un vieil homme, le patriarche des presses, dont les cheveux blancs presque transparents ondulaient légèrement, parcourait son journal chaque jour avant de démarrer sa machine. Personne ne se serait avisé de l'en empêcher. Il était si proche de la retraite qu'on ne l'importunait plus. Il avait connu la plupart des contremaîtres dans leurs culottes courtes et leur avait enseigné le métier. Il m'a interpellé. — Alors, tu arrives en retard ? — Oui ! Trop crevé, je ne peux plus me lever ! — Prends-toi un peu de repos ! Tu attends un deuxième avertissement ? Ce n'est pas de ta faute si tu n'es pas assez fort pour être margeur ! Ces formats sont trop grands pour toi ! À ta place, il y a longtemps que j'aurais adhéré au syndicat ! Il avait raison l'ancien. Tout seul, on ne peut pas s'en sortir. Dorénavant, quand j'arrivais à la bourre, ma carte était déjà pointée. Une main bienveillante l'avait glissée dans l'horloge. Mon statut avait changé, je n'étais plus le dernier arrivé. Mais un ouvrier à part entière, à qui l'on indiquait les options politiques de chacun. Celui-là, un jaune, plus par stupidité que par idéologie : il avait une maison à payer. Il était prêt à tout pour toucher sa paye complète... Celui-ci, il fallait s'en méfier, il était vraiment du côté de la direction, hâbleur, m'as-tu-vu. Tout l'atelier le traitait à son insu d'imbécile. Il essayait d'en imposer et gonflait la poitrine, pensant être un surhomme. Mon conducteur n'avait jamais travaillé ailleurs. Il se traînait depuis vingt-cinq ans sur des typos au rythme de deux mille feuilles à l'heure. Sa vie était suffisamment uniforme pour qu’un individu sensé en meure de déprime. Il n’avait quitté son poste qu'une fois, pour rejoindre son affectation au fond d'un djebel. La trouille vissée au ventre. La peur des chefs, de perdre son emploi, de sa femme, de ne pas joindre les deux bouts. Il tentait de devenir le plus petit possible et de se faire oublier, n'ayant pas réussi à se faire transparent. En ectoplasme, il n'aurait dérangé personne. En haut lieu, mon adhésion n’a guère plu, on m’a muté au marbre. Je désimposais les formes, alignais des pages sur les galées et les ficelais. Ce travail monotone m’ennuyait. Ils m’avaient jugé et condamné. Je m’en fichais totalement. Je savais que je ne ferais pas de vieux os dans cette maison. Je ne voulais pas pourrir dans un tel endroit, une prison dont les murs sont les heures. Désosser des formes, ranger des paquets, des lingots, la manœuvre ne nécessite que de l’habitude. L'esprit perce ces murs de béton et traîne dans les herbes folles. Question de coup d'œil; un lingot de trente cicéros sur quatre douzes, ou vingt-cinq sur trois douzes. Je les reconnaissais les yeux fermés rien qu’en les palpant. Les pages de linotypes conservées pour un prochain tirage. Le texte monotype qui repart à la fonte. Les titres qui retournent en distribution à la casse. Caler les formes des platines. Les châssis des retirations. Changer les pages. Ne pas perdre de temps. Les cylindres ne doivent pas refroidir. Regarder travailler le vieil homme était un spectacle. Pour des tirages délicats, il enlevait la marge automatique et descendait ses feuilles à la main. Je l'observais, fasciné par son geste, beau, précis, régulier. Bien que conducteur, il n'avait jamais les mains sales. Quand, le vendredi, il nettoyait son encrier, il enfilait ses gants. Il se talquait les doigts avant de manipuler le papier. Son bleu de travail ne portait aucune trace d’encre. Sa machine avait probablement vu la naissance du siècle. Elle ne partirait à la casse qu'à sa retraite. Les récupérateurs de métaux sont venus démonter les autres. Les blocs de fonte tombaient sous les coups de masse, laissant apparaître les engrenages nus et les tuyaux de cuivre du graissage qui pendaient de chaque côté des montants vides. Les équarrisseurs ont chargé dans les camions les cadavres des machines comme de vulgaires tas de ferrailles. Ils riaient en tapant. Les coups résonnaient dans l'atelier. Le vieil homme qui, jusque-là, n'avait pas ouvert la bouche, a dit : — On va en apporter de nouvelles, les gars ! Elles seront bien plus performantes ! Tu parles ! Il faudra courir plus vite toute la journée ! Courir ! Au trou ! À son heure on ira comme tout le monde ! Pas la peine de se presser. Là où on était deux, il ne faudra plus être qu'un, et fournir plus vite. Toujours plus vite ! Le progrès ! Le chômage ! Je m'en fiche. J'ai fait mon temps. Ils nous ont déjà viré la litho... Les machines sont parties les unes après les autres. Le directeur a dallé sa terrasse avec les pierres litho. C'est dire le discernement de ces gens ! L'offset ! Y a plus que ça ! La panacée ! On allait voir le progrès ! Les salaires allaient devenir mirobolants. Le nombre d'employés augmenterait. Mais les partants n'ont pas été remplacés. La qualification des conducteurs a baissé. Demande à un gars de relever une faute en machine. Même dans un titre ! De mon temps, un conducteur était un artisan. Ça s'est perdu. Que l'on ne vienne pas essayer de me comparer un tirage offset à de la litho. Allons ! Allons ! Faut raconter ça à d'autres ! La boîte s'accrochait encore à la typographie. Les investissements n'avaient pas suivi le courant. Les mastodontes ne pouvaient guère aligner leur vitesse sur le nouveau matériel, plus rapide. Les deux couleurs en retiration ne nécessitaient qu'un quart d'heure de calage là où il fallait trois ou quatre heures avant de se mettre en route. Ces presses tournaient à dix mille feuilles à l'heure quand nous plafonnions péniblement à deux mille. Bien que le format fût le double, nous n’arrivions plus à suivre. — Voilà où part la dignité de l’homme. Au profit ! N'oublie pas ça, petit ! On pourrait croire que je suis passéiste. Pas du tout ! Il faut vivre avec son époque. Mais pas n'importe comment ! On y sacrifie ce qu'on a de meilleur. Notre savoir-faire était aussi un art. Maintenant, c'est uniquement une source de profits... qui rapporte seulement à quelques-uns. On imprime plus vite, toujours plus vite. À croire que la pâte à papier est inépuisable. Bientôt, les forêts n'auront plus le temps de pousser ! On aura l'air idiot avec des machines sans papier ! La joie, qu'est-elle devenue ? Avant, on réalisait un beau travail avec son cœur et son métier. Sous peu, tu devras tout à la machine, tu ne seras plus rien. Il n’y aura plus qu'à appuyer sur des boutons et à rejoindre les wagons de chômeurs. Ce n’est pas gai ! Tu parles d'un progrès ! Quel avenir pour les jeunes qui ne sont pas doués à l'école ? Quel espoir d'arriver à réaliser quelque chose qui les satisfasse ? Maintenant, on n'exerce plus un métier, on fait un travail ! C’est une nuance de taille ! Si tu ne sors pas d'un milieu favorisé, que tu n’as pas la chance avec toi, que te reste-t-il pour accéder à la dignité, sans métier ? C’est votre combat à vous, les jeunes ! Moi, j'ai utilisé mon temps. À ma vitesse. J’arrive au bout ! En pleine santé ! Il était en forme l’aïeul. Il connaissait sa Rolls sur le bout des doigts. Aucun prince ne pouvait prétendre posséder un tel chauffeur. La sagesse resplendissait sur son visage. Depuis le temps qu’il était dans la maison, on avait construit les murs autour de lui. Le panache de sa chevelure blanche et soyeuse dominait l’atelier. À la direction, on lui parlait avec respect. Aucun contremaître ne se serait permis une remarque désobligeante. Il était capable d’arrêter l’entreprise rien qu’en éternuant. Il pesait lourd dans la balance syndicale. À plusieurs reprises, il avait été président du conseil des Prud'hommes.