Pas de roman, bonne nouvelle !

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samedi, janvier 25 2014

LECTURES CROISEES • Alain Kewes / Michel Lambert

Alain Kewes, Ce n’est pas mon visage, éd. Le Bruit des autres, 2011, 112 p., 12 € Michel Lambert, Le Métier de la neige, éd. Pierre-Guillaume de Roux, mars 2013, 200 p., 18,90 €

KEWESPrenons les deux recueils dans l’ordre chronologique de leur publication, et commençons par celui d’Alain Kewes, intitulé Ce n’est pas mon visage. Étrange assertion, en clin d’œil ironique, car si l’œuvre d’un auteur dessine, comme on le dit parfois, son visage, nous en avons ici une espèce de démonstration avérée et détournée. Et sous le mot « visage », cherchons plutôt le mot « personne ». De la personne d’Alain Kewes émane une élégance rare, pétrie de modestie, qui se retrouve dans ses textes, et dans son écriture. La première nouvelle de son recueil est encombrée de cadavres, le narrateur bute littéralement sur des corps, un par jour, dans l’escalier de son immeuble. Un homme, une femme, dont il fouille les poches ou le sac. Ces cadavres-là n’entrent pas dans la vie du narrateur par hasard. Comment parler de l’angoisse de la mort ? Avec tact, suivant les figures de la métaphore ou de l’allégorie. Figure. Visage. « Ce n’est pas mon visage », mais la figure rhétorique que je choisis me dévoile, n’est-ce pas ? A quoi bon écrire si ce n’est pour détourner-retourner-tournebouler les évidences de nos vies communes ? Il y a, dans l’art discret et difficile de la nouvelle, parfois, une exigence indispensable d’éloignement de soi et de dévoilement. Alain Kewes le montre sans le démontrer. L’élégance, c’est ça, au fond. Kewes s’inscrit, avec ce recueil dont chaque phrase est un petit bijou, dans la belle lignée des grands nouvellistes français contemporains, Georges-Olivier Châteaureynaud, Pierre Autin-Grenier, Daniel Boulanger, Claude Pujade-Renaud, Christiane Baroche…, la liste est longue, il faut aller lire les textes de ces écrivains. La Mort en marche est le texte inaugural du recueil d’Alain Kewes. Il en donne le ton, et incite, ô combien, à poursuivre sa lecture.

LAMBERTMichel Lambert est, lui aussi, d’une élégance rare. Son dernier recueil en date, superbement intitulé Le Métier de la neige, creuse au plus profond de nos émotions et de nos réactions face aux coups. Oh, pas les coups physiques, la violence n’est pas de mise ici. Il s’agit plutôt de coups feutrés, martelés non par des poings mais par la vie même. Les coups de l’émotion, cette foutue émotion qui nous meut, tous, même si nous nous en défions, même si nous ne voulons pas la nommer. La neige, celle du titre, elle « tombe ». C’est son « métier ». Les personnages de la nouvelle éponyme sont déjà tombés, ou sont en train de le faire. On est passé par la dépression, on comprend que la femme que l’on aime est en train de s’éloigner, il neige sur Moscou, et voilà, on est là, on regarde le lent délitement des choses. Les personnages de Michel Lambert dévoilent les propres failles des lecteurs, en osmose et empathie. Dans la nouvelle Le Petit Jeune Homme, on revisite les métiers de père, et de fils. Dans un autre texte, sur fond de fausses retrouvailles ou de retrouvailles faussées, on insiste sur la « douleur exquise », celle qui « fait mal, parce que c’est exquis, et parce que enfin on comprend tout ». Les personnages de Michel Lambert ne sont pas des écorchés vifs. Ils n’ont rien d’exceptionnel, de pathologique, d’hystérique. Ils sont là, comme nous sommes là nous-mêmes, à la fois acteurs et spectateurs d’un déroulé – appelons cela « la vie », faute de mieux – sur lequel nous avons bien peu de prise. Élégance, là encore, dans ce constat en rien geignard, en rien égocentré. Dans les textes de Michel Lambert, on change de décor, on passe de ville en ville, de paysage en paysage, mais au fond, rien ne change. Parce que notre fond, universellement et pathétiquement humain, est à peu près commun. Le paysage urbain évoqué, de Moscou à Bruxelles, Paris ou Anvers, ou ailleurs, souligne le caractère immuable de nos pauvres (?) réactions humaines.

Nous n’en dirons pas plus sur les textes de ces recueils. Il faut aller les lire. Et les savourer. Tout l’art de la nouvelle s’y trouve condensé, sans démonstration pesante, sans didactisme, sans faux-semblant. On s’étonne, à la lecture de ces miniatures ciselées, du peu de cas que l’on fait, en France, de la nouvelle. Nulle part ailleurs ce genre exigeant n’est à ce point dédaigné, ignoré, par les critiques – et les lecteurs. Il faut croire que l’on a incité le public potentiel à préférer une histoire plus ou moins longue, et plus ou moins insignifiante – basée sur la lombalgie, le malheur d’un amour non partagé, un rendez-vous manqué au fin fond de Los Angeles, que sais-je, enfin, ce genre de « trucs » – à deshistoires, que l’on peut apprécier et savourer le temps d’un trajet en métro, d’une pause au bistrot, et sur lesquelles on revient, auxquelles on repense, que l’on partage. Dans un recueil, il y a un certain nombre d’« histoires », mais il y a une voix unique, chaque fois unique, comme l’est celle de Kewes ou celle de Lambert, qui ouvre sur des gouffres familiers. Une voix qui se donne, qui s’entend, dans l’élégance de l’écriture. La nouvelle ne souffre pas l’à-peu-près. Il faut que chaque phrase ait été pensée, travaillée. Il ne suffit pas de raconter des histoires, il faut les « écrire ». C’est pascalien, la nouvelle. Ce cher Pascal, qui s’excusait de « n’avoir pas eu le temps de faire court ». L’art du court, l’art du bref, c’est la pierre de touche de l’écrivain. Qui, en France, en a conscience ? Allez-y, allez-y voir, allez-y lire, vous verrez, vous lirez, cette différence. Allez aux nouvelles. Vous n’en reviendrez pas.

Christine Bini



Extraits « Mais si je cultive un anonymat de bon aloi dans cet immeuble bien comme il faut où les locataires ne manquent jamais de se saluer quand ils se croisent devant la rangée des boîtes à lettres, sans pousser l’indiscrétion jusqu’à s’enquérir de leur état de santé, ne se hasardant dans le débat d’opinion que s’il promet de n’être pas trop polémique, sur le beau temps qu’il fait, par exemple, ou les vacances qui approchent (ou s’éloignent, c’est selon), je confesse une curiosité que trop peu de péripéties me permettent habituellement de nourrir ». Alain Kewes.

« A ce moment, je n’aurais su dire en quoi elles se ressemblaient. Ni si elles se ressemblaient vraiment. Encore moins pourquoi je l’avais décrété. Son air négligé, sa pâleur, ses cernes bleuâtres, ses traits d’étudiante mal nourrie ? Peut-être. Mais surtout cette expression de la bouche qui semblait traduire un tel désenchantement que je n’ai pu m’empêcher de le convertir aussitôt en désespoir, d’une manière aussi absurde que littéraire ». Michel Lambert.

lundi, novembre 25 2013

AVEZ-VOUS VU PASSER L'AMOUR ?

AVEZ-VOUS VU PASSER L’AMOUR ? Histoires peu ordinaires
Philippe Biget
éditions unicité, avril 2013, 118 pages, 12 euros.

bigetNé en 1938 à Paris, Philippe Biget a écrit des recueils de nouvelles et de poèmes, des pièces de théâtre, des articles de critique littéraire, etc. Il se consacre aussi à la réédition et à l’étude des œuvres du grand poète Alain Borne (1915-1962), trop méconnu. En 2005, Philippe Biget a créé avec des amis l’association « fondencre » qui « développe une activité d’édition de livres soignés » : poèmes, romans, nouvelles, contes, etc. en associant toujours un artiste contemporain à la présentation de ces ouvrages (fondencre, Beaupré, 23800 Sagnat). Philippe Biget intervient (conférences, ateliers) en milieux pénitentiaire, scolaire, hospitalier. Ce recueil de dix-huit « histoires peu ordinaires » a été publié en avril 2013 par les éditions unicité fondées en juin 2010 par François Mocaër.

On trouve dans Avez-vous vu passer l’Amour ? des textes brefs, voire très brefs, quelques lignes, et d’autres relativement longs. Ce que tous ont en commun, c’est ce que l’on pourrait nommer l’absence d’histoire ou plus exactement des intrigues simples, linéaires, qui allient une certaine ironie, parfois féroce, et un décalage étrange avec la réalité, sans basculer pour autant dans le fantastique. Les personnages sont souvent « à côté » et souvent, s’ils n’obtiennent pas exactement ce qu’ils voulaient ou souhaitaient, ils finissent, par des moyens plus ou moins tordus, par obtenir autre chose, qui les satisfait ou les comble autant, sinon plus. Ainsi, dans Une histoire d’homme, une espèce de Don Juan rêve d’avoir trois compagnes en même temps pour former non pas l’habituel « triangle », mais un « quadrilatère », losange ou « carré dont l’invincible harmonie nous renvoie à l’équilibre originel ». Certes ce rêve ne se réalisera jamais, mais, après maintes aventures « amoureuses », il finira, déguisé en curé, par s’introduire dans plusieurs couvents.

Dans La nuit romaine, un prêtre Giuseppe va voir une prostituée Maria la nuit où le conclave élit un nouveau pape. L’identité du nouveau souverain pontife est une surprise immense. Au fait ces prénoms Maria, Giuseppe (en français : Marie, Joseph) ont-ils la signification biblique que leur prête le lecteur ?

Les nouvelles les plus poignantes sont celles où l’auteur cite d’autres écrivains : dans La marchande de miel, une relation entre un homme et une « marchande de miel », au dénouement inattendu et poétique, cruel mais magique, sous le signe de Maeterlinck, auteur d’un « magnifique essai » sur La Vie des abeilles ; dans Le train, sous l’égide des Marginalia d’Edgar Alan Poe dans la traduction de Paul Valéry, deux hommes dans un train, dont l’un lit un livre … écrit par l’autre ! Arrivé à destination, le « lecteur » donne le livre à « l’auteur », qui ne s’est pas fait connaître et qui va, dans ce livre, retrouver un passé lointain.

Le style de Philippe Biget, « parlé » et vigoureux, nous entraîne dans ces textes jubilatoires, amoraux ou immoraux, délicieusement pervers et allègrement foutraques, où le sexe frénétique est un acteur essentiel et où la religion ou plutôt les hommes de religion (vrais ou faux) jouent un rôle ambigu, proche du sadisme.

Les éditions Editinter ont publié des recueils de poèmes d’Alain Borne, qui est selon moi l’une des voix majeures de la poésie du XX° siècle, avec des préfaces magistrales de Philippe Biget : Terre de l’été suivi de Poèmes à Lislei en mai 2001 et L’eau fine suivi de En une seule injure en juin 2002. De la préface de Philippe Biget au premier de ces deux recueils, je retiendrai, à propos d’Alain Borne : « Son œuvre est traversée de deux courants : flamboyance érotique et effusions immatérielles, courants antagonistes ou complémentaires, mais toujours imprégnés par l’imminence obsessionnelle de la mort » ; et plus loin : « Eros et Thanatos se rejoignent dans la fascination de l’anéantissement escompté dans l’étreinte, discontinuité apparentée à la mort ». Certes dans ces phrases Philippe Biget nous parle d’Alain Borne et non de lui-même, mais il n’est pas absurde, il me semble même légitime de les appliquer à l’auteur de avez-vous vu passer l’Amour ? Jean-Loup Martin

17 ECRIVAINS TOULOUSAINS

« L’Autan des nouvellistes »
dix-sept écrivains toulousains

Atelier du Gué. 234 pages. 20 euros

AAAUTANIl manque quelques noms, certes, mais pour l’essentiel, les auteurs de Toulouse sont réunis dans ce recueil, « L’Autan des nouvellistes » , soit dix-sept écrivains amoureux de l’histoire courte. L’initiative en revient à l’Atelier du Gué, éditeur spécialisé dans la nouvelle et qui publie depuis de nombreuses décennies la revue Brèves, la plus importante en France consacrée à ce genre littéraire. Ce genre, souvent considéré comme majeur (chez les Anglo-Saxons notamment) et paradoxalement assez mal connu au pays de Mérimée et Maupassant, offre aux écrivains une grande liberté et autorise bien des inventions formelles, qui a leur tour ouvrent des pistes à l’imagination. Les auteurs de collectif, aux styles très divers, ne manquent pas de les emprunter. Mouloud Akkouche, par exemple qui prend prétexte de voix entendues par son héroïne pour investiguer le passé. Ou Jean-Jacques Marimbert qui réinvente les fantômes pour sonder les profondeurs de la détresse secrète. Cela peut être tragique, comme cet enfermement dans la lecture d’une femme condamnée raconté par Emmanuelle Urien, ou cette autre fin de vie brutale et poignante mise en scène par Frédérique Martin. Cela peut être beaucoup plus léger, voire facétieux dans le style de Julien Campredon. Relever du huis-clos avec Manu Causse ou nous entrainer dans un maquis corse de plein vent avec Serge Pey et Michel Baglin. La nouvelle d’anticipation offre une lecture politique rétrospective de nos travers avec Alain Leygonie, l’histoire et l’Espagne franquiste s’invitent avec Francis Pornon, tandis que Jan Thirion ou Magali Duru nous proposent des ambiances plus noires ou polardeuses et qu’Hélène Duffau, à travers l’évocation d’une échauffourée entre marginaux, laisse deviner un désarroi plus vaste, celui d’une société. Dans ces moments suspendus, le sens d’une vie se dévoile souvent (Didier Goupil), un bref épisode échangiste peut par exemple en dire plus long qu’il n’y paraît (Brice Torrecillas), ou la scène d’une destruction de photos raconter un désastre intime (Marie-Josée Bertaux). Le sens de la chute, souvent l’apanage de la nouvelle, ne manque pas à ces auteurs, comme nous le prouve encore Alain Monnier et sa « trace de l’ange » qui prend toute sa force dans les dernières lignes. Certaines de ces histoires courtes se déroulent à Toulouse, d’autres dans la région, mais même situées ailleurs, le plus souvent s’y rattachent. Peu importe d’ailleurs où l’on situe le drame, la tranche de vie réaliste, la scène onirique ou le tableau, pourvu qu’on découvre dans ces pages assez d’universalité pour s’y retrouver en pays de connaissance.

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NO ET MOI

Delphine de Vigan,
« No et moi »
Le Livre de poche

vigan« On est capable d'envoyer des avions supersoniques et des fusées dans l'espace, d'identifier un criminel à partir d'un cheveu ou d'une minuscule particule de peau, de créer une tomate qui reste trois semaines au réfrigérateur sans prendre une ride, de faire tenir dans une puce microscopique des milliards d'informations. On est capable de laisser mourir des gens dans la rue. » (page 82)
Voilà pour le constat ! Un état des choses telles qu'elles sont. L'histoire se joue principalement entre deux personnages, une adolescente de 13 ans et une sdf, à peine plus âgée. L'une est douée, surdouée même, et pourtant mal dans sa peau, tétanisée de peur devant un exposé à faire, l'autre mal dans sa peau également pour d'autres raisons, sale et mal habillée, sans domicile fixe, sans attache. Un lien va peu à peu s'établir entre ces deux êtres, un lien qui donne à espérer à une intelligence du cœur qui rendrait tout possible : viens chez moi... Et de croire que si les choses sont comme elles sont, elles pourraient n'être pas immuables ? Tout tenter, franchir l'infranchissable, rémédier à l'irrémédiable, aller jusqu'au bout, ne jamais renoncer.... Cependant, nul n'est à l'abri....

C'est un très beau récit qui se lit d'un trait, tendre, grave, ironique.

LA PETITE FILLE DE MONSIEUR LINH

Philippe Claudel
« La petite fille de Monsieur Linh »
livre de poche

Un vieil homme debout à la poupe d'un bateau qui s'éloigne doucement de son pays d'origine. Dans ses bras une petite valise et un nouveau né, sa petite fille, sauvée des décombres. Intriguant ce bébé dans les bras d'un vieillard …. mais Monsieur Linh reste imperturbable, peu sensible aux regards des autres en ce qui concerne son précieux ballot.

claudelLa petite fille de Monsieur Linh est un roman sur l'exil. Monsieur Linh a dû fuir son pays, chassé par la guerre, son fils et sa belle-fille sont morts là-bas. C'est alors l'arrivée dans un pays nouveau, mais seul, perdu. Avec pour lui la mémoire, et un certain devoir aussi, pour ne pas oublier ; avec sa souffrance, ses morts... Tout cela nous est raconté avec une grande pudeur (on ne nous force pas dans nos sentiments) ; la narration est simultanée (au présent), ce qui nous rend proche du personnage : on vit avec lui, on avance avec lui, et comme lui, on ne sait pas où on va (puisque le récit n'est pas rétrospectif). Mais le narrateur est externe au récit, et alors nous ne sommes plus que lecteur, impuissant, incapable d'agir pour aider ce petit homme. Au milieu de cela, de cette ambiance tout de même violente, on peut toutefois se raccrocher à quelque chose. Et c'est d'ailleurs le sujet même de ce roman, c'est le besoin que l'Homme a de se tenir à quelque chose, à un repère. Le besoin d'amour aussi, car les repères ne suffisent pas, et c'est en quelque sorte l'amour de Monsieur Linh pour Bark qui le sauve, qui lui permet de revivre. C'est donc un livre engagé, et qui laisse réfléchir quant à l'accueil des immigrés : que leur offrons-nous ? Qu'est-il vital de leur offrir?

Le lecteur entre dans le méandres de la vie de cet homme, et le suit intimement dans les péripéties de son aventure. C'est un récit troublant, bref, brûlant et tendre, où se mêle complexité et simplicité.

dimanche, juin 30 2013

LA PART DU DIABLE

LA PART DU DIABLE et autres nouvelles noires, Michel BAGLIN, Le bruit des autres, 200 pages, 15 euros.

BAGLIN
Né en 1950, poète, essayiste, romancier, journaliste, critique, éditeur, revuiste, Michel Baglin est une figure importante de la littérature d’aujourd’hui, bien connue des lecteurs de « Brèves » et de « L’Atelier du Gué » qui ont publié des essais : Poésie et Pesanteur (1984) et François de Cornière (1984), des nouvelles : L’Innocence de l’Ordre (1981), des articles.
Il est l’auteur de plus de trente ouvrages. Il a été le créateur et l’animateur d’une revue importante, « Texture », à laquelle a succédé le site revue-texture.fr., site sur lequel précise : « J’écris sur une réalité qui ne cesse, il me semble, de se dérober, diluée par les habitudes, les rôles sociaux, les langages inadaptés. Mes personnages sont ainsi toujours un peu exilés et comme absents de leur propre vie, en proie à "la perte du réel". Ils ont pourtant soif de présence, des autres, envie de descendre dans le paysage, et cherchent désespérément à retrouver leur pesanteur intime, à s’incarner. » Les personnages de Michel Baglin « s’incarnent » dans ces treize nouvelles noires. Treize : est-ce un hasard ? un clin d’œil ? un signe ? En tout cas, noires, elles le sont, noires comme le « polar », noires comme l’humour, noires comme l’âme de certains personnages, mais pas forcément désespérées.

La dernière nouvelle de ce recueil, Palimpseste, est une clef pour entrer dans l’univers subtilement poétique, ironiquement décalé, insidieusement angoissant de Michel Baglin. C’est une vertigineuse mise en abîme, en abysse : un écrivain, dans une chambre d’hôtel, se souvient d’un réfugié espagnol qu’il a hébergé quand il a fui l’Espagne franquiste ou plutôt l’imagine à partir de ses souvenirs ou plutôt le construit à partir de ce « décor » comme Simenon ou plutôt Maigret qui « quand il erre dans un lieu, s’imprègne, respirant l’atmosphère et les gens pour essayer de capter quelque chose des personnages invisibles qui s’y meuvent en silence » et ainsi Maigret « ne se comporte pas en policier mais en écrivain ». Et ces personnages, l’auteur les « rate souvent » mais souvent aussi « ils se mettent à exister très fort. Et moi avec eux. » Ce sont les dernières phrases de ce recueil magistral. Et le lecteur peut assurer à l’auteur que les personnages de ces treize nouvelles « existent très fort ».

Certaines sont bien des nouvelles policières. Elles sont d’ailleurs assez terrifiantes par leur côté implacable, par la manière dont se construit le piège dans lequel vont tomber les victimes mais aussi les enquêteurs et même les assassins. Dans La beauté du geste, une femme, une ivrogne, invente, de toutes pièces, à titre « posthume », un crime qui n’a jamais été commis, et fait passer pour assassin un homme innocent qui en fait est mort en essayant vainement de sauver sa femme, un homme qui évidemment ne peut donc plus se battre pour rétablir la vérité, et ainsi elle assouvit une vague vengeance. Le lecteur n’est pas près d’oublier cette « pocharde » et son « bagout ». Mais il ne doit pas oublier non plus le début de cette nouvelle : c’est une espèce d’« art poétique » où la narrateur (l’auteur ?) explique comment il commence un « roman ». Ces personnages apparemment « réalistes » existent-ils ?

Certaines nouvelles frôlent le fantastique, avant de s’en dégager : ainsi dans Une place au soleil, Henri Duparc est victime de son voisin, dont il subit « l’influence néfaste », qui pourrait être le diable, mais qui n’est en fait, si l’on ose dire, qu’un assassin banal. Ou encore, dans La sirène de minuit, un jeune homme imprudent et peut-être présomptueux « se jette à l’eau » pour poursuivre une « sirène », qui est sans doute une « folle », schizophrène, et manque se noyer, avant de retrouver le sol ferme et la « réalité », mais les derniers paragraphes nous ramènent au mythe, à Ulysse qui avait su, lui, opposer la ruse à la perversité des sirènes.

D’autres nouvelles s’enracinent dans la réalité la plus cruelle : par exemple l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, peu après les attentats du 11 septembre 2001, dont l’une des nouvelles les plus fortes et les plus tragiques de ce recueil, intitulée précisément Idées noires (ce n’est pas un hasard !), analyse les désastreuses conséquences psychologiques, sociales, humaines, et montre comment certains ont tout perdu : travail, famille, dignité, équilibre, envie de vivre, et ont été ainsi détruits dans leur humanité. Toutes ces nouvelles instaurent un climat envoûtant, entre tragique, humour et poésie, entre fantastique, « polar » et « réalité », entre ironie et tendresse : équilibre fragile et pourtant solide, solidement assumé par un auteur passé maître dans l’art d’ensorceler son lecteur, lequel est un heureux « Ulysse » fasciné par les « personnages-sirènes » de Michel Baglin.

Jean-Loup Martin

Michel Baglin, nouvelliste s'entretient avec Greg Lamazères sur TLT à propos de ce recueil.

lundi, juin 10 2013

SUR LA ROUTE

Diarrhée DIARHHÉE AU MEXIQUE, de Bienvenu Merino, reparaît avec une préface d’Éric Dussert, l’orpailleur des Lettres.
Et l’on redécouvre ce grand texte (d’une quarantaine de pages) qui fait honneur à la littérature habitée (et non en habits). Car Bienvenu Merino est un voyageur vrai (au sens du beatnik à la Kerouac, à la Théo Lesoualc’h, tout breton est odysséen) qui écuma le monde et particulièrement l’Amérique amazonienne à la recherche du prisme qui décuple. Ce livre est un fragment de son Journal de marche (800 pages) et un chef d’œuvre qu’Éric Dussert a raison d’adosser aux noms d’Artaud et de Sade, de Jarry et de Rabelais. (Guy Darol)

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/Diarrhee-au-Mexique.html

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