Par les rédacteurs de la revue Brèves... le jeudi, avril 19 2012, 12:25 - Entretiens
Les petits cailloux
de Carole Zalberg
Un entretien avec Martine Delort
Vous êtes romancière. Brèves publie dans ce numéro deux nouvelles de vous. Y a-t-il d’autres nouvelles dans votre bibliographie ?
Oui, assez nombreuses. J’ai toujours écrit des nouvelles en parallèle des romans. Sauf pour l’ensemble autour de l’enfance auquel appartient « Qui vole un œuf », ce sont souvent des commandes qui sont à l’origine de ces textes courts. C’est comme si, dans ce format-là, que j’aime pourtant beaucoup, j’avais besoin de me sentir attendue, d’être en quelque sorte validée. Les commandes ont aussi l’avantage de vous conduire là où vous ne seriez probablement jamais allé spontanément.
Pourquoi ces deux textes ne seraient-ils pas des courts romans ? Qu’est-ce qui fait, pour vous, la différence entre nouvelle et court roman ?
On sent très vite, quand on commence à écrire, si un texte porte de quoi être longuement développé ou si, au contraire, il sera comme un petit caillou que l’on a besoin de poser à ce moment-là. Juste un petit caillou qui, avec d’autres, dessinera au fil des ans un chemin d’écriture.
De façon plus triviale, et dans la mesure où, comme je le disais, mes nouvelles sont souvent, au départ, le résultat de commandes, je ne me pose pas la question de la longueur. J’envisage d’emblée un récit ramassé, concentré autour d’un motif. Alors que pour un roman, je sais rarement où je vais, ou, en tout cas, comment je vais aller là où j’irai, j’ai en général une vision globale de la nouvelle que j’entame. Du coup, elle s’écrit souvent comme elle est censée se lire, d’une traite, dans un seul et même élan. Le travail de la phrase, lui, est le même qu’il s’agisse d’un roman, d’une nouvelle, d’une pièce de théâtre. J’ai d’ailleurs ce fantasme que mes textes puissent se prendre par n’importe quel bout, n’importe quel passage choisi au hasard et provoquer quelque chose : une émotion, une réflexion.
Dans vos romans, vous pratiquez souvent la construction en parallèle alternant les époques, les générations, les personnages. Le lecteur voit son attention, son implication devoir faire pause à la fin de chaque chapitre. Seriez-vous plus à l’aise dans le 100m. que dans le marathon ?
Je suis effectivement plus à l’aise dans le 100m, c’est évident. Et même quand je cours un (semi) marathon, comme pour À défaut d’Amérique, je gère mon souffle comme pour un sprint. Mais je ne dirais pas que l’attention du lecteur doive pour autant « faire pause » à la fin des chapitres. C’est même, me semble-t-il, tout le contraire. L’alternance des fils narratifs ainsi que leurs chutes très marquées « enclenchent » en quelque sorte les développements à venir. Dans l’idéal, même si ce n’est évidemment pas calculé, on est plus en apnée qu’au repos.
Ces deux nouvelles sont issues d’un recueil inédit, dans lequel on trouve le même prénom dans plusieurs textes, recueil qui est structuré selon les âges de la vie… Comment concevez-vous la "fabrication" d’un recueil ?
Dans le cas de ce recueil en particulier, il s’agit d’une collection de textes écrits au fil des ans et organisés ensuite en un ensemble qui m’a paru cohérent. Les nouvelles des deux premières parties, (L’enfance…, L’adolescence…) ont pour la plupart été écrites avec l’idée de constituer un recueil. La dernière partie (L’entre deux…) est constituée de textes plus récents. Les âges du recueil concernent donc à la fois ceux des personnages et celui de mon travail d’écriture. Quant à Marie, elle est mon double de fiction.
Pour un écrivain qui pratique différents genres littéraires, est-ce que la nouvelle permet une lecture spécifique de l’œuvre ?
Sans aucun doute. Quand je relis ces textes aujourd’hui, je m’aperçois que tous les sujets, tous les motifs présents dans mes romans ont été posés (les fameux cailloux) dans ces formats courts. J’imagine donc que l’on peut ainsi voir se dessiner un fil rouge, une sensibilité particulière, voire une ou deux obsessions…
Dans ces deux nouvelles, quels sont les points récurrents de votre œuvre que l’on pourrait démasquer ?
Pour ce qui est de l’écriture, peut-être les accélérations, la concentration. Du côté des sujets, mon goût pour les trajectoires et dans ces trajectoires, les moments souvent infimes où ça « frotte », où ça se décale, où tout se réorganise sans qu’on en ait toujours conscience alors qu’au bout du compte, le mouvement peut prendre une amplitude incroyable. Dans « La deuxième vie de Jean-François », plus précisément, il est question de chute, de la précarité des choses, thème qui me hante, et de cette tentation de la disparition qui, dans les profondeurs, doit m’habiter pour que je l’explore aussi régulièrement.
Je m’intéresse aussi beaucoup aux rapports mère/enfant parce qu’ils me paraissent systématiquement complexes. Même là où il y a énormément d’amour il peut y avoir du poison. Peut-être parce qu’on est mère avec tout ce qu’on est d’autre : une ancienne enfant et son lot de fragilités, une encore enfant de ses parents même morts ou distants, une adulte en proie à divers conflits intérieurs et extérieurs. Ce n’est pas comme si le rôle de mère était une enveloppe vide, à remplir au moment où on le devient.
Enfin, j’ai beaucoup exploré, et je n’ai pas fini, la notion d’exil et de survie. Quand j’ai eu des enfants, j’ai pris brutalement conscience du courage et de la lucidité, de la clairvoyance, qu’il avait fallu à mes grands-parents maternels et paternels pour renoncer à une vie construite, plutôt confortable et mettre leur famille à l’abri. C’est l’un des thèmes de À défaut d’Amérique, l’exil et le renoncement, mais aussi ce que ce renoncement peut déclencher en termes de force vitale, de capacité d’adaptation. À défaut d’Amérique, on l’invente, on entretient l’Amérique en soi…
Dans ces deux textes mais aussi dans les autres, quelle est la part de l’autobiographie ?
Dans « Qui vole un œuf » elle est essentielle. Je me rends d’ailleurs compte en répondant à votre question que la nouvelle a souvent été pour moi l’espace de l’autofiction, plutôt que de l’autobiographie. Lorsqu’il est question de Marie, ce n’est pas moi mais mon ressenti, des émotions engrangées, des événements vécus, tout cela réorganisé, remodelé dans la fiction.
Et la part du fait divers ?
Si par fait divers vous entendez ces moments où le monde qui nous entoure, après avoir couvé dans le silence, produit des fièvres, des crises, des ruptures et autres explosions, ils nourrissent naturellement mon travail. Ils sont la respiration, la vibration de l’humain et c’est que je cherche à restituer quand j’écris.
Est-ce une tentation pour le nouvelliste ? Un marche-pied qui lui permet de pallier un manque d’imagination ? L’influence du faits divers condamne-t-il la nouvelle a être dramatique ?
Je ne crois pas que le fait divers soit davantage une tentation, une béquille qu’autre chose. Il y a des écrivains d’imagination pure et il y a ceux qui vont s’emparer du réel et le décaler juste assez, le tordre, le remodeler pour faire fiction. Quant au drame, il n’est pas non plus imposé par le fait divers. C’est un choix de l’auteur. On peut être drôle ou au moins léger sur les sujets les plus graves.