Des nouvelles de la FNAC

Un chaland d’un pas décidé entre dans un magasin. Un des magasins d’une enseigne connue, et qu’on dit même quelquefois encore prestigieuse. Le chaland a décidé d’acquérir un ordinateur. Pour s’équiper, ou pour renouveler son matériel obsolète, peu importe. Si son choix n’est pas encore fait, il a confiance : le vendeur va l’accueillir, le conseiller au mieux. Il va repartir satisfait. Il aura pris ses précautions même, il aura souscrit une assurance, une extension de garantie, et aura pu – si nécessaire – contracter un crédit au taux usuraire. Il est d’autant plus satisfait qu’il ignore que le vendeur, lui, va toucher une prime mensuelle assujettie à la vente de ces « services » annexes, prime qui lui permettra de compléter heureusement un salaire qui en a bien besoin. Mais passons : notre homme est satisfait donc, il rentre chez lui et va pouvoir utiliser, enfin, son matériel.

Et c’est là que le bât blesse. Notre ami, féru en la matière, s’imagine qu’il va pouvoir utiliser librement toutes les possibilités que lui offre son équipement. Mais les industriels s’inquiètent. Ceux du disque, entre autres. Les ventes chutent. Et, sans même que soit menée une enquête approfondie, le coupable est désigné : le « piratage », le téléchargement « abusif ». Monsieur Olivennes, le PDG de la FNAC, la fameuse enseigne que j’évoquai plus haut, est chargé par le Président de la République de remettre un rapport sur la question. Il est efficace, Monsieur Olivennes. Il va très vite. Il « assure », quoi. Comme une bête. On va comprendre pourquoi. Le « résultat » du rapport n’est autre que son postulat, qui peut se résumer en une ligne : Le client est abusif, responsable et coupable. Et suit un catalogue de sanctions diverses. Le curieux restera sur sa faim, mais un rapport n’est pas forcément établi pour produire de la connaissance, restituer des faits, proposer des analyses … Ici, il s’agit de soumettre à « la loi » Au nom d’un bon sens qui n’en a que le nom. Car il y a un non-sens – du moins apparent – à ce que le dirigeant d’une entreprise culpabilise et stigmatise « ses » clients. Mais derrière l’apparent paradoxe de la bêtise, on devine une stratégie de la ruse, et les cartes biseautées dans les mains du tricheur.

Monsieur Olivennes a-t-il pris la peine de rencontrer la Fédération C.G.T du spectacle ? - Non. Monsieur Olivennes a-t-il pris la peine de rencontrer les organisations de défense des consommateurs ? - Non. Monsieur Olivennes a-t-il étudié la possibilité de créer – soit par un droit d’accès, soit par une taxation partagée entre le fabricant, le distributeur et le consommateur, un fonds géré par un organisme sous tutelle du Ministère de la Culture et chargé, un peu à l’image du CNL pour l’édition et les auteurs, d’aider les jeunes artistes et les petits labels indépendants ? - Non. Monsieur Olivennes a-t-il pensé aux (anciennes) campagnes de la FNAC pour abaisser la TVA sur le prix du disque ? - Non. Monsieur Olivennes a-t-il pensé à faire part aux « majors » du prix trop élevé du disque, ramené à ses coûts réels de production ? - Non. En bref, Monsieur Olivennes a-t-il pensé qu’en facilitant ainsi l’achat du disque, on pouvait réduire efficacement le fameux « piratage », en le rendant moins attractif financièrement ? -Non.

Monsieur Olivennes a-t-il pensé ? Répondre « non » est tentant. Mais un peu trop facile. Car il y a bien des enjeux derrière ce cynisme et cette apparente bêtise, même si la classe dominante ne se prive d’aucune de ces deux qualités. L’ordinateur est un outil formidable. Il peut contribuer à créer des espaces de liberté, de rencontre(s), de découverte(s), de création(s) …Mais de quelle magie viendrait-il que l’ouvrier-citoyen puisse librement disposer d’un outil, quel qu’il soit ? L’outil doit, dans l’ordre de la classe dominante, s’inscrire dans le processus de production de la plus-value, et une des formes de cette production est aujourd’hui la transmission de l’information, l’empire de la « communication généralisée ». Le statut de l’artiste, de l ‘émotion esthétique, de la réflexion critique devient alors très simple : rien de tout cela n’est productif, qui relève d’un arrêt, d’une faille dans la circulation et la vitesse, que ce soit du point de vue du geste ou de celui de sa contemplation. La mise hors-circuit de la perturbation artistique devient donc un enjeu majeur pour la classe dominante. Elle ne se contente plus de s’approprier l’œuvre par la marchandisation, de la neutraliser par la momification, par la transformation en patrimoine (coffre-fort ou musée). La fonction de la « communication généralisée » est aussi d’être l’écran – ici effectivement plasma, qui tout enrobe – l’anticorps qui rejette le virus artistique hors du corps social. La stigmatisation du Pirate n’est que le symptôme du contrôle généralisé de la communication généralisée par la classe dominante, la stigmatisation du Pirate accompagne la camisole de l’Artiste. Et bien naïfs sont les artistes qui ont cru que « leurs » « maisons » de disque protégeaient leurs droits d’auteurs. Les possédants n’ont rien à faire du droit d’auteur, qu’il soit moral ou patrimonial. Ce qui les anime n’est rien d’autre que le souci de la propriété industrielle. On voit bien que le rapport Olivennes est autre chose que le rôt satisfait du notable à la fin du banquet. On voit bien que les quelques remarques et propositions formulées plus haut – dans la forme interrogative – ne pouvaient être prises en compte par Monsieur Olivennes. En effet, elles impliquent une responsabilité citoyenne et démocratique, elles impliquent une mutualisation, un nouveau champ de l’espace public, et une lutte contre le culte de la rentabilité. Autant de notions qui rappellent à Monsieur Olivennes ses engagements de jeunesse. Son retournement de veste.

Libre à lui de nommer « réussite » le parcours qui lui a permis de passer du statut de renégat à celui de parvenu. Libre à lui d’afficher une fouettarde bonhomie à la pédagogie adipeuse. Mais il se trouve qu’en voulant à tout prix passer la camisole marchande à l’Artiste, Monsieur Olivennes « oublie » aussi que son père était un poète. Et quand il en est à faire payer l’Œdipe à l’Artiste, le Parvenu se donne enfin pour ce qu’il est : un définitif Raté.

Janvier 2008.

Éric Maclos, poète, employé en librairie à la Fnac depuis 28 ans.