Pas de roman, bonne nouvelle !

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mardi, août 24 2010

Tu écris toujours ?

TU ÉCRIS TOUJOURS ? « Manuel de survie à l’usage de l’auteur et de son entourage »
Christian Cottet-Emard, Éditions « Le Pont du Change »
161 Rue Paul Bert, 69003 Lyon, avril 2010, 96 pages, 13 euros

Quelle jubilation à lire ce « manuel de survie » ! Les écrivains inconnus, méprisés ou simplement oubliés par notre «déplaisante société» (cet «environnement socio-économique irrémédiablement hostile aux littéraires») s’y reconnaîtront, peut-être avec une pointe d’amertume, sûrement avec un immense amusement, avec reconnaissance aussi.
Les «amis non-écrivains» de l’écrivain inconnu apprendront à connaître leur ami, celui qui «écrit toujours», contre vents et marées, contre vents mauvais et marées basses; peut-être même éviteront-ils de lui poser encore, au bout de dix ans, de vingt ans, de trente ans, la question qui blesse, qui tue: « Tu écris toujours? ». Mieux vaut peut-être le silence et l’oubli que l’incompréhension obstinée et compatissante (ou méprisante ?).

Oui, Christian Cottet-Emard « écrit toujours », pour notre plus grande joie. On lui doit des poèmes, des essais, des romans et nouvelles, et puis ce petit bijou, aux Éditions « Le Pont du Change », que Jean-Jacques Nuel vient de fonder (en 2009) à Lyon. On y trouve des « conseils aux écrivains » : … « qui se font interviewe r», « qui ont encore des amis non-écrivains et non-littéraires », « qui ne savent rien faire d’autre », « qui veulent donner des conseils aux écrivains », et beaucoup d’autres encore, tous plus drôles et judicieux les uns que les autres. Tout ceci est allègre, caustique, va de l’humour parfois noir au rire presque toujours jaune, mais toujours avec empathie et malice et la sagesse d’un vieux matou, comme l’adorable et insupportable Sir Alfred, le chat du voisin écrivain lui aussi, à qui il ne faut offrir que des sardines « Ohé matelot », sinon il est « très malade » (et la compagne du voisin-écrivain l’est aussi quand elle a fini de nettoyer la maison). D’ailleurs ces « conseils » prennent souvent la forme d’anecdotes pittoresques, irrésistiblement drôles, même quand elles sont navrantes: ainsi Christian Cottet-Emard a publié son premier livre à compte d’auteur et a vu arriver des cartons pleins de livres invendables, a participé à des « salons» du-livre-et-des-produits-bio entre une « viticultrice bio » (malheureusement allergique aux cigares de notre infortuné auteur) et un « sourcier-magnétiseur », a été interviewé par un journaliste incompétent (un journaliste… sportif en fait!), qui se souciait de littérature comme l’auteur de « sports de ballon »… (L’auteur n’aime pas les « sports de ballon », ce qui le rend infiniment sympathique!) Tout ceci est très amusant et revigorant. Le lecteur jubilera aussi en découvrant les coups de griffe (oui, décidément, le matou…) à Philippe Sollers, à Philippe Delerm (et ses « proses aux petits oignons »), à Christian Bobin et à quelques autres écrivains installés et reconnus – comme à sa « sorcière bien-aimée » (lisez donc ce délicieux petit livre pour découvrir avec joie de qui il s’agit !) – comme au désastreux enseignement de la littérature dans notre système scolaire. Ce livre lui fera découvrir un écrivain proche, caustique mais fraternel, ironique.
Jean-Loup Martin

lundi, juin 21 2010

Carlos Monsivais

CARLOS MONSIVAIS

On l'a appelé « le dernier écrivain public » de la ville de Mexico, dont il fut l'infatigable chroniqueur. Carlos Monsivais, l'un des écrivains et journalistes les plus célèbres et influents du Mexique, est mort samedi 19 juin, des suites d'une infection pulmonaire – une maladie très « Ciudad de Mexico », ville très polluée – à l'âge de 72 ans.

Seul livre publié en France
Son seul livre publié en France aura été NOUVEAU CATECHISME POUR INDIENS INOUMIS, traduit par Marie-Ange Brillaud, aux éditions de l'Atelier d Gué, en 2010. à voir sur http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/Nouveau-catechisme-pour-Indiens.html

Monsivais, au fil de sa vie d'écriture, a abordé tous les sujets, depuis la politique jusqu'à la religion, en passant par la « mexicanité » de l'homme nouveau, la révolution, les arts et les civilisations perdues. Il était fier de n'avoir jamais rien écrit sur le football, ce qui n'est pas banal dans la ville du Stade aztèque, ni sur la tauromachie. Il était fou de cinéma.

Anti-autoritaire Il détestait l'autoritarisme et l'intolérance, aimait bien la rébellion mais se méfiait des absurdités de la politique. Il était sévère à l'égard du mythe de la « rencontre » entre les peuples premiers du Mexique et les « conquistadores » espagnols, mais admettait cependant que le Mexicain d'aujourd'hui était bien leur enfant métissé. Il salua en l'an 2000 la fin du monopole politique du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui resta au pouvoir pendant sept décennies, mais il se lamenta que son successeur fut Vicente Fox, un conservateur qu'il jugea assez incompétent et un peu trop grenouille de bénitier alors que le pays, selon lui, n'était pas sur « les rives du catholicisme », mais plutôt « au bord de l'abîme ».

Pourfendeur des inégalités sociales

Les inégalités sociales du Mexique étaient pour lui le mal absolu, qu'il dénonça inlassablement et il appela, avec d'autres intellectuels réunis au sein du Groupe de San Angel, un quartier chic et intello de la ville, la classe politique à l'unité nationale pour lutter contre ce fléau qui risquait un jour de créer une faille plus profonde encore que celles des tremblements de terre qui régulièrement secouent le pays. L'ironie, à l'égard du Mexique, de sa capitale, et à l'égard de lui-même aussi, était sa marque de fabrique. Il dit un jour qu'il espérait être considéré après sa mort comme « un mélange d'Albert Camus et de Ringo Starr ». Et quand on y pense, ce n'est pas mal vu.

Il semblait avoir lu tous les livres vu tous les films et les tableaux

Il recevait gentiment les journalistes étrangers, pour tenter de leur expliquer les mystères de la ville, donc il chantait le chaos et la magie populaire. Il avertissait le visiteur de l'américanisation du pays et vantait Mexico, sa ville natale, et l'exubérance de sa culture. Il semblait avoir lu tous les livres, vu tous les films et les tableaux et les pièces de théâtre et les meetings politiques et les manifestations. Les mots coulaient sous sa plume, il écrivait vite et toujours. Il fut toute sa vie un homme rétif aux ordres, à Dieu, à la banalité et aux idées reçues. Il va manquer au Mexique et à ses amoureux.

Que va-t-on faire sans toi Monsi ?”, a demandé plusieurs fois Elena Pontiatowska, amie fidèle de l’écrivain, lors de la cérémonie d’hommage qui s’est déroulée ce dimanche au palais de Bellas Artes de Mexico. Le monde des lettres mexicaine pleurait ce week end la mort de son représentant le plus populaire, Carlos Monsiváis. Plus de 500 personnes vinrent rendre un dernier hommage à celui que l’écrivain Adolfo Castañón avait décrit comme “le dernier écrivain public de México”, car “non seulement tous les Mexicains l’ont lu ou entendu, mais chacun peut le reconnaitre dans la rue”.

Un homme engagé

Carlos Monsiváis avait fait siens nombre des combats en faveur de la justice sociale qui se sont livrés dans le Mexique contemporain. En 1971 il écrit “Dias de guardar” ouvrage sur le massacre du Tlatelolco, rappelant que le 2 octobre 1968 des soldats ouvrirent le feu sur des étudiants rassemblés pacifiquement sur la Place des Trois Cultures. Dans les années 90, il rendit également visite aux zapatistes du Chiapas avec son ami José Saramago, décédé quelques jours à peine avant lui. En 2006 il fustige l’arrivée au pouvoir du président Calderón, dénonçant une fraude électorale de vaste ampleur. Progressiste, il soutiendra toujours les mouvements gays et féministes. Parmi les choses qu’il exécrait (et sur lesquelles il se vantait de ne jamais avoir écrit) on retrouve la tauromachie et le football.

Le “Chroniqueur du Mexique”

En tant que journaliste il collaborait à des titres comme La Jornada, El Universal, Proceso ou Excélsior pour ne citer que les plus connus. Sa grande culture, sa curiosité insatiable, son écriture efficace et sa capacité de synthèse lui permirent d’ausculter la vie culturelle et politique mexicaine. Très connu au Mexique, il semblait profiter de sa popularité mais se plaignait souvent à ses amis de son statut de “star” , affirmant qu’il ne pouvait plus se rendre sur la place publique sans être reconnu et assailli par ses admirateurs. Avant d’être emmené au Panteón Español où il devait être incinéré, le cercueil portant le corps de l’écrivain fut promené de par les rues du Centre Historique de la ville de Mexico, faisant le tour du Zócalo, la place principale de la ville qui est souvent l’épicentre des mouvement politiques et sociales que soutenait Carlos Monsiváis.

Cet intellectuel tour à tour essayiste, journaliste, scénariste ou encore acteur était notamment l'auteur de "Dias de guardar' (1971), un ouvrage sur le massacre de Tlatelolco", le 2 octobre 1968, quand des soldats ont tiré sur des manifestants réunis sur la Place des Trois Cultures ("Tlatelolco") à Mexico. La fusillade avait fait 44 morts, selon le bilan officiel contesté par les associations de défense des droits de l'Homme, qui évoquent plus de 300 victimes.

Monsivais était si populaire que le poète José Emilio Pacheco, qui a reçu l'an dernier le prix Cervantes, sorte de "Nobel" des lettres hispaniques, avait dit un jour qu'il était le seul écrivain "que les gens reconnaissent dans la rue". Début mars, Monsivais avait présenté sa dernière oeuvre "Apocalipstick", compilation de chroniques de la capitale mexicaine, quelques semaines avant d'entrer en soins intensifs le 2 avril.

rue89.com

mardi, mai 25 2010

le fils, le père...

LES JOURS PERE, Jean-Claude Tardif, Préface de Philippe Claudel, La Dragonne

TARDIF 2Au (trop!) célèbre « Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. » de Gide (livre quatrième des Nourritures terrestres, 1897) – souvent interprété faussement, d'ailleurs : Gide écrit un livre de « convalescent » contre « le factice et le renfermé ». Il entend « trouver dans l'oubli de soi la réalisation de soi la plus parfaite, la plus haute exigence, et la plus illimitée permission de bonheur » (préface de 1926). -, Jean-Claude Tardif semble vouloir opposer le regret de n'avoir pas su, dans le bonheur inconscient et simple d'une enfance ouvrière, trouver les mots qui eussent pu créer une connivence nécessaire, propice à dire son amour à un père taiseux, aujourd'hui disparu. Et, précisément, l'une des fonctions de la littérature consiste à créer du lien entre les hommes. Étant sorti de l'adolescence, le narrateur souligne, à la fin de son récit, ce qui en est probablement la clef : « je lisais Sartre et Edgar Morin pendant que tu parcourais La Vie du rail, Le Jardin du cheminot et les chroniques d'Antoine Blondin. ». Cet « agacement » du fils envers son père provient davantage d'un profond écart culturel entre eux que de l'incapacité du père à comprendre le pouvoir des mots de l'écrivain en devenir qu'est son fils. D'où, rétrospectivement, le projet de l'auteur : rendre hommage à son géniteur, avec les mots que le père ne pouvait comprendre de son vivant ( « nous pensions souvent les mêmes choses mais avions des mots différents. »). Le livre devient alors la réponse que l'incompréhension du père (« ça va te servir à quoi ? ») oppose au désir d'écrire du fils. Ce récit, pudique et digne, prend d'emblée la forme une apostrophe à celui qui s'est définitivement tu, sorte d'anti-Lettre au père kafkaïenne, pour dire la difficulté de dire l'amour entre un père et son fils – et réciproquement. Il se développe en milieu ouvrier, dans les années soixante. La famille, trop pauvre et trop « bigarrée » pour habiter le centre, vit dans un quartier « périphérique ». Elle vient d'un camp de réfugiés, le camp Victor Rault, rasé depuis, avec les souvenirs de bonheur humble du narrateur. Le monde de ce dernier mesure alors deux cents mètres carrés. On y rencontre les personnages du roman familial, comme Marguerite et Antonio, grands-parents maternels, des oncles qui remplissent de victuailles le coffre de la 2CV et parlent aux oiseaux, ou des figures hautes en couleur comme Désiré, le cheminot retraité. On écoute Ferrer, Brassens, Ferré et Ferrat – dont la voix entretient l'espoir. Mai 68 donne l'envie de « devenir grand ». Le samedi et le dimanche, on fait des parties de campagne pour apprendre les insectes ou pique-niquer sur les bords de la Seiche... Bref ! C'est à la fois une époque et un milieu social que l'auteur peint comme arrière fond au beau portrait d'un père qui doit sa fierté au fait de n'avoir jamais rien dû à personne. Si l'on ne guérit pas de l'enfance, on guérit de la dyslexie en devenant écrivain. Ce livre, l'auteur le doit, d'une certaine façon, à son père. C'est en quoi réside sa fierté d'écrivain : il a su substituer au silence du père des mots qui parlent pour une classe qui méritait bien sa place, dans la France gaullienne de l'époque. Dans une certaine mesure, le livre de Tardif est aussi celui d'un convalescent. Mais si Gide écrivait pour ouvrir la voie au bonheur à venir, Tardif écrit pour célébrer un bonheur passé. Tous deux partagent, en tout cas, la même cause: celle de la fidélité. Philippe Claudel, dans sa préface, a vu juste : avec Tardif, le livre sur le père échappe au genre en soi. Il s'agit donc de tout autre chose que de variations sur un thème. Plutôt un tombeau, au sens littéraire du terme. Ce livre de « malade » – pour reprendre les termes de Gide - montre que la littérature sait, quand elle est authentique, être un excellent remède. Contre la mort...

Michel Lamart

lundi, mai 24 2010

Comédie du livre

comedieA Montpellier le week-end du 29 et 30 mai. Nous y serons, avec Brèves et l'Atelier du Gué.

Nous vous y attendons, sur les allées, sous les platanes. Place de la Comédie, à Montpellier, donc.

A bientôt.

dimanche, mai 23 2010

TOUS AU MARCHE

BREVES AU 28e MARCHE DE LA POESIE

place Saint-Sulpice 75006 Paris

Du 17 au 20 juin 2010

Mise en page 1Venez découvrir les dernières parutions de la revue :
http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Revue-Breves-.html

et des éditions Atelier du Gué :
http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Atelier-du-Gue,22-.html

INVITE D'HONNEUR DU 28e marché

la poésie catalane

http://poesie.evous.fr/-28e-Marche-de-la-Poesie-17-20-juin-.html

Les poètes sont parfois romanciers

La Nada
Nouvelles pour l'Espagnol,
Jean-Claude Tardif
Le Temps qu'il fait, 85 pages, 15 €

NADALes poètes sont parfois romanciers. On leur doit alors de courts romans, au style travaillé - ce qui ne se trouve guère dans les romans contemporains qui, trop souvent, ont perdu le sens du beau style – sinon du beau. Rarement nouvellistes ! Jean-Claude Tardif appartient à la seconde catégorie. Il tend vers le poème en prose, qui réalise, parfois avec bonheur, ce rapprochement entre texte narratif et poème. Cette perspective ouverte permet aux textes courts, dans les deux cas, non de s'éloigner, mais de se confondre, pour franchir les barrières sacro-saintes ( et souvent étanches ! ) entre les genres... C'est le premier mérite du recueil de Tardif. Le style. Le reste est littérature. Et engagement... Une phrase du premier récit peut être mise en exergue : « Je suis l'étranger. Tout est dit ! ». Elle a de graves résonances dans la perspective pétainiste (cf Badiou) que nous traversons actuellement, au plan politique. Elle convoque l'Histoire là où le Ministre de l'Identité Nationale convoque l'idéologie. Là où le Pouvoir revoie l'enseignement de l'Histoire à la baisse, ou substitue, aux programmes de littérature des sections littéraires des lycées, De Gaulle à Pascal : Mémoires de guerre contre Pensées. Quelle époque ! Le Grand (Charles) préféré au petit (Pascal)... Que dit Tardif ? « L'Histoire est une musique pour les hommes de bien ». Il place ce propos dans la bouche d'un instituteur exécuté par les fascistes de Franco. Ses bourreaux ont puni un terroriste, le narrateur perd celui qui « lui a appris tout ce qu'il était ». Celui qui parle, c'est Antonio, le grand-père républicain contraint à l'exil breton. Tardif en brosse un portrait tendre, digne, amoureux, à travers ses nouvelles. C'est un modèle de conscience politique, une bibliothèque à lui tout seul (Lope de Vega, Lorca, Miguel Hernandez...). Une voix aussi, simplement républicaine, qui creuse son écho nécessaire jusqu'à nous à qui il faudrait réapprendre, de toute urgence, la démocratie. Le Pépé est aussi philosophe. Surtout quand il va aux escargots avec son petit-fil: « il n'est pas nécessaire d'inventer le mal, le mauvais vient tout seul. » Qu'on soit contraint de ramper, ou qu'on vole, c'est la même chose: les « palomas » « voient de la misère et du malheur eux aussi quand ils volent autour de la terre. » Quant aux traîtres de l'époque, ce sont les yeux qui les dénoncent. Ainsi parle Pilar au narrateur, pilote de chasse allemand de « Un certain avril » : « tes yeux te trahissent, tu n'es pas des nôtres. ». Il finira comme « un crâne blanc et anonyme. » Il y a aussi des portraits de femmes extraordinaires. Ainsi Doña Lobos, amie d'Antonio, initiatrice à la poésie pour le narrateur (L'Arbol azul). Ou encore la figure de la compagne juive de Robert Capa, Gerda Taro, photographe comme lui, écrasée par un char, à Brunete, en 1937. Elle avait 27 ans ! Le livre se clôt par une réflexion sur le nom. C'est la question de l'héritage à défendre qui est ainsi posée. Pas simplement la mémoire familiale. La mémoire collective. La nomination: acte poétique fondateur. Acte politique aussi (De quoi Sarkozy est-il le nom? ).

C'est peu dire que Jean-Claude Tardif nous donne là – mine de rien : La Nada – un beau livre. Il est nécessaire, utile à ceux qui n'acceptent pas de perdre la mémoire. À ceux qui se battent encore pour la dignité et le respect humain avec des idées républicaines. Qu'on nous compte donc parmi ceux qui pourraient dire: « Ô Tardif ! Nous voudrions tous nous appeler Antonio ! » car la littérature, par définition, c'est ce qui permet, comme l'amour, de résister...

Michel Lamart

samedi, avril 10 2010

La lettre...

La lettre de Chattanika Christiane Rolland Hasler, Editions Rhubarbe, 100 pages, 10 €.

haslerTrois nouvelles, trois femmes, trois lieux flous, à l’écart. Les hommes sont attendus ou sont présents, mais d’une présence absente. Elles en parlent. Ils pensent à elles, de loin. Elles, elles se sentent comme « un monde à découvrir » mais attendent encore et encore que cette envie soit plus forte que tout, qu’elle occupe toute la place. « Vase de l’attente. Ecœurante patience ! » Princesse, Elise ou la sœur d’Emilie écrivant une lettre qu’elle n’enverra probablement pas, femmes en transit, elles hésitent à sortir d’elles-mêmes pour marcher dans une vie qui correspondrait à la norme. Elles sont à la lisière, construisent un univers étonnant où les lieux, les objets dialoguent avec elle, rassurants et inquiétants à la fois, des entre-deux entre agir et subir. Elles savent que pour grandir, il faut partir. Peut-être qu’elles pourront quitter la ville, ses larges trottoirs, le chuintement des voitures, les rives du fleuve. Peut-être pas. Dehors, loin, c’est aussi les embruns, le vent salé, c’est « s’asseoir simplement dans l’herbe et on écoute, on respire, on regarde. » Dehors, c’est Chattanika, une contrée vide, un coin perdu au milieu de nulle part, la nature en folie, un vertige. Dehors, c’est ouvrir les yeux autrement, avancer dans son chemin. « Les liens entre les gens sont pleins de trous où l’air s’engouffre et distend les mailles » Entre le passé qui taraude, le legs de la culpabilité, le rétrécissement des attachements, le présent qui passe, le quotidien cahin-caha ou hors de lui, le futur est un appel qui crie à sa manière : quitter la maison, laisser derrière soi des « monstruosités ». Christiane Rolland Hasler à coups de phrases courtes, précises, sans pathos, râpeuses, de phrases sonores, colorées d’aigre-doux dit cette intranquillité, cette troublante étrangeté, cette envie que tout change et que tout demeure, ce désir de rester/partir.

C. Julier

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