TU ÉCRIS TOUJOURS ? « Manuel de survie à l’usage de l’auteur et de son entourage »
Christian Cottet-Emard, Éditions « Le Pont du Change »
161 Rue Paul Bert, 69003 Lyon, avril 2010, 96 pages, 13 euros
Quelle jubilation à lire ce « manuel de survie » ! Les écrivains inconnus, méprisés ou simplement oubliés par notre «déplaisante société» (cet «environnement socio-économique irrémédiablement hostile aux littéraires») s’y reconnaîtront, peut-être avec une pointe d’amertume, sûrement avec un immense amusement, avec reconnaissance aussi.
Les «amis non-écrivains» de l’écrivain inconnu apprendront à connaître leur ami, celui qui «écrit toujours», contre vents et marées, contre vents mauvais et marées basses; peut-être même éviteront-ils de lui poser encore, au bout de dix ans, de vingt ans, de trente ans, la question qui blesse, qui tue: « Tu écris toujours? ». Mieux vaut peut-être le silence et l’oubli que l’incompréhension obstinée et compatissante (ou méprisante ?).
Oui, Christian Cottet-Emard « écrit toujours », pour notre plus grande joie. On lui doit des poèmes, des essais, des romans et nouvelles, et puis ce petit bijou, aux Éditions « Le Pont du Change », que Jean-Jacques Nuel vient de fonder (en 2009) à Lyon. On y trouve des « conseils aux écrivains » : … « qui se font interviewe r», « qui ont encore des amis non-écrivains et non-littéraires », « qui ne savent rien faire d’autre », « qui veulent donner des conseils aux écrivains », et beaucoup d’autres encore, tous plus drôles et judicieux les uns que les autres. Tout ceci est allègre, caustique, va de l’humour parfois noir au rire presque toujours jaune, mais toujours avec empathie et malice et la sagesse d’un vieux matou, comme l’adorable et insupportable Sir Alfred, le chat du voisin écrivain lui aussi, à qui il ne faut offrir que des sardines « Ohé matelot », sinon il est « très malade » (et la compagne du voisin-écrivain l’est aussi quand elle a fini de nettoyer la maison).
D’ailleurs ces « conseils » prennent souvent la forme d’anecdotes pittoresques, irrésistiblement drôles, même quand elles sont navrantes: ainsi Christian Cottet-Emard a publié son premier livre à compte d’auteur et a vu arriver des cartons pleins de livres invendables, a participé à des « salons» du-livre-et-des-produits-bio entre une « viticultrice bio » (malheureusement allergique aux cigares de notre infortuné auteur) et un « sourcier-magnétiseur », a été interviewé par un journaliste incompétent (un journaliste… sportif en fait!), qui se souciait de littérature comme l’auteur de « sports de ballon »… (L’auteur n’aime pas les « sports de ballon », ce qui le rend infiniment sympathique!)
Tout ceci est très amusant et revigorant. Le lecteur jubilera aussi en découvrant les coups de griffe (oui, décidément, le matou…) à Philippe Sollers, à Philippe Delerm (et ses « proses aux petits oignons »), à Christian Bobin et à quelques autres écrivains installés et reconnus – comme à sa « sorcière bien-aimée » (lisez donc ce délicieux petit livre pour découvrir avec joie de qui il s’agit !) – comme au désastreux enseignement de la littérature dans notre système scolaire. Ce livre lui fera découvrir un écrivain proche, caustique mais fraternel, ironique.
Jean-Loup Martin


Au (trop!) célèbre « Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. » de Gide (livre quatrième des Nourritures terrestres, 1897) – souvent interprété faussement, d'ailleurs : Gide écrit un livre de « convalescent » contre « le factice et le renfermé ». Il entend « trouver dans l'oubli de soi la réalisation de soi la plus parfaite, la plus haute exigence, et la plus illimitée permission de bonheur » (préface de 1926). -, Jean-Claude Tardif semble vouloir opposer le regret de n'avoir pas su, dans le bonheur inconscient et simple d'une enfance ouvrière, trouver les mots qui eussent pu créer une connivence nécessaire, propice à dire son amour à un père taiseux, aujourd'hui disparu.
Et, précisément, l'une des fonctions de la littérature consiste à créer du lien entre les hommes. Étant sorti de l'adolescence, le narrateur souligne, à la fin de son récit, ce qui en est probablement la clef : « je lisais Sartre et Edgar Morin pendant que tu parcourais La Vie du rail, Le Jardin du cheminot et les chroniques d'Antoine Blondin. ». Cet « agacement » du fils envers son père provient davantage d'un profond écart culturel entre eux que de l'incapacité du père à comprendre le pouvoir des mots de l'écrivain en devenir qu'est son fils. D'où, rétrospectivement, le projet de l'auteur : rendre hommage à son géniteur, avec les mots que le père ne pouvait comprendre de son vivant ( « nous pensions souvent les mêmes choses mais avions des mots différents. »). Le livre devient alors la réponse que l'incompréhension du père (« ça va te servir à quoi ? ») oppose au désir d'écrire du fils.
Ce récit, pudique et digne, prend d'emblée la forme une apostrophe à celui qui s'est définitivement tu, sorte d'anti-Lettre au père kafkaïenne, pour dire la difficulté de dire l'amour entre un père et son fils – et réciproquement.
Il se développe en milieu ouvrier, dans les années soixante. La famille, trop pauvre et trop « bigarrée » pour habiter le centre, vit dans un quartier « périphérique ». Elle vient d'un camp de réfugiés, le camp Victor Rault, rasé depuis, avec les souvenirs de bonheur humble du narrateur. Le monde de ce dernier mesure alors deux cents mètres carrés. On y rencontre les personnages du roman familial, comme Marguerite et Antonio, grands-parents maternels, des oncles qui remplissent de victuailles le coffre de la 2CV et parlent aux oiseaux, ou des figures hautes en couleur comme Désiré, le cheminot retraité. On écoute Ferrer, Brassens, Ferré et Ferrat – dont la voix entretient l'espoir. Mai 68 donne l'envie de « devenir grand ». Le samedi et le dimanche, on fait des parties de campagne pour apprendre les insectes ou pique-niquer sur les bords de la Seiche...
Bref ! C'est à la fois une époque et un milieu social que l'auteur peint comme arrière fond au beau portrait d'un père qui doit sa fierté au fait de n'avoir jamais rien dû à personne.
Si l'on ne guérit pas de l'enfance, on guérit de la dyslexie en devenant écrivain. Ce livre, l'auteur le doit, d'une certaine façon, à son père. C'est en quoi réside sa fierté d'écrivain : il a su substituer au silence du père des mots qui parlent pour une classe qui méritait bien sa place, dans la France gaullienne de l'époque.
Dans une certaine mesure, le livre de Tardif est aussi celui d'un convalescent. Mais si Gide écrivait pour ouvrir la voie au bonheur à venir, Tardif écrit pour célébrer un bonheur passé. Tous deux partagent, en tout cas, la même cause: celle de la fidélité.
Philippe Claudel, dans sa préface, a vu juste : avec Tardif, le livre sur le père échappe au genre en soi. Il s'agit donc de tout autre chose que de variations sur un thème. Plutôt un tombeau, au sens littéraire du terme.
Ce livre de « malade » – pour reprendre les termes de Gide - montre que la littérature sait, quand elle est authentique, être un excellent remède. Contre la mort...
A Montpellier le week-end du 29 et 30 mai.
Nous y serons, avec Brèves et l'Atelier du Gué.
Venez découvrir
les dernières parutions
de la revue :
Les poètes sont parfois romanciers. On leur doit alors de courts romans, au style travaillé - ce qui ne se trouve guère dans les romans contemporains qui, trop souvent, ont perdu le sens du
Trois nouvelles, trois femmes, trois lieux flous, à l’écart. Les hommes sont attendus ou sont présents, mais d’une présence absente. Elles en parlent. Ils pensent à elles, de loin. Elles, elles se sentent comme « un monde à découvrir » mais attendent encore et encore que cette envie soit plus forte que tout, qu’elle occupe toute la place. « Vase de l’attente. Ecœurante patience ! »
Princesse, Elise ou la sœur d’Emilie écrivant une lettre qu’elle n’enverra probablement pas, femmes en transit, elles hésitent à sortir d’elles-mêmes pour marcher dans une vie qui correspondrait à la norme. Elles sont à la lisière, construisent un univers étonnant où les lieux, les objets dialoguent avec elle, rassurants et inquiétants à la fois, des entre-deux entre agir et subir. Elles savent que pour grandir, il faut partir. Peut-être qu’elles pourront quitter la ville, ses larges trottoirs, le chuintement des voitures, les rives du fleuve. Peut-être pas. Dehors, loin, c’est aussi les embruns, le vent salé, c’est « s’asseoir simplement dans l’herbe et on écoute, on respire, on regarde. » Dehors, c’est Chattanika, une contrée vide, un coin perdu au milieu de nulle part, la nature en folie, un vertige. Dehors, c’est ouvrir les yeux autrement, avancer dans son chemin.
« Les liens entre les gens sont pleins de trous où l’air s’engouffre et distend les mailles » Entre le passé qui taraude, le legs de la culpabilité, le rétrécissement des attachements, le présent qui passe, le quotidien cahin-caha ou hors de lui, le futur est un appel qui crie à sa manière : quitter la maison, laisser derrière soi des « monstruosités ».
Christiane Rolland Hasler à coups de phrases courtes, précises, sans pathos, râpeuses, de phrases sonores, colorées d’aigre-doux dit cette intranquillité, cette troublante étrangeté, cette envie que tout change et que tout demeure, ce désir de rester/partir.