Pas de roman, bonne nouvelle !

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lundi, novembre 30 2009

Où rôdent les spectres

hubertLa barricade du cygne, (suivi de) Inventaire des quatre vents, Hubert Haddad, éditions Cénomane, 106 pages, 10 €.

Dans une collection destinée aux « petits lecteurs », c’est-à-dire qui lisent peu, Hubert Haddad publie un beau texte fait de phrases courtes et rapides. Ce maillage n’emprisonne pourtant pas l’histoire : elle est ouverte sur un monde étrange, menaçant, cruel, où rôdent les spectres. Même, « Le fond de l’eau est plein de fenêtres ». Plus tard, les cauchemars de la narratrice sont « pleins de trappes et de gouffres ». C’est la voix d’Agnès, dont l’enfance a été trouée par la mort de sa mère et le sort mystérieux de son père, qui s’émerveille de la nature, du ciel et des oiseaux, de la rivière, y cherche consolation. Ce monde où règne la violence brute verra l’irruption des machines, instruments de la vengeance d’un mystérieux étranger surgi du passé. Et Agnès plonge dans la citerne, là où il n’y a « Ni entrées, ni sorties ».

Ce récit frissonnant de vie est suivi est suivi de textes de l’atelier d’écriture que l’auteur a mené à Rochefort-sur-Loire auprès de femmes et d’hommes en situation d’apprendre ou réapprendre à lire et à écrire. Il faut les lire aussi. Par leur liberté, leur poésie, ils sont un bel écho au texte de Hubert Haddad. Certains vibrent comme des haïkus. Tous se déploient aux quatre vents des mots reconquis. « Peur déguisée sous une lampe de clair de lune. » Ou bien : « Dans le crépuscule, même la libellule a son reflet d’eau. » Et encore : « Entre mot et lame, j’ai une vision de l’ange. »

Christiane Rolland Hasler

-- Catalogue général de Brèves Catalogue de l'Atelier du Gué

mardi, novembre 24 2009

Des chiffres et des lettres

OÙ ACHETER VOS LIVRES POUR LES FETES DE FIN D'ANNEE ?

D"après Asile éditions, 70 % des journaux et magazines, 50 % des livres édités, 80 % des livres de poche et 80 % de l’édition scolaire appartiennent aux marchands d’armes Matra-Dassault-Lagardère. Hold-up sur la diffusion : 7 livres sur 10 sont distribués par Hachette-Lagardère. Les grandes surfaces multimédias et les grandes surfaces non spécialisées représentent plus de 60 % du marché du livre. Les 3000 plus petits éditeurs représentent 0,3 % de la production du livre en France...

Bientôt le monopole de l’édition et de la diffusion du livre ?
La réponse est entre vos mains... Lecteurs et acheteurs de livres, vous seuls pouvez continuer à faire exister l’édition indépendante. Vous seuls pouvez aider les libraires indépendants à le rester... Pensez-y lors de vos cadeaux de fin d’année...

Vous trouverez l'ensemble des livres de l'Atelier du Gué et de la revue Brèves en vente sur ce site. L'ensemble du catalogue est disponible, et les envois sont effectués sous 24 à 48 heures.
Catalogue de la revue Brèves

Catalogue de l'Atelier du Gué

Cordialement à vous,

L'équipe Lekti-ecriture.com

Autres sites à visiter : Atelier du Gué ou encore : Espace de l'édition indépendante

lundi, novembre 23 2009

Long fleuve intranquille

C'est bien connu, se jeter dans l'Amazone, vous expose à vous faire dévorer par quelques charmants pirhanas. C'est un risque. Les petits éditeurs que l'on y pousse à leur insu en font parfois les frais. Lire le blog de Cynthia éditions http://www.cynthia3000.info/blog/p,... est tellement édifiant que vous saurez à l'avenir où aller pêcher vos livres. Bon courage.

Une nouvelle de Philippe Cousin

N'y voyez pas malice ! Cela n'a rien à voir avec la réalité. Juste un malencontreux hasard.

La nuit des sabotiers

Quand toutes les raffineries sautèrent, quand le barrage des hauts-plateaux se rompit, quand les trains se mirent à dérailler de droite à gauche, le royaume tout entier s'émut fortement.

On perquisitionna chez les gauchistes, on mit les intellectuels en prison ; mais les cargos coulaient dans tous les ports, mais les avions perdaient leurs roues au décollage et s'écrasaient en bout de piste. On fusilla les gauchistes et l'on tortura les intellectuels. Dans les huit jours qui suivirent, huit mille voitures sorties des chaînes du grand cartel automobile perdirent qui le volant, qui les boulons de la direction, qui même le moteur. Il y eut trente sept mille morts et cent deux mille Portugais ou Arabes battus et décimés par une population inquiète. Le lendemain, des coups de grisou en chaîne paralysaient tous les puits de mine du pays, et quoique l'ambassade américaine brûlât aussitôt, les centrales électriques s'arrêtaient de tourner. Et pendant qu'on cherchait les Juifs, le grand pont suspendu de Normandie s' écrasa cent huit mètres plus bas, sur un pétrolier géant...

Alors, dans l'obscurité de son palais désert, le vieux roi désemparé convoqua encore une fois un conseil extraordinaire.

Ce fut le plus bête des conseillers, le conseiller militaire que l'on fit parler en désespoir de cause. L'imbécile se racla la gorge, fit sonner ses médailles et saisit la parole : « Sire, beugla le butor, puisque ce sont des sabotages, c'est bien simple, supprimons les sabotiers ! » Et il se rassit en rôtant. Le roi et les conseillers, consternés, se regardèrent... Mais dans la nuit on envoya les lieutenants d'active étriper tous les sabotiers du royaume. Et depuis tout va mieux. Mais on va pieds nus.

Philippe Cousin, in "Tu m'aimes ?" (© Ed. Atelier du Gué 1976)


Catalogue général de la revue Brèves
Catalogue de l'Atelier du Gué

samedi, novembre 21 2009

L'exil en héritage

Entretien avec Jabbar Yassin Hussin Document audio par Daniel et Martine Delort

En novembre 2003, les éditions Atelier du Gué ont organisé des journées de rencontre « Recto/Verso », pour qu’écrivains, artistes, lecteurs et publics puissent échanger leurs expériences.

Jabbar Yassin Hussin est né à Bagdad en 1954. Après un bref passage dans le journalisme, il quitte définitivement son pays en 1976 pour la France. Il vit depuis quelques années à la campagne, près de La Rochelle. De nombreux textes sont traduits en italien, en catalan, en allemand, en persan, en anglais, en espagnol et en français.

Durée de l’entretien : 37 minutes et 20 secondes. Prise de son et montage sonore : David Vall-Gaston - Association Trombone.

RECIT SUR RIEN

Récit sur rien de Jonathan Littell, Fata Morgana 13 euros - 56 pages RIEN

Flaubert, en son temps, rêvait d'écrire un livre sur rien. C'est dire si la modernité littéraire, inaugurée à son époque par l'auteur de Madame Bovary, a été tentée de pousser le paradoxe de la fiction narrative dans des voies qui se sont souvent révélées être, par la suite, des impasses. Et la philosophie n'est pas non plus en reste. On se souvient de cet ouvrage anonyme du XVIIIe siècle, réédité par Allia, en 2008, Éloge de rien dédié à personne, dont j'extrais ceci: « Rien est également excellent en vers et en prose, en grec et en latin, en français et en anglais, en quelque langue que ce soit. »

LITTTELLe récit de Littell ne fait évidemment valoir aucune prétention littéraire (la langue alterne les périodes courtes et les phrases à tiroir – exemple, cette phrase de 27 lignes pp. 35.36) ni philosophique. La coda de fin tente de justifier de manière quelque peu ironique ce qui précède: « À ce récit, il n'y a plus rien à ajouter. Ne sachant trop d'où il vient, je ne sais pas ce qu'il veut dire, ni à qui il pourrait être destiné; il ne me reste plus qu'à l'envoyer à quelqu'un, qui lui l'enverra à un autre, plus loin, là-bas, sans espoir de retour, de contre-clé qui mettrait fin à ma dépossession. » Il s'agit simplement, pour le narrateur, de s'en alléger, sans trop de soucier de sa réception. Après tout, le texte écrit appartient à ses lecteurs. À eux de s'en arranger. Quitte à en faire matière de rêve. Ou de réflexion... Car c'est justement à un récit de rêve(s) plus ou moins éveillé(s) que fait songer ce texte. Sans préoccupations psychanalytiques. Le narrateur est lancé – ou croit l'être (il dort peut-être sur son matelas de plage !) – sur l' autoroute du Nord et, endormi, il se dit « il faudrait écrire sur ça et sur rien d'autre, ni sur les gens ni sur moi, ni sur l'absence ni sur la présence, ni sur la vie ni sur la mort, ni sur les choses vues ou entendues, ni sur l'amour, ni sur le temps. » Autrement dit sur rien. Si bien que le projet d'écriture aboutit au désir d'épuiser l'idée même de récit pour en extraire ce rien inaccessible à la raison éveillée. Rien à voir, cependant, avec l'écriture automatique des surréalistes. C'est bien plus à l'inconscient de passer la main pour que tout s'orchestre – s'articule - sur l'idée de célébration. On invite, en effet, le narrateur à fêter son anniversaire mais il en a oublié la date et son signe de naissance. Ce motif narratif est d'ailleurs répété deux fois à la fin du récit: le narrateur sera invité à son tour à l'anniversaire de son ami et rencontrera à cette occasion une jeune Russe avec laquelle il vivra une histoire d'amour impossible; son ami a un frère, de sept ans son cadet, dont on fête également l'anniversaire. Il ne sort évidemment rien de positif de ces fêtes ratées. Le reste du temps, le narrateur, affalé chez lui sur un autre matelas qu'un matelas de plage, fait l'expérience du miroir censé recueillir son anima : « Parfois aussi, j'enfilais des dessous féminins ... avec parfois une fine robe. » Dans ce double se dissolvent le temps, l'identité et la pensée du narrateur. Portant des sous-vêtements féminins, il éprouve une sensation étrange: « comme si les deux sexes à la fois se promenaient dans mon corps à travers la ville. » Cette expérience annule son identité sexuelle: « je ne savais plus si j'étais homme ou femme, sauf si on me le disait. » Et c'est tout le réel qui bascule ainsi. C'est à un ami « qui aurait dû être mort » qu'incombe la tâche de ramener, grâce à un petit film porno, le narrateur à une certaine réalité. Et le voici transporté par un statut de voyeur qui le fait presque « décoller du sol ». Car sa position allongée le plaque trop à ras de terre, au point qu'il est tenté de ne voir plus que lui-même... Il ne quitte plus la chambre, mais ce n'est pas pour adopter une posture pascalienne. Est-il malade? En un sens oui: « je demeurais seul au milieu de mes miroirs déformants, qui altéraient non pas l'image qu'ils renvoyaient, mais celui-là même qui s'y mirait. » Par la suite, il suit son ami pour assister à une feria dans une autre ville. On songe à Leiris, à André Masson, et à cette génération de l'entre-deux guerres qui a préféré le mythe à la psychanalyse qui ne dit rien sur la mort. Et, en effet, le narrateur, le soir, dans une cave, boit une boisson « rouge aussi » qui le met dans un état d' ivresse euphorique: « elle était aussi une forme de communion, le pas au-delà qui insensiblement ouvre le chemin du monde de la mort, révélant à celui qui s'y engage qu'il s'y trouve déjà de plain-pied, depuis toujours. » Cette révélation, pourtant, ne fait pas du livre un récit initiatique. Ce récit singulier, étrange et sans complaisance, montre un narrateur absent à lui-même, en proie à des événements et à des fantasmes qui lui échappent. Comme chez Pascal, le moi littellien est haïssable, et ce récit sur rien participe d'un curieux exercice de détestation de soi - dérangeant pour le moins en ceci qu'il se refuse de sombrer dans la célébration de soi et la contemplation narcissique propre à une certaine littérature française! La narration finit par avoir moins d'importance que ce qui permettra au narrateur de s'en libérer. C'est là le tour de force de celui ( l'auteur? Le narrateur? ) qui fait de ce rien une planche de salut... À lire comme antidote à une auto-fiction frenchie, qui encombre encore trop souvent les rayons des librairies, par un auteur américain lucide et talentueux...

Michel Lamart

Catalogue de l'Atelier du Gué
Catalogue de la revue Brèves

mercredi, novembre 11 2009

ENFANCES BRISEES

Ces dernières années, les récits sur des enfances brisées par les sévices sexuels se sont multipliés, qu'on songe seulement à Un petit viol / un autre petit viol de Ludovic Degroote ou à Courir avec des ciseaux d'Augusten Burroughs ; Le Crayon de Papa, Léo Scheer, 2002 ; La Saigne, La Musardine 2002 ; Augusten Burroughs, Courir avec des ciseaux, Ed. Passage du Marais, 2005 ; Ludovic Degroote, Un petit viol / un autre petit viol, Champ Vallon, 2008), un tabou a été brisé, et plus largement c'est l'occasion d'en finir avec une image mythifiée et nostalgique de l'enfance, qui ne fait pas forcément écho à l'enfance de tout un chacun. Sans verser dans le mélodrame ou chercher à attirer la compassion, Ian Soliane avait donné dans cette veine avec Le crayon de Papa. Soliane est aussi l'auteur de La Saigne, qui accompagne le narrateur, un tueur et un violeur. Des premiers écrits très dérangeants qui en explorant l'enfance et ses traumatismes, présentaient un côté indéniablement brutal, mais aussi un sens poétique dans les séquences hallucinatoires et dans un style qui superpose des éléments contradictoires.



EMPAILLEDans J'ai empaillé Michael Myers de Ian Soliane, (la Chambre d'échos, 2008, 14 €), la quête n'est plus celle de l'enfance mais des origines. Le narrateur y découvre sur le tard que son père est un amérindien de la tribu des Abénakis et traverse l'Atlantique pour rencontrer cet inconnu. L'Amérique qu'il découvre, celle des family restaurants et des motels n'est finalement guère différente de la France des livreurs de pizzas et des hypermarchés qui servait de cadre aux premiers écrits de l'auteur. Les difficultés matérielles des Amérindiens dans la société des Etats-Unis y sont décrites froidement, véhiculant un refus cynique des valeurs de la société contemporaine, de quelque côté de l'Atlantique qu'elle soit.

IANMais le sujet de Soliane n'est pas là; il s'agit encore d'une quête personnelle, égoïste, qui ne cherche à véhiculer aucun message social, seulement la difficulté intérieure de la quête d'identité. Quel rapport construire avec ce père connu sur le tard, et avec sa famille amérindienne, comment se situer par rapport à tous ces individus finalement étrangers ? Est-ce pour véhiculer cette étrangeté que le style de Soliane est très hâché, parfois à la limite du lisible, alignant une succession de phrases courtes qui ne s'enchaînent pas toujours et ne sont pas forcément développées? Malgré un titre qui met l'accent sur le "Je", le narrateur semble comme désincarné, observateur de relations humaines auxquelles il lui est difficile de s'intégrer. L'occasion de tisser des liens plus étroits avec ce père étranger ne se concrétise même pas quand le destin intervient pour lui faire finir ses jours en France. C'est finalement dans l'annonce de la mort de ce père connu trop tard, culminant dans une scène hallucinée de cérémonie mortuaire, que le style du narrateur se transforme et gagne en fluidité. Ce qui confirme la conviction acquise à la lecture des premiers écrits de Soliane: cet auteur a une voix.

Robert Calvet

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