Ce texte est extrait de Putain d'étoile paru aux éditions Paris Méditerranée en septembre 2003. ISBN 2-84272-190-X Prix public: 15 euros
Quand on ouvre des pages pour se nourrir on attrape souvent des indigestions, si on a comme référant de ses lectures les bulletins paroissiaux des saintes chapelles littéraires. Comment accorder un pet de crédibilité aux critiques qui manient l'encensoir envers un éditeur, qui préalablement leur a publié un manuscrit ou les a fortement sollicités, en repas de courtoisie et autres affriolantes relations publiques et plus si affinités ? Avant de tomber sur Le Chant des coyotes ou sur Trick baby, combien faut-il en éplucher d'un derrière distrait ? Heureusement dans cette lointaine Mongolie bigordane j'ai fini par dégotter un libraire qui a su m'alimenter sans me ruiner. N'importe quel quidam aurait pu croire la boutique en faillite. Seuls quelques livres en devanture changeaient parfois. Un ou deux titres nouveaux apparaissaient, parmi la trentaine étalés derrière la vitre. De l'extérieur on n'apercevait rien bouger, comme si le magasin était abandonné ou inoccupé. La décoration en vitrine, un papier d'emballage cadeau complètement décoloré, ajoutait une touche surannée. En poussant sur la porte, j'ai pensé la trouver fermée. J'avoue avoir franchi le seuil, la première fois, animé d'une malsaine curiosité. Au sol de l'antre un carrelage en mosaïque, bleu jaune gris et marron. La pièce unique était couverte d'étagères de bois patinées dont les hauts rayonnages contenaient encore toutes les fournitures scolaires des décennies passées. Plumes Sergent Major, buvard colorés, bouteilles d'encre violette, noire ou rouge, cahiers d'écoliers, vieux livres de grammaire, de conjugaison, Atlas, tubes de gouache desséchés, invendus entassés pêle-mêle et n'ayant jamais plus bougé. Les bouquins étaient empilés à la manière des librairies arabes, du sol au plafond, dans un fatras proche de l'apocalypse et maintenus dans un équilibre précaire par miracle. J'ai vraiment douté trouver un homme là-dedans, ou alors le squelette de l'ancien propriétaire. Rien n'aurait pu laisser penser, à un œil non averti, qu'un individu lisait au comptoir. Il était assis à un bureau, la tête penchée sur l'ouvrage, le coude appuyé contre le bois patiné. Il ne dormait point et semblait plongé dans une profonde méditation de plusieurs siècles. Il a posé le livre, a intercalé une carte dans la page et l'a refermé. -Bonjour, a t-il dit.
Il n'a même pas esquissé un sourire commercial. J'ai regardé dans les rayons presque gêné de l'avoir dérangé.
-J'aurais voulu Bunker Hills de Fante, vous l'avez ?
-Non !...
-Bon, mais auriez vous d'autres auteurs du Montana…
-Oui !
Je semblais vraiment indésirable. Il a laissé passer quelques secondes avant de prendre la parole
-Cet ouvrage-là n'est pas indispensable, à moins que vous ne soyez un universitaire !...
-Comment ça ?
-Vous pouvez vous en passer !
-C'est-à-dire ?
-Ce n'est pas son meilleur ! On peut éviter de gaspiller de l'argent et l'emprunter dans une bibliothèque si on veut vraiment le lire !
-J'ai lu les autres, et je veux me faire la totale, pour connaître le bonhomme jusque dans sa médiocrité !
-Comme vous voudrez, mais je vous aurais prévenu ! Si vous avez eu le meilleur pourquoi vous embarrasser avec le superflu ? Il y a tellement d'auteurs intéressants pour ne pas se charger des œuvres mineures ! Un commerçant qui me tenait un tel discours sur sa camelote méritait le détour. Il m'en avait suffisamment dit pour comprendre que je n'avais pas affaire à un simple boutiquier. De chez lui, il ne fallait pas en douter, ne sortaient que des livres, des vrais, pas du papier noirci. Il savait ce qu'il vendait, et à qui.
Pour venir ici, il fallait le décider, l'assumer. Être poussé par une pulsion irrépressible, afin de ne pas succomber à l'obsédante angoisse qui vous étreignait en franchissant le seuil de la porte pour la première fois. Que se cachait-il derrière les affiches, loin, là-bas, au fond de l'antre, sous le néon fade allumé toute la journée ? Un homme, l'air absent, totalement absorbé, dans l'immobilité la plus totale, consultait quelques étranges grimoires. Un savant de la littérature rendait hommage à ces pages, en les lisant toutes, scrupuleusement, avant de les proposer à ses lecteurs. Ses clients ne venaient le visiter que mensuellement pour les plus sévèrement atteints. Les anciens ou les exilés, vers des contrées plus clémentes, lors de leur retour au bercail prenaient leur ordonnance et repartaient avec un colis de livres. Les parisiens, n'ont ni le temps, ni le désir d'affronter la cohue, pour se rendre dans un supermarché de la culture… Quelques raffinés se faisaient préparer le meilleur du crû de l'année par ce libraire. Il tenait un registre de la liste des ouvrages achetés par ses clients. Car le comble du déshonneur aurait été de proposer deux fois le même texte. Tout d'abord, il lui fallait connaître les goûts, les penchants naturels, les obsessions, les vices, les tares de ses habitués. Après seulement, il conseillait. Preuve de son savoir faire, il ne croulait pas sous les invendus.
Cet homme ne vendait pas, mais auscultait, soignait, pesait, jaugeait son bonhomme afin de ne point diagnostiquer à en aveugle. Puis il tentait d'apporter un remède, de combler les lacunes et proposait des vitamines aux neurones de son consulté. Il écoutait les désirs, les réactions avant d'ordonner. Lors d'une rencontre ultérieure il interrogeait la prescription. Oui, c'était bien ces ouvrages-là qu'il fallait administrer pour guérir le mal de vivre. Des mots emmagasinés suivant un ordre précis, qui soulagent au hasard des pages, pendant quelques heures, quelques mois, de la souffrance et du vide de l'existence. Il attendait de son patient qu'il lise. Et si un auteur inconnu effrayait le malade, il lui prêtait le volume ou tentait une ordonnance plus appropriée. Si l'ordonnance n'avait pas convaincu, la personne pouvait toujours lui rapporter les livres et lui échanger contre d'autres. -On lit l'ouvrage qu'il faut, au moment où il faut ! Cela n'est pas étrange. Ça me fait penser à ces vieilles boîtes de boutons de couturière. Dépareillés, ils ne valent rien, mais dès qu'on en cherche un précisément, on le trouve. Lui, son jumeau, ou un qui lui ressemble et fera illusion. Les livres, c'est tout comparable ! Ayant posé le sien, il se levait de sa chaise et venait s'asseoir sur le coin de son bureau, sortait une Gauloise puis écoutait son client. Cela pouvait durer longtemps. Aussi, avant de pousser la porte, il fallait s'assurer que personne d'autre n'était en conversation avec lui. Sinon il fallait aller poireauter patiemment son tour au café d'à côté. Il aurait paru indélicat de faire le pied de grue dans le peu d'espace de la boutique. À longueur de journée, il écoutait avec bienveillance les plaies du monde, les peines de cœur. Il attendait que le flot de paroles se tarisse. Puis en arrivait un autre, qui le libérait du premier. À chacun, il accordait un quart d'heure. Ce qui est certes peu, mais demande un effort surhumain. Trente clients par jour dans une librairie ne nourrissent pas un homme. Mais l'artiste pouvait bien tenir un siège au fond de sa tanière sans corrompre son art. Il ne comptait pas sur les rentrées de la librairie pour lui remplir la gamelle. Il émargeait par ailleurs sur des loyers, par-ci par-là. Ce métier, il le faisait parce que rien ne l'encourageait plus que ses clients qu'il avait éduqués à la lecture. Le miracle des mots l'étonnait encore. Il voyait les gens évoluer avec les ouvrages lus. Il ne bougeait pas de son siège pour recevoir les importuns. N'écoutait même pas leurs désirs et ne prenait pas la peine d'aller chercher le titre dans un rayon, où il savait ne pas vouloir le trouver.
-Non je n'ai pas ça, vous aurez plus facilement de chance avec un collègue. Moi je vends de la littérature. Uniquement ! Et de la bonne, si possible... Mais qu'est-ce que c'est de la bonne littérature ? Lui vendait des livres comme des potions d'apothicaire, pas du papier noirci en vogue dans l'univers cathodique.
-Il n'y a plus de curés ! Encore moins de médecins qui savent écouter les gens... Alors, il faut faire leur travail ! C'est simple, il faut avoir du temps pour les autres... Si je savais écrire avec tout ce qu'on me dit, mais j'aurais déjà plus de volumes que Balzac. Et encore, je suis modeste. Les livres sauveront le monde ! Si, il doit être sauvé... Sinon ça le précipitera plus vite... Va savoir ? En attendant, on ne me fera pas vendre un livre parce qu'on en parle dans les coteries. Si je vends le livre dont le client a besoin, alors j'ai rempli ma mission dans ce foutoir. C'est pas grand-chose, mais je m'en contenterais au moment de fermer les yeux. Pour avoir du jus les auteurs doivent en baver. De la pire manière. C'est la loi du genre... Un type qui promet, devient nul dès que l'éditeur lui balance un gros chèque. Alors commence la pire des couillonnades ! La castration pure et simple. Le cheval sauvage est apprivoisé ! Plus de surprise! Il écrit ce que le directeur littéraire sait pouvoir vendre et que lui dicte le marché. Et ma foi, trouver dans sa gamelle un peu de riz et un morceau de steak, ce n'est pas négligeable. Ne pas avoir froid l'hiver, ni craindre d'être expulsé à cause d'un loyer impayé depuis des lustres, voila un confort bien mérité. C'est un penchant humain. Pas la peine de faire un dessin... -Tu donnes au public ce qui lui fera plaisir et ça te reviendra sous la forme de satisfaction. Tu récoltes le miel. Donc c'est là que commence la prostitution. C'est simple, dès que ça marche tu veux que ça marche encore plus et tu trais la vache ! Son raisonnement me plaisait bien. Mais plus encore, ses colères après la municipalité ne lassaient pas de me mettre en jubilation. Un trublion doublé d'un tribun l'homme, pas moins. Un râleur perpétuel. Depuis son échoppe sans bouger il observait, comme un œil qui guette depuis la pénombre et que l'on ne voit pas. De son confessionnal il était au courant des coucheries, des bâtards, des vengeances, des entourloupes. A force de prêter l'oreille il pouvait remonter sur quatre générations l'arbre pour y secouer le singe et laver le linge sale en place publique. Pour haïr le maire et son équipe comme ça, leur différent remontait à la communale. Un sac de billes, un premier amour détourné, quelque drame lointain et impardonnable. Un honneur que le sang et les tripes de toute la région ne parviendrait à sauver de la honte.
-Des sbires plus proches des nervis fascistes que des démocrates. Pas de contestation possible. Si tu l'ouvres, on t'écrase... Ils m'ont installé un arrêt de bus devant le magasin par représailles. Alors voilà, les gens s'appuient sur ma vitrine. Ils attendent sous mon auvent. Je ne l'abaisse plus depuis… En haut lieu, son franc-parler à fini par plomber les zygomatiques.
-On l'appelle Robert, parce que monsieur se fait appeler par son prénom. Moi je l'ai surnommé Staline, Oui ! Pas une journée ne s'écoulait sans qu'il ne maudisse ce personnage. -Inculte au plus haut point. Il ne sait que compter. Et avec les sous des autres c'est facile ! Comme si cela n'avait pas suffi, il m'a envoyé deux contrôles fiscaux coup sur coup. Je n'avais rien à me reprocher. Je tiens mes comptes ! De toute façon, je gagne une fortune en étant libraire. Tout au plus un SMIG. Mais c'est déjà trop. Pour ces voleurs ! À la deuxième visite des contrôleurs du fisc, je leur ai demandé si c'était Péppone qui les envoyait. Ils sont repartis sans rien vérifier.
-Ah, ils en avalent des couleuvres les braves gens de cette ville et de bien belle taille. Personne, à part une chanteuse qui s'est fait violer ici, par son père pendant la guerre, n'a jamais parlé de ce trou. Il n'est cité dans aucun livre et pour cause. C'est dire dans quel désert on se trouve. Ils ne savent que pomper le fric. Aucune usine… Que des bâtiments administratifs. Il faut bien que les bureaux d'études du parti travaillent. Et ces boules-là dans la zone piétonne, elles viennent de Toulon... C'est une usine inféodée au parti. Les types qui sont venus les poser sont de la C.G.T ! J'aurais bien aimé connaître le taux de rendement de chaque ouvrier en une journée. Là où on doit mettre deux jours, ils y ont passé la semaine. Le reste du temps ils sont allés à la pêche. Et le montant de la facture, qui l'a épluché ? Pas comme ma comptabilité! Ces boules-là, on les retrouve partout dans les villes aux mains du parti. J'aimerais bien voir Montreuil, et Saint-Nazaire… Il paraît qu'ils ont hérité des même monstruosités… Et toute la banlieue rouge, ça doit pas être triste non plus. Ces boules ont dû être faites avec les chaînes des peuples opprimés que le parti a libérés. À moi, le parti il me les met les boules ! Et tous ces immeubles restaurés en logements sociaux ? D'où viennent les gens qui y habitent ? Par wagons entiers ils débarquent du nord de la France, des houillères. Tous Rmistes ! c'est fait pour ne pas perdre de voix aux élections. Et juste avant les élections tous les gitans viennent stationner dans le coin... Deux mille il doit bien y en avoir. Personne ne sait pourquoi ils sont là, hors période des dates de pèlerinage... Tout simplement parce qu'ils viennent voter. Ici. On les inscrit. Superbe ! Coca et nouilles populaires à volonté ! Le couvert est mis. Suffit de voter. Toi qui payes tes impôts ici tu demandes quelque chose à la mairie. On vérifie d'abord si tu es inscrit sur les listes électorales. Heureusement qu'il existe un isoloir, sinon ce type serait réélu à 99 % des voix comme cela se fait dans toutes les dictatures du monde. On vit en zone de non-droit ici. Toute la ville est prise en otage. Va faire une campagne électorale contre ce type. Il n'est pas sûr qu'on ne te retrouve pas au fond du lac avec des chaussures en parpaing. Et le vieux qui fait croire à tout le monde qu'il a un cancer. Pas prêt de crever. Il se porte mieux que moi. Le parking souterrain on peut en parler. Qui l'a réalisé ? Quand? Pourquoi ? Il ne fonctionne qu'à moitié. On perd de l'argent avec cette opération, encore un peu plus. Il a été construit avant une élection. Le vieux avait besoin de fric pour sa campagne. Tout ça finit par coûter cher... Il voulait aménager les anciennes halles en supermarché, pour le dernier scrutin. Tu parles il a été obligé de faire marche arrière. Un bâtiment du XIXe, époque Eiffel. Les halles Baltard, transformées en supermarché. Pourquoi pas de la porcelaine de Limoges pour empierrer les chemins? Ils finiront par avoir ma peau ces salopes. Non, rien de spectaculaire. Ils m'empoisonnent la vie au quotidien. Le feulement des charentaises vaut bien le bruit des bottes ! Le maire fait semblant de ne pas me voir quand on se croise en ville. Il change de trottoir et sert la main à tous les autres commerçants. Ça non, il n'a pas peur d'aller boire un verre chez ses copains fachos, des anciens du parti communiste qui ont viré front national… Si… Si… et le patron des bistrots de la place c'est la pire crevure mafieuse qu'on puisse rencontrer ! Cela ne dérange pas notre brave maire d'aller s'y rincer le gosier. Il ne paye pas, ou alors il embarque la note… Si… Si... J'ai des témoins ! J'ai des dossiers sur eux, mais ils auront ma peau avant. Les rues piétonnes ! Belle exemple de démocratie ! Réunion du comité de quartier pour décider du tracé. On avait fait une étude valable. Tu parles, le plan de circulation était signé au bureau d'études avant qu'on nous consulte. La belle affaire ! La place du colonel Fabien, il faut bien la payer. Le pire, c'est qu'avec ce type de gestion totalitaire, c'est le champ libre au fascisme. L'opposition n'existe pas ici ! Elle est bâillonnée ! Si un commerçant ose la ramener, le contrôle fiscal n'est pas loin.
Une petite dame toute frêle, en entrant dans le magasin, a interrompu notre discussion.
-Je voudrais un livre qui a du succès, pour un jeune homme qui fait des études supérieures, lui a demandé la grand mère visiblement fière de sa descendance.
-Désolé madame, je n'en ai pas, si cela m'arrive, c'est un hasard! Si j'essaye d'être un libraire, malheureusement je ne suis pas forcément un commerçant... Par contre, je peux vous vendre un bon livre qui n'a pas eu le succès qu'il aurait mérité ! Tous ceux que j'ai ici aurait dû en avoir, si les gens savaient lire ! Elle l'écoutait attentivement, alors qu'elle aurait pu le traiter de goujat et lui casser son parapluie sur la tête. Mais elle se rendait bien compte qu'elle avait affaire à un maître artisan. Un mardi la boutique est restée fermée. Le lendemain, ainsi que les autres jours qui ont suivi, personne n'a vu le libraire. Il était bien venu le lundi, mais depuis le début de la semaine plus de nouvelles. Au bar, on m'a dit qu'il venait d'être victime d'un infarctus. Je ne savais pas encore à quel point les colères de ce râleur allaient me manquer.
A Feu Jean-François Lamon
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