Pas de roman, bonne nouvelle !

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mardi, décembre 15 2009

Une sélection

Recueils de nouvelles disponibles chez Lekti

jeudi, septembre 10 2009

Mauvaise graine

Caroline Granier, Les Briseurs de formules. Les Ecrivains anarchistes en France à la fin du XIXe siècle¸ Ressouvenances, 2008, 469 p., 35 euros.

briseurs1Ce livre, Les Briseurs de formules, est la réécriture d’une thèse de doctorat qui visait à étudier les fictions écrites par des auteur.e.s anarchistes à la fin du XIXe siècle. Les années 1880 (le retour des communards en France) à 1900 (l’Affaire Dreyfus, qui marque un autre mode d’intervention politique des écrivains) constituent un matériau particulièrement fécond pour étudier l’engagement des écrivains libertaires et le rôle qu’ils jouent dans les changements qui affectent le champ littéraire à ce moment-là. Écrivains qu’on peut dire – de façon anachronique – engagés, ils ont en effet une notion précise de leur responsabilité en tant qu’« intellectuels » (lors du Procès des Trente, l’expression « Les Intellectuels de l’Anarchie » est employée par le Gaulois, pour désigner les écrivains solidaires des poseurs de bombes).
Un premier chapitre vise à replacer ces productions littéraires dans leur contexte historique, social et politique. Certes, l’idée de la politique mêlée à l’art n’est pas nouvelle, et on peut en suivre l’évolution depuis 1830 à travers les débats autour de l’art social et de l'art pour l'art. Mais les anarchistes apportent sur ces questions un éclairage nouveau : on trouve chez eux aussi bien la critique des artistes enfermés dans leur tour d’ivoire que celle d’une instrumentalisation de l’art au profit de la politique. La position originale des anarchistes dans le champ politique (qui rejettent toute idée d’avant-garde et de spécialisation) rejaillit sur le champ littéraire. La rencontre entre théoriciens, militants et écrivains intéressés par les idées libertaires donnent lieu à de nombreux débats et de passionnantes polémiques – qui se tiennent souvent dans les petites revues et ont des répercussion sur la pratique littéraire des uns et des autres.
Un deuxième chapitre donne un aperçu des genres utilisés par les écrivains anarchistes, du théâtre, qui se prête bien à l’agitation sociale, à la poésie et la chanson, faciles à diffuser, en passant par le récit, en particulier dans sa forme la plus populaire : le roman-feuilleton. Les anarchistes ont à la fin du XIXe siècle une approche assez originale du langage : loin du projet mallarméen (refus du langage dénotatif) tout autant que du rêve d’une parole performative, ces écrivains savent que les mots jamais ne remplaceront les actes, mais les veulent au plus près de la réalité afin de ne pas créer de fictions mensongères. J’ai cherché à montrer comment cette conception du langage marque en profondeur leur création. Que ce soit lorsqu’ils traitent de la représentation politique (chapitre 3), du capitalisme (chapitre 4), de l’écriture de l’histoire de la Commune (chapitre 5), ou des utopies (chapitre 6), les écrivains libertaires pratiquent « l’exercice utopique salutaire », conservent une position d’en-dehors et gardent toujours de la distance, souvent de l’humour, envers leurs écrits (chapitre 7). Durant ce parcours, j’ai voulu faire de constants va-et-vient entre la réalité sociale et politique de l’époque et la fiction littéraire – afin d’insister sur le lien entre la parole et l’action - lien toujours réaffirmé par ces écrivains.
briseurs2L’ouvrage comporte quelques illustrations et une bio-bibliographie des 67 auteurs étudiés – ainsi qu’un index (je ne prétends pas offrir d’étude exhaustive sur chacun, mais donner des pistes pour les chercheurs et les curieux). J’ai donc tenté de restituer de façon aussi large que possible l’activité littéraire et militante de ces écrivains libertaires, des relations qu’ils tissent les uns avec les autres, incluant dans mon corpus tous les auteurs de fiction qui, à un moment ou à un autre, ont été engagés dans le combat anarchiste, écrivains qui ont eu des convictions libertaires et ont tenu à les faire partager. Les figures rencontrées sont diverses : depuis les écrivains « consacrés » (comme Octave Mirbeau, Jules Vallès, Georges Darien ou Lucien Descaves), jusqu’aux écrivains complètement oubliés (Victor Barrucand, Georges Leneveu, Jacques Sautarel, André Veidaux), en passant par les militants plus ou moins connus (Louise Michel, Charles Malato, Émile Pouget, tous auteurs de nombreux textes de fiction) ou les écrivains fin-de-siècle tentés par l’anarchisme (Laurent Tailhade, Pierre Quillard) – ainsi que tous ceux qu’on appelle des « en-dehors », faute de savoir où les classer (Mécislas Golberg, Manuel Devaldès…). J’espère ainsi contribuer à une meilleure connaissance de ces oubliés de l’histoire littéraire.
Caroline Granier

samedi, août 29 2009

Lire sous les cocotiers

Je t’écris du pont, Joëlle Ecormier, Océans éditions, collection Océan Ados, 2009, 140 pages, 11€

pontC’est un style alerte et nerveux qui mène ces Six histoires où les héros sont des ados. Personnages sensibles, fragiles, marqué par des drames, ils aspirent à la vie, au pardon, à la paix. Pour les aider dans leur nouveau départ, il faut parfois le coup de pouce du merveilleux : la jumelle de Thomas, dans Je t’écris du pont, le portrait peint d’un gorille dans L’ami de Marco. Age frontière, l’adolescence est pour chacun un passage douloureux mais éclairant, une ouverture. Certaines de ces histoires sont clairement situées à La Réunion, comme la maison d’édition. L’auteure a déjà publié une quinzaine de titres et ce recueil-ci, le premier que nous lisons, est mené avec maestria.

Christiane Rolland Hasler

''Océan Editions a été créé en 1987 et est installé sur l'île de La Réunion. Une petite maison d'édition sur l'île de La Réunion n'est pas seulement exotique ou régionaliste.. Les auteurs s'inspirent de La Réunion, société multi-culturelle pour partager ses valeurs, ses atouts et s'ouvrir au monde. Dans la collection Animaux des Mascareignes, Océan Editions fait découvrir le monde des animaux en fonction de leur milieu naturel, de beaux livres tout public pour les amateurs de nature. Océan Editions s'adresse aussi à la jeunesse à travers leur collection Ocean jeunesse, lancée en 2006. Ils proposent au jeune public des albums universels mais néanmoins ancrés dans la culture réunionnaise pour les aider à grandir, réfléchir sur les grands thèmes de la vie et étapes marquantes de l'enfance, et aussi en s'appuyant sur des légendes locales. 7 titres sont actuellement disponibles dans cette collection.

E-mail : ocean@ocean-editions.fr''

jeudi, juillet 23 2009

Un temps bien belge

Nuageux à serein, par Patrick Dupuis : Éditions Luce Wilquin, Avril 2009. 101 pages. 12 euros.

dupuisQui est Patrick Dupuis ? J’ai « surfé » sur Internet et j’ai appris qu’il est né en 1950, qu’il est enseignant, écrivain, que fin 2004 il a fondé avec quelques amis « Quadrature », maison d’édition à compte d’éditeur qui se consacre à la nouvelle et publie trois recueils par an. Nuageux à serein comprend dix-neuf nouvelles, dont celle qui donne son titre au recueil : « À midi, j’ai regardé la météo. Ils ont parlé d’un temps nuageux à serein. Tu sais aussi bien que moi que lorsqu’ils disent "nuageux à serein" ça signifie qu’on aura tout : soleil, pluie, nuages … Un temps bien belge, en quelque sorte … » Les personnages sont ordinaires et presque anonymes : ils sont souvent désignés par un prénom, souvent aussi par leur « fonction » (le mari, la femme, la maîtresse, l’inconnue, les routiers, etc.), jamais par un nom de famille. Ce sont des adultes, sauf dans la plus jolie nouvelle, Le bac à sable. Ils sont plus ou moins jeunes, plutôt moins que plus, entre deux âges, entre deux rencontres, entre des décisions difficiles à prendre, des pulsions et des impulsions. Ils sont parfois machiavéliques, et pourtant jamais méchants. Ils sont toujours attachants, comme le petit garçon qui est le narrateur du Bac à sable et qui découvre, à sa hauteur d’enfant, le racisme (mais ici l’humanité triomphe, la solidarité). Ils ont des regrets, des remords, des fiertés, des envies. Ils ont souvent des échecs et parfois des succès. Ici, une femme, qui vient de quitter le domicile conjugal, prend en stop un jeune homme qui, involontairement, se montre mufle en lui rappelant son âge, et elle réagit avec humeur, l’abandonnant dans une station-service où il est allé lui acheter un sandwich. Là un homme en instance de divorce cherche à se loger et commence une timide idylle avec la jeune femme qui lui fait visiter des appartements et qui, à son exemple, décide de quitter son mari. Avec eux tous, nous marchons dans des rues ou des allées, nous prenons le train ou la voiture, nous entrons dans des appartements, dans des cafés, dans des vies. Tous ces personnages sont nous, êtres humains. Et l’auteur les considère avec sympathie et indulgence.

Jean-Loup Martin

samedi, juillet 4 2009

Vin chaud qui brûle

GLÖGG, Anne Maillé, l’Escarbille, 156 p. , 14 €

GLOGG.jpegGlögg d’Anne Maillé est un recueil en rosace de cicatrices, foncées comme un vin chaud dans l’hiver, qui brûle au passage. Il a l’âpreté des cabossés, boiteux, rafistolés, l’onirisme de personnages trop grands, rapetissant, enflant sous le vent, vides d’enfants morts-nés, noctambules rivés sur les légendes, d’Alice au pays des merveilles à Baba Yaga, Glôgg annonce Mosaïque, magnifique album récemment sorti chez e/ dite. En effet, rôles et histoires constituent un entrelacs puis se referment chez Anne Maillé, en origami, tandis que les livres, qui ne se contentent pas d’être « des cercueils d’oiseaux », posent des questions « qui font vieillir plus vite ». Pour ma part, voilà le papier chinois que j’ai délicatement extirpé, comme d’un gâteau chinois : il ne faut pas trop s’escrimer sur les tables de multiplications : « Inutile de prendre tant de bagages pour un si petit voyage » et encore : mes cheveux courts sont signe d’esclavage. Allez donc tirer votre propre énigme !

Nathalie Potain

mercredi, juin 17 2009

Voisin, voisine


« Mon voisin » par Milena Agus. Editions Liana Lévi. 52 pages. 3 €

Numeriser00020001.jpgUne femme jeune, avec un enfant. Abandonnée au point qu’elle pense au suicide. Elle maquillerait son geste en accident. Un accident survenu au moment de réparer le rideau de la douche…Elle glisserait dans la baignoire. Se noierait. Ce serait faux. Qui saurait ? Et puis voilà qu’arrive un voisin « beau », attrayant…Lui aussi a un enfant. Tous deux paraissent la vie même ! Elle (l’héroïne est seulement désignée ainsi) Elle les regarde évoluer. Les approche. Jeune père pas insensible à cette approche-là. Au fil des semaines, Elle et Lui deviennent assez amis ! pour que Elle confie au « voisin » ses envies de suicide. Alors même que, grâce à lui, s’écarte la menace de cette extrémité. Or, voilà qu’après deux jours d’absence, deux jours énigmatiques, elle le découvre, lui, sur son seuil à elle. Arrivée troublante, symbolique (mais de quoi ?) signifiante, car d’habitude, sans exception, il surgit par l’arrière de la maison. Et il porte …un rideau de douche, une tringle ! Des outils pour fixer le tout ! Le lecteur est laissé à cette image. Cette fin de « Mon voisin », l’équivoque de cette fin, est le point d’orgue de ce récit bien mené, sans plus, mais auquel sa dernière page donne un relief saisissant. C’est un sommet dans la manière dont deux interprétations antagonistes s’adaptent à un épilogue. Bien sûr, souvent la nouvelle dans son dénouement met en place une ambiguïté. On est amenés à relire l’histoire pour lui trouver, rétrospectivement, son sens disséminé dans les lignes et nous ayant échappé…Ici la chute n’est pas la résolution d’une énigme. L’équivoque demeure avec et dans le double sens de cette image finale. Le geste de l’homme apportant la tringle, on se dit : « Mais bien sûr ! Il était cela. La mort. La mort douce. Attendue… » A peine a-t-on fait ce constat (A peine vient-on d’en rire…) qu’on pense…le contraire. Le voisin, crénom ! vient tout simplement chasser les questions. Il est le remède, l’amour qu’Elle attendait. Ils vivront heureux et auront beaucoup d’enfants. S’ajoutant à ceux qu’ils ont déjà !...Quid de ces deux « interprétations » ? Aucune à la vérité. Et les deux ! Ambivalence interne et fixée pour toujours. Exacte transposition du verre à demi plein ou à demi vide. Ici : imbrication de la vie dans la mort, et de la mort dans la vie. Sa « terreur de la mort » à lui, et le désir qu’elle avait, elle, d’en finir : ces deux choses apparaissent refondues l’une en l’autre ! Le très adroit effet de trompe l’œil (tel l’animal rendu fameux par la revue Fliegende Blatter, à la fois canard et lapin…Ou, mieux : ces sculptures de Markus Raetz, en forme de lettres, disant « No » mais, vues de face, proclamant « Yes ») cet effet-là ouvre de la même façon deux pistes contradictoires voulues. Yes dans No et No dans Yes. Le texte était plein. Cela ronronnait…Où était la clé ? La fin de « Mon voisin » où deux hypothèses s’affrontent et s’épousent, cette fin cède une clé à double usage, ainsi livrée dans son effet d’anamorphose. Il y a là, dans ce dénouement, un magistral exercice d’équivoque transposant à la littérature la surprise que prodigue un jeu pictural virtuose. Et, au total, un instant d’éblouissement propre à nous laisser…longuement rêveur ! Si réussi, si bluffant, ce jeu de dés tenant par un coin l’un sur l’autre ! qu’aucun lecteur de cette chronique, aussitôt sa page de « Brèves » achevée, ne saura s’abstenir d’y aller voir.

Olivier Delau

samedi, juin 13 2009

Peut-on encore rêver ?

Demain, ça ira mieux, Jean-Paul Nozière, éd. Thierry Magnier, 179 pages, 9,50 € demain7.inddSi le père d’Emma (Conseil de discipline) déplore que l’adolescence de sa fille lui échappe, on se rend compte, au fil des huit nouvelles de Jean-Paul Nozière que cet âge échappe aussi aux adolescents eux-mêmes. Du moins essaient-ils d’y échapper, en prenant la tangente, en élaborant des plans foireux. Pour eux, «même les vieux ne sont pas fiables» (Western). La tragédie est au bout du chemin et l’écriture sèche, rapide, de l’auteur, ajoute à cette tension des jeunes pour atteindre une autre vie. En tout cas, si le titre était une question, le recueil suivant en serait la réponse.

Périgord noir, Louis Sanders, éd. Thierry Magnier, 132 pages, 9,50€

Malaise dans les couples, d’époux, de frères, d’amis : le monde de Louis Sanders paraît sans espoir. L’incompréhension, la cruauté, la violence sont partout. perigor.inddLes héros parfois nous attendrissent : le narrateur de Au revoir mes amis, qui a de si bons souvenirs de ses amis anglais en Dordogne qu’on voudrait bien qu’il les retrouve, Raymond le solitaire, ému par sa voisine anglaise et ses décorations de Noël, dans Pierres tendres, qui nous donne envie d’accrocher des guirlandes à nos façades. Mais ne rêvons pas. Il n’y a pas beaucoup de gendarmes pour vous border le soir. Le héros de la dernière nouvelle, dont le titre est Un tout petit peu mieux, clôt le recueil quand même sur un retournement qui soulage l’angoisse, après les pages où le jeune Pierrot nous semblait marcher vers le drame. On respire. L’auteur nous a bien menés par le bout du nez.

Christiane Rolland Hasler

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