La foule s'engouffre dans les portillons qui s'ouvrent avec un contrôle magnétique. Depuis le seuil déjà parvenait une rumeur de marée humaine transportée par des tapis roulants des escalators. Une mécanique bien rodée qui ne laisse pas de place à l'improvisation. Foire exposition, ou aéroport, des glaces où l'admirateur peut s'admirer. Sorte de rituel dédié au dieu Technos pour parvenir au saint du saint : Le pavillon 1. A l'intérieur, des machines dernier cri, le summum. Celles dont on parle dans les journaux, d'acier et de composants électroniques. Cela produit un bourdonnement. Une musique retentit, des écrans de télés suspendus à des poutrelles s'abaissent. La toute première démonstration à lieu sous les yeux ébahis des fidèles. Des pin-up se trémoussent sur l'écran à la gloire de ce dieu exigeant. Au pied de la machine, un bonimenteur vante les prouesses de cette ogresse dévoreuse de papier. Huit groupes d'encrage, imprimant recto-verso lancés à toute vitesse. Des quadrichromies plein format sur des feuilles d'un papier hyper léger. Des ouvriers en chemise blanche, manche courte et uniforme de parade paraissent ne pas travailler tant leurs gestes ressemblent plus à ceux d'un pilote de supersonique, qu'à ceux des compagnons du livre, les gueules noires de l'encre. Pulvérisés les temps de calage, fini les doigts maculés, tout se règle à distance. Une sorte de cordon sanitaire s'est établi autour de l'ogresse. Jusqu'au bruit qui n'en semble plus mais est devenu partition de la grande symphonie. Fini les films. Les plaques arrivent directement au pied de la machine par voie aérienne dans des cassettes suivant les ordres de programmation de la production et les impératifs de la gestion. Il ne reste à l'officiant qu'à glisser ces boîtes noires dans la gueule de la machine qui avalera les plaques les unes après les autres et les recrachera lorsque l'opération sera terminée. L'encrage est réglé automatiquement à partir de données digitalisées, lesquelles ont au préalable servies à la gravure par laser et ont été transmises au pupitre de la machine par l'ordinateur. Le rôle de l'officiant sera de surveiller le bon déroulement des opérations, pour que tout tende à la perfection dans cet univers où il ne semble pas exister un seul heurt. Dans un coin où quelques rares regards se posent, digne une antique machine, ancêtre témoin de notre épopée. Le passé au rendez-vous du futur. Une vieille presse toute noire d'acier et de cuivre, de bois et courroies, de plomb et de vélin à qui personne ne rend hommage. Elle semble si démunie face aux nouvelles générations. À l'Argus, elle ne vaut plus que son pesant de ferraille, et si elle est là présente parmi toute cette technologie arrogante elle ne doit d'être maintenue en vie que par un anonyme amateur et pour le simple plaisir de la poésie. Elle paraît hérétique dans ce temple dressé à la gloire de la raison économique. Mais laquelle de ces deux machine aura le plus donné d'écho à la parole des hommes?