Le crochet à évasion
Par marginales le mercredi, novembre 19 2008, 13:35 - À boulet rouge - Lien permanent
C’est en observant une bouilloire que James Watt inventa la machine à vapeur. Martin Tomasson, lui, inventa le Crochet à évasion. Le bureau des brevets du ridicule, de la peine et des ténèbres n’avait plus qu’à s’en charger. Il l’inventa en 1918, alors que les journaux étaient pleins de récits d’atrocités. C’est sa lucidité tendue à l’extrême qui fut à l’origine de l’invention. Dans la langue de la peur, elle avait pour nom : corde munie d’un crochet à évasion :
Si la guerre civile éclate ici aussi et si quelqu’un vient m’assassiner, il faut que mon crochet à évasion soit prêt, pour que je puisse m’échapper au moyen de celui-ci en me balançant de branche en branche dans la cime des arbres. Ainsi, je ne laisserai aucune trace sur le sol et ceux qui me traquent pour me tuer ne sauront pas où je suis passé.
Le dispositif est très simple. Il est constitué d’un banal crochet de fer courbé d’une certaine façon et fixé à l’extrémité d’une corde. Je lance la corde par-dessus une branche, dans l’arbre voisin, et me hisse dans celui-ci. Puis je détache le crochet et le jette par-dessus la branche suivante de l’arbre suivant. Ainsi fut découverte la liane mobile, réinventée à une époque tardive par un jeune singe très développé fuyant à travers les forêts du monde sous le coup de la peur.
Image trouvée sur le site de l'Échelle inconnue
« Cela veut dire que l'on aurait les flics les plus cons du monde », disait hier, 18 novembre, le père de l'un des membres du « comité invisible » arrêté le 11 novembre dernier. Et que dire de la presse dite « grande », des syndicats et des politiques bafouant la présomption d'innocence qui ont suivi et relayé les rapports des services secrets, se sont désolidarisés de militants politiques (parce qu'ils ne sont pas encartés dans leurs boutiques ?) tandis que ceux-ci étaient arrêtés et mis en garde à vue dans les pires conditions pour « rien ». Mieux encore, la police qui a avoué (sans qu'on lui demande rien !) suivre depuis plus de six mois la vie privée de ce « comité invisible » semble incapable de produire autre choses que des pièces risibles pour justifier leur arrestation (horaires de train, matériel d'escalade, pinces coupantes, brochures anarchistes...).
L'un des crimes de ceux qui souhaitaient rester invisibles (c'est raté !), semble selon Michèle Alliot-Marie de n'avoir pas parlé pendant les 4 jours de la garde à vue. Et peut-être, comme Jean-Marc Rouillan de n'être pas prêt de renier ce qu'ils ont écrit dans le petit livre L'Insurrection qui vient... et pour cause, ayant vu de près le fonctionnement de l'État et de ses petits soldats au bord de la crise de nerf.
Comme nous le rappelait Philippe Godard signataire d'une des pétitions initiées par « Les Mots en marche »[1] à propos de la réincarcération de Jean-Marc Rouillan, « lorsque cette politique que nous combattons frappe directement l’un d’entre nous, quels que soient nos points de désaccord avec lui, ce sont bien les politiques émancipatrices dans toute leur diversité que nous défendons en soutenant l’individu plus particulièrement frappé par le pouvoir. »
La littérature, disais-je dans un billet de janvier 2007, a l'étrange capacité à nous parler de façon intime de ce qui nous agite au présent. Prenons ce texte de Harry Martinson extrait de Il faut partir, le deuxième volume d'un récit autobiographique écrit par l'auteur dans le début des années 1930 et publiées par les éditions Agone dans la collection « Marginales » en 2002.
Ne trouvez-vous pas que le texte qui suit résonne avec la volonté des invisibles que nous sommes ?
Notes
[1] • Sur le site de la revue Marginales : http://marginales.free.fr/spip.php?rubrique43. • Sur le site du mensuel CQFD : http://www.cequilfautdetruire.org/petitions/?petition=1. • Sur le site des « Mots en marche » : http://lesmotsenmarche.free.fr
C’est en observant une bouilloire que James Watt inventa la machine à vapeur. Martin Tomasson, lui, inventa le Crochet à évasion. Le bureau des brevets du ridicule, de la peine et des ténèbres n’avait plus qu’à s’en charger. Il l’inventa en 1918, alors que les journaux étaient pleins de récits d’atrocités. C’est sa lucidité tendue à l’extrême qui fut à l’origine de l’invention. Dans la langue de la peur, elle avait pour nom : corde munie d’un crochet à évasion :
Si la guerre civile éclate ici aussi et si quelqu’un vient m’assassiner, il faut que mon crochet à évasion soit prêt, pour que je puisse m’échapper au moyen de celui-ci en me balançant de branche en branche dans la cime des arbres. Ainsi, je ne laisserai aucune trace sur le sol et ceux qui me traquent pour me tuer ne sauront pas où je suis passé.
Le dispositif est très simple. Il est constitué d’un banal crochet de fer courbé d’une certaine façon et fixé à l’extrémité d’une corde. Je lance la corde par-dessus une branche, dans l’arbre voisin, et me hisse dans celui-ci. Puis je détache le crochet et le jette par-dessus la branche suivante de l’arbre suivant. Ainsi fut découverte la liane mobile, réinventée à une époque tardive par un jeune singe très développé fuyant à travers les forêts du monde sous le coup de la peur.
Dans les fermes où il va mendier, il entend les riches tempêter contre les Rouges, à l’Est. Dans le département de Halland, il arrive un jour chez un gros propriétaire et se fige sur le pas de la porte. Il a l’air d’un petit homme, maintenant, avec son pantalon ; on voit même sur le visage du paysan que celui-ci se dit qu’on peut s’attendre à n’importe quoi, de la part de quelqu’un comme lui. La fermière, elle, sait qu’il est là pour « quémander » ; elle sort sa grosse miche de pain de campagne, la serre contre son opulente poitrine de femme du Halland, en coupe une tranche et lui demande, en regardant par-dessus son épaule :
— D’où est-ce que tu viens ?
— Mon père habitait à la limite du Blekinge et du Göinge. Il possédait une grande maison, là-bas.
— Ah bon. Mais à quoi bon demander ça. Tous les vagabonds mentent. Tu aimes la viande de porc ?
— Oui. Merci.
— Alors, je t’en mets un ou deux morceaux. Mais on n’a pas les moyens de beurrer la tartine. Vous êtes tellement nombreux.
Le maître de maison vient de recevoir les journaux. Il est en train de les lire, assis près de l’écrémeuse. Soudain, il se fâche et dévisage, avec un regard chargé d’infamie, ce va-nu-pieds qui n’a même pas encore fait sa communion.
— Ah, les ouvriers ont encore assassiné, dans un village de Finlande. C’est marqué là.
Dans son désir exagéré de se faire comprendre, il tend son journal en direction du va-nu-pieds en question, c’est-à-dire Martin. Un frisson passe dans le dos de celui-ci, sous le regard chargé de peur du paysan. Il se met à trembler, sur le pas de la porte, devant ce qu’il lit dans ce regard et entend dans cette voix : cette façon de dire les choses sans les dire.
Ce jeune homme est un chemineau, un vagabond, un va-nu-pieds. Quelle meilleure occasion pourrait se présenter de se décharger de tout ce qu’on porte en soi ?
— Mais, s’ils veulent faire pareil ici, ces « messieurs », il faut qu’ils se disent qu’on a des armes.
Martin prend, avec un petit salut du haut du corps, la grande tartine que lui tend la fermière, en mettant le doigt sur les morceaux de viande, pour qu’ils ne tombent pas.
— Merci. Mille mercis. Merci. Merci, merci.
Il aimerait enterrer ce paysan sous les mercis mais n’est pas sans noter, d’une façon sacrément douloureuse, le sous-entendu dissimulé dans le mot « messieurs ». Celui-ci est comme entouré d’une centaine de paires de guillemets. N’importe quel premier communiant, un peu au fait des intonations du langage quotidien parmi le peuple, est capable de le ressentir et il a l’impression de recevoir un coup d’épingle rouillée dans le cœur.
Ainsi, on fait don d’une main tout en maudissant de l’autre et Martin remercie, salue et s’éloigne.
Une fois sur la route, il se met à manger, mais cela passe mal. Ce pain est sans âme et sa bouche sans énergie. L’âme a été extraite du pain qu’il mange et il peut aussi bien le jeter dans la rivière, en passant sur un pont. C’est ce qu’il fait. Sa bouche est amère et comme souillée par ce pain et il est lui-même épuisé de chagrin.
Il regarde la tartine qui chavire, dans le courant, et voit les deux morceaux de porc flotter entre deux eaux : deux petits carrés de viande taillés dans un animal dont on a gentiment caressé le dos juste avant d’étouffer les cris qu’il a poussés quand on l’a assommé puis égorgé.
Il continue son chemin. Et il ne tarde pas à oublier un instant la vie réglée que les hommes mènent dans les champs et les forteresses. Au-dessus de lui, les nuages vont et viennent dans le ciel. Ils tanguent comme de blanches nefs dépourvues de capitaine. Ah ! si seulement ils étaient captifs, comme des zeppelins. Mais non, le ciel serait bien sombre au-dessus de Londres, alors.
Non, c’est bien ainsi. Donne-nous aujourd’hui, mon Dieu, notre nuage quotidien.
Vers le soir, il trouve une grange et se faufile à l’intérieur sans rien demander à personne. Il ne veut pas qu’on lui fasse cadeau d’une couche en le maudissant dans le même souffle.
Mais il ne parvient pas à s’endormir. Il se tourne et se retourne, sur la paille. Il se met à pleuvoir et cela crépite sur le toit. Au loin, un chien aboie dans la nuit. Martin écoute longuement. Le monde ressemble à un aboiement de chien et les saint-bernard ne tirent plus personne de la neige : tout ce qu’ils font, c’est le maudire, lui. Peut-être ce monstre-là va-t-il venir fouiller dans la paille pour me sauver. Il rit un peu, intérieurement, malgré sa peur du noir et des chiens.
Il finit par s’endormir mais fait des cauchemars et se réveille en poussant un cri, à moitié étouffé par la mer de paille. Elle est maudite, cette paille. Elle doit sentir qu’il est interdit d’y coucher. Il remue la tête pour la vider de ses cauchemars, mais un brin de paille pénètre dans une de ses narines et il se met à saigner du nez. Il sort le mouchoir de mademoiselle Tyra Aspengren – qu’il a pieusement conservé, bien qu’il soit sale et déchiré – et endigue le flot. Le sang ne tarde pas à se coaguler et à s’arrêter de couler. Après cela, il reste couché, à réfléchir et à fuir le sommeil. Je peux rester là. La lumière du jour ne va pas tarder, se dit-il. Toutes sortes d’idées de guerre et de révolte lui viennent à l’esprit. En imagination, il se sent menacé, harassé, persécuté.
C’est cette nuit-là qu’il invente le crochet à évasion, la liane mobile.
Harry Martinson
Extrait de Il faut Partir, Agone « collection Marginales », 2002.
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