Les Ongles Noirs

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samedi, octobre 27 2007

Le cercle du poète disparu

Ce texte est extrait de Putain d'étoile paru aux éditions Paris Méditerranée en septembre 2003. ISBN 2-84272-190-X Prix public: 15 euros

Quand on ouvre des pages pour se nourrir on attrape souvent des indigestions, si on a comme référant de ses lectures les bulletins paroissiaux des saintes chapelles littéraires. Comment accorder un pet de crédibilité aux critiques qui manient l'encensoir envers un éditeur, qui préalablement leur a publié un manuscrit ou les a fortement sollicités, en repas de courtoisie et autres affriolantes relations publiques et plus si affinités ? Avant de tomber sur Le Chant des coyotes ou sur Trick baby, combien faut-il en éplucher d'un derrière distrait ? Heureusement dans cette lointaine Mongolie bigordane j'ai fini par dégotter un libraire qui a su m'alimenter sans me ruiner. N'importe quel quidam aurait pu croire la boutique en faillite. Seuls quelques livres en devanture changeaient parfois. Un ou deux titres nouveaux apparaissaient, parmi la trentaine étalés derrière la vitre. De l'extérieur on n'apercevait rien bouger, comme si le magasin était abandonné ou inoccupé. La décoration en vitrine, un papier d'emballage cadeau complètement décoloré, ajoutait une touche surannée. En poussant sur la porte, j'ai pensé la trouver fermée. J'avoue avoir franchi le seuil, la première fois, animé d'une malsaine curiosité. Au sol de l'antre un carrelage en mosaïque, bleu jaune gris et marron. La pièce unique était couverte d'étagères de bois patinées dont les hauts rayonnages contenaient encore toutes les fournitures scolaires des décennies passées. Plumes Sergent Major, buvard colorés, bouteilles d'encre violette, noire ou rouge, cahiers d'écoliers, vieux livres de grammaire, de conjugaison, Atlas, tubes de gouache desséchés, invendus entassés pêle-mêle et n'ayant jamais plus bougé. Les bouquins étaient empilés à la manière des librairies arabes, du sol au plafond, dans un fatras proche de l'apocalypse et maintenus dans un équilibre précaire par miracle. J'ai vraiment douté trouver un homme là-dedans, ou alors le squelette de l'ancien propriétaire. Rien n'aurait pu laisser penser, à un œil non averti, qu'un individu lisait au comptoir. Il était assis à un bureau, la tête penchée sur l'ouvrage, le coude appuyé contre le bois patiné. Il ne dormait point et semblait plongé dans une profonde méditation de plusieurs siècles. Il a posé le livre, a intercalé une carte dans la page et l'a refermé. -Bonjour, a t-il dit.

Il n'a même pas esquissé un sourire commercial. J'ai regardé dans les rayons presque gêné de l'avoir dérangé.

-J'aurais voulu Bunker Hills de Fante, vous l'avez ?

-Non !...

-Bon, mais auriez vous d'autres auteurs du Montana…

-Oui !

Je semblais vraiment indésirable. Il a laissé passer quelques secondes avant de prendre la parole

-Cet ouvrage-là n'est pas indispensable, à moins que vous ne soyez un universitaire !...

-Comment ça ?

-Vous pouvez vous en passer !

-C'est-à-dire ?

-Ce n'est pas son meilleur ! On peut éviter de gaspiller de l'argent et l'emprunter dans une bibliothèque si on veut vraiment le lire !

-J'ai lu les autres, et je veux me faire la totale, pour connaître le bonhomme jusque dans sa médiocrité !

-Comme vous voudrez, mais je vous aurais prévenu ! Si vous avez eu le meilleur pourquoi vous embarrasser avec le superflu ? Il y a tellement d'auteurs intéressants pour ne pas se charger des œuvres mineures ! Un commerçant qui me tenait un tel discours sur sa camelote méritait le détour. Il m'en avait suffisamment dit pour comprendre que je n'avais pas affaire à un simple boutiquier. De chez lui, il ne fallait pas en douter, ne sortaient que des livres, des vrais, pas du papier noirci. Il savait ce qu'il vendait, et à qui.

Pour venir ici, il fallait le décider, l'assumer. Être poussé par une pulsion irrépressible, afin de ne pas succomber à l'obsédante angoisse qui vous étreignait en franchissant le seuil de la porte pour la première fois. Que se cachait-il derrière les affiches, loin, là-bas, au fond de l'antre, sous le néon fade allumé toute la journée ? Un homme, l'air absent, totalement absorbé, dans l'immobilité la plus totale, consultait quelques étranges grimoires. Un savant de la littérature rendait hommage à ces pages, en les lisant toutes, scrupuleusement, avant de les proposer à ses lecteurs. Ses clients ne venaient le visiter que mensuellement pour les plus sévèrement atteints. Les anciens ou les exilés, vers des contrées plus clémentes, lors de leur retour au bercail prenaient leur ordonnance et repartaient avec un colis de livres. Les parisiens, n'ont ni le temps, ni le désir d'affronter la cohue, pour se rendre dans un supermarché de la culture… Quelques raffinés se faisaient préparer le meilleur du crû de l'année par ce libraire. Il tenait un registre de la liste des ouvrages achetés par ses clients. Car le comble du déshonneur aurait été de proposer deux fois le même texte. Tout d'abord, il lui fallait connaître les goûts, les penchants naturels, les obsessions, les vices, les tares de ses habitués. Après seulement, il conseillait. Preuve de son savoir faire, il ne croulait pas sous les invendus.

Cet homme ne vendait pas, mais auscultait, soignait, pesait, jaugeait son bonhomme afin de ne point diagnostiquer à en aveugle. Puis il tentait d'apporter un remède, de combler les lacunes et proposait des vitamines aux neurones de son consulté. Il écoutait les désirs, les réactions avant d'ordonner. Lors d'une rencontre ultérieure il interrogeait la prescription. Oui, c'était bien ces ouvrages-là qu'il fallait administrer pour guérir le mal de vivre. Des mots emmagasinés suivant un ordre précis, qui soulagent au hasard des pages, pendant quelques heures, quelques mois, de la souffrance et du vide de l'existence. Il attendait de son patient qu'il lise. Et si un auteur inconnu effrayait le malade, il lui prêtait le volume ou tentait une ordonnance plus appropriée. Si l'ordonnance n'avait pas convaincu, la personne pouvait toujours lui rapporter les livres et lui échanger contre d'autres. -On lit l'ouvrage qu'il faut, au moment où il faut ! Cela n'est pas étrange. Ça me fait penser à ces vieilles boîtes de boutons de couturière. Dépareillés, ils ne valent rien, mais dès qu'on en cherche un précisément, on le trouve. Lui, son jumeau, ou un qui lui ressemble et fera illusion. Les livres, c'est tout comparable ! Ayant posé le sien, il se levait de sa chaise et venait s'asseoir sur le coin de son bureau, sortait une Gauloise puis écoutait son client. Cela pouvait durer longtemps. Aussi, avant de pousser la porte, il fallait s'assurer que personne d'autre n'était en conversation avec lui. Sinon il fallait aller poireauter patiemment son tour au café d'à côté. Il aurait paru indélicat de faire le pied de grue dans le peu d'espace de la boutique. À longueur de journée, il écoutait avec bienveillance les plaies du monde, les peines de cœur. Il attendait que le flot de paroles se tarisse. Puis en arrivait un autre, qui le libérait du premier. À chacun, il accordait un quart d'heure. Ce qui est certes peu, mais demande un effort surhumain. Trente clients par jour dans une librairie ne nourrissent pas un homme. Mais l'artiste pouvait bien tenir un siège au fond de sa tanière sans corrompre son art. Il ne comptait pas sur les rentrées de la librairie pour lui remplir la gamelle. Il émargeait par ailleurs sur des loyers, par-ci par-là. Ce métier, il le faisait parce que rien ne l'encourageait plus que ses clients qu'il avait éduqués à la lecture. Le miracle des mots l'étonnait encore. Il voyait les gens évoluer avec les ouvrages lus. Il ne bougeait pas de son siège pour recevoir les importuns. N'écoutait même pas leurs désirs et ne prenait pas la peine d'aller chercher le titre dans un rayon, où il savait ne pas vouloir le trouver.

-Non je n'ai pas ça, vous aurez plus facilement de chance avec un collègue. Moi je vends de la littérature. Uniquement ! Et de la bonne, si possible... Mais qu'est-ce que c'est de la bonne littérature ? Lui vendait des livres comme des potions d'apothicaire, pas du papier noirci en vogue dans l'univers cathodique.

-Il n'y a plus de curés ! Encore moins de médecins qui savent écouter les gens... Alors, il faut faire leur travail ! C'est simple, il faut avoir du temps pour les autres... Si je savais écrire avec tout ce qu'on me dit, mais j'aurais déjà plus de volumes que Balzac. Et encore, je suis modeste. Les livres sauveront le monde ! Si, il doit être sauvé... Sinon ça le précipitera plus vite... Va savoir ? En attendant, on ne me fera pas vendre un livre parce qu'on en parle dans les coteries. Si je vends le livre dont le client a besoin, alors j'ai rempli ma mission dans ce foutoir. C'est pas grand-chose, mais je m'en contenterais au moment de fermer les yeux. Pour avoir du jus les auteurs doivent en baver. De la pire manière. C'est la loi du genre... Un type qui promet, devient nul dès que l'éditeur lui balance un gros chèque. Alors commence la pire des couillonnades ! La castration pure et simple. Le cheval sauvage est apprivoisé ! Plus de surprise! Il écrit ce que le directeur littéraire sait pouvoir vendre et que lui dicte le marché. Et ma foi, trouver dans sa gamelle un peu de riz et un morceau de steak, ce n'est pas négligeable. Ne pas avoir froid l'hiver, ni craindre d'être expulsé à cause d'un loyer impayé depuis des lustres, voila un confort bien mérité. C'est un penchant humain. Pas la peine de faire un dessin... -Tu donnes au public ce qui lui fera plaisir et ça te reviendra sous la forme de satisfaction. Tu récoltes le miel. Donc c'est là que commence la prostitution. C'est simple, dès que ça marche tu veux que ça marche encore plus et tu trais la vache ! Son raisonnement me plaisait bien. Mais plus encore, ses colères après la municipalité ne lassaient pas de me mettre en jubilation. Un trublion doublé d'un tribun l'homme, pas moins. Un râleur perpétuel. Depuis son échoppe sans bouger il observait, comme un œil qui guette depuis la pénombre et que l'on ne voit pas. De son confessionnal il était au courant des coucheries, des bâtards, des vengeances, des entourloupes. A force de prêter l'oreille il pouvait remonter sur quatre générations l'arbre pour y secouer le singe et laver le linge sale en place publique. Pour haïr le maire et son équipe comme ça, leur différent remontait à la communale. Un sac de billes, un premier amour détourné, quelque drame lointain et impardonnable. Un honneur que le sang et les tripes de toute la région ne parviendrait à sauver de la honte.

-Des sbires plus proches des nervis fascistes que des démocrates. Pas de contestation possible. Si tu l'ouvres, on t'écrase... Ils m'ont installé un arrêt de bus devant le magasin par représailles. Alors voilà, les gens s'appuient sur ma vitrine. Ils attendent sous mon auvent. Je ne l'abaisse plus depuis… En haut lieu, son franc-parler à fini par plomber les zygomatiques.

-On l'appelle Robert, parce que monsieur se fait appeler par son prénom. Moi je l'ai surnommé Staline, Oui ! Pas une journée ne s'écoulait sans qu'il ne maudisse ce personnage. -Inculte au plus haut point. Il ne sait que compter. Et avec les sous des autres c'est facile ! Comme si cela n'avait pas suffi, il m'a envoyé deux contrôles fiscaux coup sur coup. Je n'avais rien à me reprocher. Je tiens mes comptes ! De toute façon, je gagne une fortune en étant libraire. Tout au plus un SMIG. Mais c'est déjà trop. Pour ces voleurs ! À la deuxième visite des contrôleurs du fisc, je leur ai demandé si c'était Péppone qui les envoyait. Ils sont repartis sans rien vérifier.

-Ah, ils en avalent des couleuvres les braves gens de cette ville et de bien belle taille. Personne, à part une chanteuse qui s'est fait violer ici, par son père pendant la guerre, n'a jamais parlé de ce trou. Il n'est cité dans aucun livre et pour cause. C'est dire dans quel désert on se trouve. Ils ne savent que pomper le fric. Aucune usine… Que des bâtiments administratifs. Il faut bien que les bureaux d'études du parti travaillent. Et ces boules-là dans la zone piétonne, elles viennent de Toulon... C'est une usine inféodée au parti. Les types qui sont venus les poser sont de la C.G.T ! J'aurais bien aimé connaître le taux de rendement de chaque ouvrier en une journée. Là où on doit mettre deux jours, ils y ont passé la semaine. Le reste du temps ils sont allés à la pêche. Et le montant de la facture, qui l'a épluché ? Pas comme ma comptabilité! Ces boules-là, on les retrouve partout dans les villes aux mains du parti. J'aimerais bien voir Montreuil, et Saint-Nazaire… Il paraît qu'ils ont hérité des même monstruosités… Et toute la banlieue rouge, ça doit pas être triste non plus. Ces boules ont dû être faites avec les chaînes des peuples opprimés que le parti a libérés. À moi, le parti il me les met les boules ! Et tous ces immeubles restaurés en logements sociaux ? D'où viennent les gens qui y habitent ? Par wagons entiers ils débarquent du nord de la France, des houillères. Tous Rmistes ! c'est fait pour ne pas perdre de voix aux élections. Et juste avant les élections tous les gitans viennent stationner dans le coin... Deux mille il doit bien y en avoir. Personne ne sait pourquoi ils sont là, hors période des dates de pèlerinage... Tout simplement parce qu'ils viennent voter. Ici. On les inscrit. Superbe ! Coca et nouilles populaires à volonté ! Le couvert est mis. Suffit de voter. Toi qui payes tes impôts ici tu demandes quelque chose à la mairie. On vérifie d'abord si tu es inscrit sur les listes électorales. Heureusement qu'il existe un isoloir, sinon ce type serait réélu à 99 % des voix comme cela se fait dans toutes les dictatures du monde. On vit en zone de non-droit ici. Toute la ville est prise en otage. Va faire une campagne électorale contre ce type. Il n'est pas sûr qu'on ne te retrouve pas au fond du lac avec des chaussures en parpaing. Et le vieux qui fait croire à tout le monde qu'il a un cancer. Pas prêt de crever. Il se porte mieux que moi. Le parking souterrain on peut en parler. Qui l'a réalisé ? Quand? Pourquoi ? Il ne fonctionne qu'à moitié. On perd de l'argent avec cette opération, encore un peu plus. Il a été construit avant une élection. Le vieux avait besoin de fric pour sa campagne. Tout ça finit par coûter cher... Il voulait aménager les anciennes halles en supermarché, pour le dernier scrutin. Tu parles il a été obligé de faire marche arrière. Un bâtiment du XIXe, époque Eiffel. Les halles Baltard, transformées en supermarché. Pourquoi pas de la porcelaine de Limoges pour empierrer les chemins? Ils finiront par avoir ma peau ces salopes. Non, rien de spectaculaire. Ils m'empoisonnent la vie au quotidien. Le feulement des charentaises vaut bien le bruit des bottes ! Le maire fait semblant de ne pas me voir quand on se croise en ville. Il change de trottoir et sert la main à tous les autres commerçants. Ça non, il n'a pas peur d'aller boire un verre chez ses copains fachos, des anciens du parti communiste qui ont viré front national… Si… Si… et le patron des bistrots de la place c'est la pire crevure mafieuse qu'on puisse rencontrer ! Cela ne dérange pas notre brave maire d'aller s'y rincer le gosier. Il ne paye pas, ou alors il embarque la note… Si… Si... J'ai des témoins ! J'ai des dossiers sur eux, mais ils auront ma peau avant. Les rues piétonnes ! Belle exemple de démocratie ! Réunion du comité de quartier pour décider du tracé. On avait fait une étude valable. Tu parles, le plan de circulation était signé au bureau d'études avant qu'on nous consulte. La belle affaire ! La place du colonel Fabien, il faut bien la payer. Le pire, c'est qu'avec ce type de gestion totalitaire, c'est le champ libre au fascisme. L'opposition n'existe pas ici ! Elle est bâillonnée ! Si un commerçant ose la ramener, le contrôle fiscal n'est pas loin.

Une petite dame toute frêle, en entrant dans le magasin, a interrompu notre discussion.

-Je voudrais un livre qui a du succès, pour un jeune homme qui fait des études supérieures, lui a demandé la grand mère visiblement fière de sa descendance.

-Désolé madame, je n'en ai pas, si cela m'arrive, c'est un hasard! Si j'essaye d'être un libraire, malheureusement je ne suis pas forcément un commerçant... Par contre, je peux vous vendre un bon livre qui n'a pas eu le succès qu'il aurait mérité ! Tous ceux que j'ai ici aurait dû en avoir, si les gens savaient lire ! Elle l'écoutait attentivement, alors qu'elle aurait pu le traiter de goujat et lui casser son parapluie sur la tête. Mais elle se rendait bien compte qu'elle avait affaire à un maître artisan. Un mardi la boutique est restée fermée. Le lendemain, ainsi que les autres jours qui ont suivi, personne n'a vu le libraire. Il était bien venu le lundi, mais depuis le début de la semaine plus de nouvelles. Au bar, on m'a dit qu'il venait d'être victime d'un infarctus. Je ne savais pas encore à quel point les colères de ce râleur allaient me manquer.

A Feu Jean-François Lamon

vendredi, octobre 5 2007

DE LA DIFFICULTE D'UN AUTEUR INCONNU A TROUVER UN EDITEUR

Les consommateurs de littérature qui ne voient le livre que dans sa forme finale n'ont pas le loisir de savoir ce qui se passe avant sa fabrication. Car s'ils peuvent visualiser des imprimeries, et imaginer ce qui peut se produire après, dans les librairies, les rayonnages des bibliothèques, ou chez les bouquinistes des Quais de la Seine, il existe un stade qui demeure inconnu au lecteur lambda c'est celui de l'écriture et de la publication de l'ouvrage. C'est donc à cette partie de la vie de l'ouvrage que je m'intéresserai dans un premier temps. Pour se faire je m'appuierai sur ma propre expérience d'écriture car elle est similaire en tout point à celle de tous les autres plumitifs qui ont hanté les antichambres des maisons d'éditions, un manuscrit sous le bras et une dose d'inquiétude pendant les nombreuses années d'attente avant la publication de leur premier texte. La réussite fortement médiatisée de quelques-uns aurait tendance à faire oublier les pérégrinations de coulisses des autres, qui méritent à elle seules l'écriture d'un autre roman. Je n'ai bien sûr gardé que la partie volontairement archétypale d'un auteur lambda. Les pratiques éditoriales qui peuvent sembler étonnantes voire aberrantes à un public non-initié, sont le lot commun des auteurs.

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lundi, août 27 2007

Les gens du livre

Parfois, un compagnon à la retraite venait écouter la symphonie des machines. Il saluait le patron, nous serrait la main et parlait du métier avec nostalgie. Il restait de longs moments à nous regarder travailler, donnait quelques conseils. Pas trop, pour ne pas importuner. Il s'imprégnait de l'odeur, du bruit, de la respiration de l'atelier et revivait. Il sortait une casse du rang, la posait sur le marbre, touchait les caractères, composait une ou deux cartes de visite pour aider le dernier typographe de l'atelier dans son travail, ficelait quelques paquets, rangeait des lingots, distribuait des compositions. Le compagnon partageait avec lui une cigarette, des souvenirs et des idées sur le monde à venir. Quand arrivait l'heure de son départ, le dos voûté comme un automate, il arpentait l’atelier pour sentir l’encre, entendre le souffle des machines une dernière fois et il repartait sans autre formalité. En parvenant à la retraite, pour donner un sens à sa vie, cet homme avait installé un atelier miniature dans son garage : une presse à pédale sur laquelle il avait commencé son apprentissage cinquante ans auparavant. Il imprimait quelques menus de communion et des poèmes qu'il offrait à ses visiteurs. Et, en seigneur, il écoutait de la musique classique, buvait de la bière tiède, fumait des havanes bon marché. Il n'avait pu se résigner à jeter l'éponge et s'était payé le luxe de racheter une misère la presse qui l'avait nourri une bonne partie de sa vie. Il parlait, avec du pathétique dans la voix et de l'admiration dans les yeux, de son métier, de cette machine dont la peinture vieille de trois fois mon âge brillait encore, du respect que les hommes doivent avoir les uns pour les autres. Il lui aurait été difficile de produire de beaux ouvrages si ceux qui avaient construit cet engin, fondu les caractères, n’avaient pas exécuté leur tâche avec intelligence et amour du « bien fini ». Il faut les avoir vu errer dans les ateliers ces compagnons devenus l’ombre d’eux-mêmes. Ils venaient inspecter les nouveaux venus pour vérifier que la génération montante était digne de prendre la relève. Celui-là je n'aurais pas voulu le décevoir mais tout cela me semblait fortement compromis. Il le savait probablement et c'est pourquoi il hantait précisément cette boîte où on pouvait admirer en fonctionnement la dernière linotype en production. La boutique ressemblait bien plus à un musée qu'à une officine astreinte à des impératifs de rentabilité. Toute la typographie datait d'avant-guerre. Les affiches étaient encore composées avec des caractères en poirier sur un coin de marbre et roulées sur une machine à cylindre. Lever les caractères en bois, les ordonner pour que naisse un mot dans une ligne justifiée était un miraculeux travail d'ajusteur.

dimanche, juillet 15 2007

Souvenirs d'atelier

Quand je me suis présenté pour l’offre d’emploi, un gros bonhomme m’a reçu. Il m'a questionné, j’ai bluffé sur mes capacités. On aurait pu me croire sorti de Polytechnique, il s’en fichait. Mes compétences ne l'intéressaient pas. On me proposait un poste de massicotier où il fallait plus de muscles que de neurones. Mon apprentissage m'a été d'une grande utilité, il me permettait d'appartenir à la profession. Le lendemain, je commençais à sept heures. Je suis arrivé en avance. Le gros m'a remis une carte de pointage et m'a désigné une armoire dans le vestiaire. Il commandait l'atelier de reliure. Je travaillais avec les femmes. Au massicot, je refendais les feuilles grand format avant qu’elle passent en plieuse. Les énormes piles s’entassaient. Toute la journée, je soulevais des rames. La lame glissait dans le papier. Les plieuses cliquetaient avec un bruit de mitrailleuses lourdes. Une odeur âcre montait de l'encolleuse. Mes coupes terminées, j'allais au massicot trilatéral. J'y ai rapidement appris à régler les formats, à changer les lames. Je prenais une poignée de livres, la plaçais devant moi sur le chariot. Un serrage les maintenait en place, et je poussais le tas dans la gueule de la machine. Un sabot s'abaissait, je retirais la poignée, deux lames latérales descendaient, les rognures giclaient. Les lames se relevaient, puis une troisième plongeait dans la chair blanche. Je rechargeais et présentais un autre tas à l'ogresse. À nouveau, les mâchoires entamaient le papier. La machine avalait des rognures et recrachait des piles nettes et lisses. Chaque palette contenait un millier d'ouvrages. Lorsque j'en avais terminé une, la suivante m'attendait. Entre deux, le chef d'atelier m'expédiait à la coupe des grands formats. Quand arrivait le soir, je dormais debout. L'ouvrière qui m'avait assisté dans ma tâche le premier jour était syndiquée, mais je ne l'ai su que plus tard. Elle réceptionnait les livres et vérifiait la qualité de la coupe. Elle les emballait dans des cartons et en indiquait le nombre. Au début, des piles partaient de travers. Elle dissimulait habilement les exemplaires gâchés dans la poubelle, sous les rognes. Que le chef vînt se renseigner sur mon adaptation, elle répondait invariablement : — Ça se voit qu’il est du métier ! Il connaît son boulot ! J’étais honteux qu’elle mente à ce point. Mais elle me rassurait. Son œil vigilant ne laissait passer aucun défaut. Trop de pression et les dos s’écrasaient, la lame perdait de son tranchant. Je me suis senti rapidement à l’aise à ce poste. Les femmes obéissaient au chef, lequel décidait de leur maintien à des places gratifiantes. Nouvel arrivant, je gagnais déjà plus que certaines papetières après vingt années de turbin dans la boîte. Leur vie gâchée entre ces murs de parpaings. Sans se révolter, elles se contentaient d’un salaire de misère, coincées par les crédits, sous la férule du contremaître dont dépendaient les espoirs de promotion. Celles qui étaient passées dans son lit n'avaient pas à se plaindre. La favorite trônait, jalousée par ses consœurs. Une jeune femme, déléguée du personnel, avait la responsabilité du réglage des plieuses. Il ne faisait guère de zèle auprès de celle-là. Qu'il mette son nez du côté des machines, elle l'envoyait promener. Sa favorite aurait aimé obtenir la place de la déléguée. Mais lorsqu'elle la relayait, le papier sortait en tous sens, le retard s'accumulait. Elle demandait de l'aide au maître relieur qui râlait, trop occupé avec ses propres réglages et la production à assurer. Le chef se retournait vers la déléguée du personnel, qui refusait de reprendre un travail déjà commencé. Le gros aurait aimé se débarrasser de cette fille et régner en pacha sur son harem. Il ne pouvait pas prétendre la remplacer par une autre, plus qualifiée. Il lui laissait faire la mise au point, puis demandait à un autre de prendre la place. Si les papetières syndiquées respectaient les normes syndicale les autres s'empressaient d'augmenter la cadence pour lui plaire. Il leur aurait fallu un niveau de compétence élevé pour tenir une telle cadence. Les pignons grinçaient quand une feuille explosait à plein régime dans les poches de pliage. La précision mécanique du pli diminue avec la vitesse. Qu’il le comprenne, cela était au-dessus de ses capacités. Je venais d'effectuer une coupe et au moment de mettre les mains pour retirer les chutes, la lame s’était enclenchée d'elle-même une deuxième fois. Je suis devenu livide. J'avais éteint mon massicot. Ce modèle n'était plus tout récent. La descente de lame s'enclenchait par une manette latérale qui embrayait la mise en mouvement. Le fil coupant de la lame n'aurait pas eu de mal à trancher des doigts mal placés. Le gros était aussitôt venu s’informer. — Qu’est-ce qui se passe ? — Je ne touche plus à cet engin ! Une seconde de plus et je n’avais plus de mains ! — Mais non ! Mais non ! Il suffit de faire attention ! — Je ne le remets pas en route ! — En attendant que le mécanicien trouve la panne, tu iras sur le trilatéral ! Que je laisse mes phalanges sur le marbre le gênait moins qu'une heure de retard. L'incident était dû à un manque d'entretien. — Tu devrais le graisser plus souvent, me dit le mécano. — Mais personne ne m’en a jamais donné l’ordre ! — Pas même le contremaître ? — Non ! — Ça ne m’étonne pas ! Bon, ça ne devrait pas se reproduire ! Il faudra en changer. Cet engin est trop vieux. Je vais en parler au syndicat. T’inquiète pas, gamin, je m’en occupe ! Peu après ma période d’essai, ils m’ont muté aux presses en équipe. J’arrivais à cinq heures du matin, avec la vingtaine de conducteurs. Les monotypes cliquetaient, les bandes perforées tournaient dans leur bobineau, avec régularité. Les caractères fraîchement crachés se déposaient dans les galées de réception. Avant de s'atteler à leurs claviers, les linotypistes buvaient leur café. Le salaire de ces aristocrates de la profession talonnait allègrement celui d'un chef d'atelier. Une connaissance parfaite du français ainsi que la dextérité et la rapidité dans la frappe les rendaient très précieux. Aussi bénéficiaient-ils de privilèges. La première demi-heure était silencieuse. Une à une, les machines sortaient de leur sommeil. La musique du poste de radio qu'un ouvrier gardait dans sa sacoche ne devenait plus qu'un mince filet, là-bas au fond, avant de disparaître dans le grondement général. Les presses s'éveillaient avec des renâclements, des gémissements, des soufflements de compresseurs. Les pompes graissées, la pile montée, l’encrier rempli, les mastodontes s'ébranlaient, lentement d'abord, puis ils prenaient de la vitesse. Mille, quinze cents, deux mille feuilles à l'heure, jamais plus. La pression aspirait le caractère, les espaces montaient en impression. Il fallait avoir l’œil, surveiller la surface grise de la page. Arrêter la machine, en appuyant sur le bouton rouge près de la réception, si un point noir suspect apparaissait. En plusieurs rotations, le monstre immobilisait son mouvement, suspendait son fracas. Je ne quittais pas le tirage des yeux. Le conducteur prenait mon poste lorsque j'allais préparer la pile de la forme suivante. Rapidement, la monotonie est devenue terriblement pesante. L'endormissement guettait le malheureux qui se laissait hypnotiser par le mouvement régulier des bras articulés. Mes cheveux se blanchissaient de poudre anti-maculage qui se déposait en jet, entre deux feuilles. Je me coltinais le sale boulot que l'aristocrate de conducteur ne voulait plus faire. Au marbre, je me glissais sous la forme et, avec une paille de fer, je grattais les impuretés des pages de plomb qui auraient pu subsister lors de la fonte. Tout ça pour que les caractères soient de la même hauteur typographique. Seize pages en plomb au format 21 x 30 cm, la forme pèse des tonnes. Quand nous imprimions un livre, je le lisais, cahier après cahier. Je prenais une feuille, je la pliais, et je demandais à l'autre équipe de me garder un exemplaire de chaque cahier. Après ma journée, le bruit infernal du foulage de la presse me poursuivait, me martelait le crâne et me résonnait dans les oreilles. Les feuilles blanches continuaient à défiler pendant mon sommeil. Les textes s'effaçaient pour ne plus laisser apparaître que des petits carrés noirs. Je ne pouvais plus appuyer sur le bouton d'arrêt. Ma main s'enfonçait dans le contacteur qui ne bougeait pas. Le papier s’imprimait sans que je puisse prévenir le conducteur. Il ne comprenait pas ce que je racontais. Lui voyait le texte normalement. Je montrais la feuille aux autres ouvriers et demandais leur avis sur la chose. Tous me regardaient comme si j’étais devenu fou. Je me réveillais quand je sentais la présence de l’homme sans visage. Il occupait mes rêves, toujours en retrait sur ma gauche. Il me regardait, et souriait énigmatiquement. Tout cela n’était que le fruit de mon imagination. Je n’arrivais plus à savoir si je délirais en permanence ou non. Au saut du lit, le sol se dérobait sous mes pas. Je partais sans déjeuner, n'ayant plus le temps. Ma carte de pointage accusait les retards. Bien souvent, après avoir attendu sur le bord du matelas, je me rendormais. Le matin, je me traînais jusqu’au cap difficile de la pause casse-croûte de neuf heures. Une lettre recommandée m'est arrivée. Un premier avertissement tombait. J'étais dans le collimateur de la direction. Un vieil homme, le patriarche des presses, dont les cheveux blancs presque transparents ondulaient légèrement, parcourait son journal chaque jour avant de démarrer sa machine. Personne ne se serait avisé de l'en empêcher. Il était si proche de la retraite qu'on ne l'importunait plus. Il avait connu la plupart des contremaîtres dans leurs culottes courtes et leur avait enseigné le métier. Il m'a interpellé. — Alors, tu arrives en retard ? — Oui ! Trop crevé, je ne peux plus me lever ! — Prends-toi un peu de repos ! Tu attends un deuxième avertissement ? Ce n'est pas de ta faute si tu n'es pas assez fort pour être margeur ! Ces formats sont trop grands pour toi ! À ta place, il y a longtemps que j'aurais adhéré au syndicat ! Il avait raison l'ancien. Tout seul, on ne peut pas s'en sortir. Dorénavant, quand j'arrivais à la bourre, ma carte était déjà pointée. Une main bienveillante l'avait glissée dans l'horloge. Mon statut avait changé, je n'étais plus le dernier arrivé. Mais un ouvrier à part entière, à qui l'on indiquait les options politiques de chacun. Celui-là, un jaune, plus par stupidité que par idéologie : il avait une maison à payer. Il était prêt à tout pour toucher sa paye complète... Celui-ci, il fallait s'en méfier, il était vraiment du côté de la direction, hâbleur, m'as-tu-vu. Tout l'atelier le traitait à son insu d'imbécile. Il essayait d'en imposer et gonflait la poitrine, pensant être un surhomme. Mon conducteur n'avait jamais travaillé ailleurs. Il se traînait depuis vingt-cinq ans sur des typos au rythme de deux mille feuilles à l'heure. Sa vie était suffisamment uniforme pour qu’un individu sensé en meure de déprime. Il n’avait quitté son poste qu'une fois, pour rejoindre son affectation au fond d'un djebel. La trouille vissée au ventre. La peur des chefs, de perdre son emploi, de sa femme, de ne pas joindre les deux bouts. Il tentait de devenir le plus petit possible et de se faire oublier, n'ayant pas réussi à se faire transparent. En ectoplasme, il n'aurait dérangé personne. En haut lieu, mon adhésion n’a guère plu, on m’a muté au marbre. Je désimposais les formes, alignais des pages sur les galées et les ficelais. Ce travail monotone m’ennuyait. Ils m’avaient jugé et condamné. Je m’en fichais totalement. Je savais que je ne ferais pas de vieux os dans cette maison. Je ne voulais pas pourrir dans un tel endroit, une prison dont les murs sont les heures. Désosser des formes, ranger des paquets, des lingots, la manœuvre ne nécessite que de l’habitude. L'esprit perce ces murs de béton et traîne dans les herbes folles. Question de coup d'œil; un lingot de trente cicéros sur quatre douzes, ou vingt-cinq sur trois douzes. Je les reconnaissais les yeux fermés rien qu’en les palpant. Les pages de linotypes conservées pour un prochain tirage. Le texte monotype qui repart à la fonte. Les titres qui retournent en distribution à la casse. Caler les formes des platines. Les châssis des retirations. Changer les pages. Ne pas perdre de temps. Les cylindres ne doivent pas refroidir. Regarder travailler le vieil homme était un spectacle. Pour des tirages délicats, il enlevait la marge automatique et descendait ses feuilles à la main. Je l'observais, fasciné par son geste, beau, précis, régulier. Bien que conducteur, il n'avait jamais les mains sales. Quand, le vendredi, il nettoyait son encrier, il enfilait ses gants. Il se talquait les doigts avant de manipuler le papier. Son bleu de travail ne portait aucune trace d’encre. Sa machine avait probablement vu la naissance du siècle. Elle ne partirait à la casse qu'à sa retraite. Les récupérateurs de métaux sont venus démonter les autres. Les blocs de fonte tombaient sous les coups de masse, laissant apparaître les engrenages nus et les tuyaux de cuivre du graissage qui pendaient de chaque côté des montants vides. Les équarrisseurs ont chargé dans les camions les cadavres des machines comme de vulgaires tas de ferrailles. Ils riaient en tapant. Les coups résonnaient dans l'atelier. Le vieil homme qui, jusque-là, n'avait pas ouvert la bouche, a dit : — On va en apporter de nouvelles, les gars ! Elles seront bien plus performantes ! Tu parles ! Il faudra courir plus vite toute la journée ! Courir ! Au trou ! À son heure on ira comme tout le monde ! Pas la peine de se presser. Là où on était deux, il ne faudra plus être qu'un, et fournir plus vite. Toujours plus vite ! Le progrès ! Le chômage ! Je m'en fiche. J'ai fait mon temps. Ils nous ont déjà viré la litho... Les machines sont parties les unes après les autres. Le directeur a dallé sa terrasse avec les pierres litho. C'est dire le discernement de ces gens ! L'offset ! Y a plus que ça ! La panacée ! On allait voir le progrès ! Les salaires allaient devenir mirobolants. Le nombre d'employés augmenterait. Mais les partants n'ont pas été remplacés. La qualification des conducteurs a baissé. Demande à un gars de relever une faute en machine. Même dans un titre ! De mon temps, un conducteur était un artisan. Ça s'est perdu. Que l'on ne vienne pas essayer de me comparer un tirage offset à de la litho. Allons ! Allons ! Faut raconter ça à d'autres ! La boîte s'accrochait encore à la typographie. Les investissements n'avaient pas suivi le courant. Les mastodontes ne pouvaient guère aligner leur vitesse sur le nouveau matériel, plus rapide. Les deux couleurs en retiration ne nécessitaient qu'un quart d'heure de calage là où il fallait trois ou quatre heures avant de se mettre en route. Ces presses tournaient à dix mille feuilles à l'heure quand nous plafonnions péniblement à deux mille. Bien que le format fût le double, nous n’arrivions plus à suivre. — Voilà où part la dignité de l’homme. Au profit ! N'oublie pas ça, petit ! On pourrait croire que je suis passéiste. Pas du tout ! Il faut vivre avec son époque. Mais pas n'importe comment ! On y sacrifie ce qu'on a de meilleur. Notre savoir-faire était aussi un art. Maintenant, c'est uniquement une source de profits... qui rapporte seulement à quelques-uns. On imprime plus vite, toujours plus vite. À croire que la pâte à papier est inépuisable. Bientôt, les forêts n'auront plus le temps de pousser ! On aura l'air idiot avec des machines sans papier ! La joie, qu'est-elle devenue ? Avant, on réalisait un beau travail avec son cœur et son métier. Sous peu, tu devras tout à la machine, tu ne seras plus rien. Il n’y aura plus qu'à appuyer sur des boutons et à rejoindre les wagons de chômeurs. Ce n’est pas gai ! Tu parles d'un progrès ! Quel avenir pour les jeunes qui ne sont pas doués à l'école ? Quel espoir d'arriver à réaliser quelque chose qui les satisfasse ? Maintenant, on n'exerce plus un métier, on fait un travail ! C’est une nuance de taille ! Si tu ne sors pas d'un milieu favorisé, que tu n’as pas la chance avec toi, que te reste-t-il pour accéder à la dignité, sans métier ? C’est votre combat à vous, les jeunes ! Moi, j'ai utilisé mon temps. À ma vitesse. J’arrive au bout ! En pleine santé ! Il était en forme l’aïeul. Il connaissait sa Rolls sur le bout des doigts. Aucun prince ne pouvait prétendre posséder un tel chauffeur. La sagesse resplendissait sur son visage. Depuis le temps qu’il était dans la maison, on avait construit les murs autour de lui. Le panache de sa chevelure blanche et soyeuse dominait l’atelier. À la direction, on lui parlait avec respect. Aucun contremaître ne se serait permis une remarque désobligeante. Il était capable d’arrêter l’entreprise rien qu’en éternuant. Il pesait lourd dans la balance syndicale. À plusieurs reprises, il avait été président du conseil des Prud'hommes.

samedi, juillet 14 2007

TEMPS MODERNES

La foule s'engouffre dans les portillons qui s'ouvrent avec un contrôle magnétique. Depuis le seuil déjà parvenait une rumeur de marée humaine transportée par des tapis roulants des escalators. Une mécanique bien rodée qui ne laisse pas de place à l'improvisation. Foire exposition, ou aéroport, des glaces où l'admirateur peut s'admirer. Sorte de rituel dédié au dieu Technos pour parvenir au saint du saint : Le pavillon 1. A l'intérieur, des machines dernier cri, le summum. Celles dont on parle dans les journaux, d'acier et de composants électroniques. Cela produit un bourdonnement. Une musique retentit, des écrans de télés suspendus à des poutrelles s'abaissent. La toute première démonstration à lieu sous les yeux ébahis des fidèles. Des pin-up se trémoussent sur l'écran à la gloire de ce dieu exigeant. Au pied de la machine, un bonimenteur vante les prouesses de cette ogresse dévoreuse de papier. Huit groupes d'encrage, imprimant recto-verso lancés à toute vitesse. Des quadrichromies plein format sur des feuilles d'un papier hyper léger. Des ouvriers en chemise blanche, manche courte et uniforme de parade paraissent ne pas travailler tant leurs gestes ressemblent plus à ceux d'un pilote de supersonique, qu'à ceux des compagnons du livre, les gueules noires de l'encre. Pulvérisés les temps de calage, fini les doigts maculés, tout se règle à distance. Une sorte de cordon sanitaire s'est établi autour de l'ogresse. Jusqu'au bruit qui n'en semble plus mais est devenu partition de la grande symphonie. Fini les films. Les plaques arrivent directement au pied de la machine par voie aérienne dans des cassettes suivant les ordres de programmation de la production et les impératifs de la gestion. Il ne reste à l'officiant qu'à glisser ces boîtes noires dans la gueule de la machine qui avalera les plaques les unes après les autres et les recrachera lorsque l'opération sera terminée. L'encrage est réglé automatiquement à partir de données digitalisées, lesquelles ont au préalable servies à la gravure par laser et ont été transmises au pupitre de la machine par l'ordinateur. Le rôle de l'officiant sera de surveiller le bon déroulement des opérations, pour que tout tende à la perfection dans cet univers où il ne semble pas exister un seul heurt. Dans un coin où quelques rares regards se posent, digne une antique machine, ancêtre témoin de notre épopée. Le passé au rendez-vous du futur. Une vieille presse toute noire d'acier et de cuivre, de bois et courroies, de plomb et de vélin à qui personne ne rend hommage. Elle semble si démunie face aux nouvelles générations. À l'Argus, elle ne vaut plus que son pesant de ferraille, et si elle est là présente parmi toute cette technologie arrogante elle ne doit d'être maintenue en vie que par un anonyme amateur et pour le simple plaisir de la poésie. Elle paraît hérétique dans ce temple dressé à la gloire de la raison économique. Mais laquelle de ces deux machine aura le plus donné d'écho à la parole des hommes?