Par les rédacteurs de la revue Brèves... le samedi, novembre 21 2009, 09:50
Récit sur rien de Jonathan Littell, Fata Morgana
13 euros - 56 pages

Flaubert, en son temps, rêvait d'écrire un livre sur rien. C'est dire si la modernité littéraire, inaugurée à son époque par l'auteur de Madame Bovary, a été tentée de pousser le paradoxe de la fiction narrative dans des voies qui se sont souvent révélées être, par la suite, des impasses. Et la philosophie n'est pas non plus en reste. On se souvient de cet ouvrage anonyme du XVIIIe siècle, réédité par Allia, en 2008, Éloge de rien dédié à personne, dont j'extrais ceci: « Rien est également excellent en vers et en prose, en grec et en latin, en français et en anglais, en quelque langue que ce soit. »
Le récit de Littell ne fait évidemment valoir aucune prétention littéraire (la langue alterne les périodes courtes et les phrases à tiroir – exemple, cette phrase de 27 lignes pp. 35.36) ni philosophique. La coda de fin tente de justifier de manière quelque peu ironique ce qui précède: « À ce récit, il n'y a plus rien à ajouter. Ne sachant trop d'où il vient, je ne sais pas ce qu'il veut dire, ni à qui il pourrait être destiné; il ne me reste plus qu'à l'envoyer à quelqu'un, qui lui l'enverra à un autre, plus loin, là-bas, sans espoir de retour, de contre-clé qui mettrait fin à ma dépossession. » Il s'agit simplement, pour le narrateur, de s'en alléger, sans trop de soucier de sa réception. Après tout, le texte écrit appartient à ses lecteurs. À eux de s'en arranger. Quitte à en faire matière de rêve. Ou de réflexion...
Car c'est justement à un récit de rêve(s) plus ou moins éveillé(s) que fait songer ce texte. Sans préoccupations psychanalytiques. Le narrateur est lancé – ou croit l'être (il dort peut-être sur son matelas de plage !) – sur l' autoroute du Nord et, endormi, il se dit « il faudrait écrire sur ça et sur rien d'autre, ni sur les gens ni sur moi, ni sur l'absence ni sur la présence, ni sur la vie ni sur la mort, ni sur les choses vues ou entendues, ni sur l'amour, ni sur le temps. » Autrement dit sur rien. Si bien que le projet d'écriture aboutit au désir d'épuiser l'idée même de récit pour en extraire ce rien inaccessible à la raison éveillée. Rien à voir, cependant, avec l'écriture automatique des surréalistes. C'est bien plus à l'inconscient de passer la main pour que tout s'orchestre – s'articule - sur l'idée de célébration.
On invite, en effet, le narrateur à fêter son anniversaire mais il en a oublié la date et son signe de naissance. Ce motif narratif est d'ailleurs répété deux fois à la fin du récit: le narrateur sera invité à son tour à l'anniversaire de son ami et rencontrera à cette occasion une jeune Russe avec laquelle il vivra une histoire d'amour impossible; son ami a un frère, de sept ans son cadet, dont on fête également l'anniversaire. Il ne sort évidemment rien de positif de ces fêtes ratées.
Le reste du temps, le narrateur, affalé chez lui sur un autre matelas qu'un matelas de plage, fait l'expérience du miroir censé recueillir son anima : « Parfois aussi, j'enfilais des dessous féminins ... avec parfois une fine robe. » Dans ce double se dissolvent le temps, l'identité et la pensée du narrateur. Portant des sous-vêtements féminins, il éprouve une sensation étrange: « comme si les deux sexes à la fois se promenaient dans mon corps à travers la ville. » Cette expérience annule son identité sexuelle: « je ne savais plus si j'étais homme ou femme, sauf si on me le disait. » Et c'est tout le réel qui bascule ainsi. C'est à un ami « qui aurait dû être mort » qu'incombe la tâche de ramener, grâce à un petit film porno, le narrateur à une certaine réalité. Et le voici transporté par un statut de voyeur qui le fait presque « décoller du sol ». Car sa position allongée le plaque trop à ras de terre, au point qu'il est tenté de ne voir plus que lui-même...
Il ne quitte plus la chambre, mais ce n'est pas pour adopter une posture pascalienne. Est-il malade? En un sens oui: « je demeurais seul au milieu de mes miroirs déformants, qui altéraient non pas l'image qu'ils renvoyaient, mais celui-là même qui s'y mirait. »
Par la suite, il suit son ami pour assister à une feria dans une autre ville. On songe à Leiris, à André Masson, et à cette génération de l'entre-deux guerres qui a préféré le mythe à la psychanalyse qui ne dit rien sur la mort. Et, en effet, le narrateur, le soir, dans une cave, boit une boisson « rouge aussi » qui le met dans un état d' ivresse euphorique: « elle était aussi une forme de communion, le pas au-delà qui insensiblement ouvre le chemin du monde de la mort, révélant à celui qui s'y engage qu'il s'y trouve déjà de plain-pied, depuis toujours. » Cette révélation, pourtant, ne fait pas du livre un récit initiatique.
Ce récit singulier, étrange et sans complaisance, montre un narrateur absent à lui-même, en proie à des événements et à des fantasmes qui lui échappent. Comme chez Pascal, le moi littellien est haïssable, et ce récit sur rien participe d'un curieux exercice de détestation de soi - dérangeant pour le moins en ceci qu'il se refuse de sombrer dans la célébration de soi et la contemplation narcissique propre à une certaine littérature française!
La narration finit par avoir moins d'importance que ce qui permettra au narrateur de s'en libérer. C'est là le tour de force de celui ( l'auteur? Le narrateur? ) qui fait de ce rien une planche de salut...
À lire comme antidote à une auto-fiction frenchie, qui encombre encore trop souvent les rayons des librairies, par un auteur américain lucide et talentueux...
Michel Lamart
Catalogue de l'Atelier du Gué
Catalogue de la revue Brèves