Un laquais devant la toile
Par marginales le vendredi, février 22 2008, 12:39 - À boulet rouge - Lien permanent
Ce texte d'Éric Maclos a initialement été publié sur le site du Préau des collines (revue et éditions). Un autre texte jubilatoire, du même auteur, circule sur la toile depuis 2004. Il s'amuse des propos de messieurs Nora et Olivennes. « Monsieur Nora se plaint d’être aujourd’hui "assis sur du vide". Nous ne pouvons, mes amis, qu’éclater de rire. Nous qui, décidément, n’aspirons, et simplement somme toute, qu’à vivre debout. » Merci pour ces éclats de rire (et pas que !) qui aident à traverser l'époque.
Des nouvelles de la FNAC
Un chaland d’un pas décidé entre dans un magasin. Un des magasins d’une enseigne connue, et qu’on dit même quelquefois encore prestigieuse. Le chaland a décidé d’acquérir un ordinateur. Pour s’équiper, ou pour renouveler son matériel obsolète, peu importe. Si son choix n’est pas encore fait, il a confiance : le vendeur va l’accueillir, le conseiller au mieux. Il va repartir satisfait. Il aura pris ses précautions même, il aura souscrit une assurance, une extension de garantie, et aura pu – si nécessaire – contracter un crédit au taux usuraire. Il est d’autant plus satisfait qu’il ignore que le vendeur, lui, va toucher une prime mensuelle assujettie à la vente de ces « services » annexes, prime qui lui permettra de compléter heureusement un salaire qui en a bien besoin. Mais passons : notre homme est satisfait donc, il rentre chez lui et va pouvoir utiliser, enfin, son matériel.
Et c’est là que le bât blesse. Notre ami, féru en la matière, s’imagine qu’il va pouvoir utiliser librement toutes les possibilités que lui offre son équipement. Mais les industriels s’inquiètent. Ceux du disque, entre autres. Les ventes chutent. Et, sans même que soit menée une enquête approfondie, le coupable est désigné : le « piratage », le téléchargement « abusif ». Monsieur Olivennes, le PDG de la FNAC, la fameuse enseigne que j’évoquai plus haut, est chargé par le Président de la République de remettre un rapport sur la question. Il est efficace, Monsieur Olivennes. Il va très vite. Il « assure », quoi. Comme une bête. On va comprendre pourquoi. Le « résultat » du rapport n’est autre que son postulat, qui peut se résumer en une ligne : Le client est abusif, responsable et coupable. Et suit un catalogue de sanctions diverses. Le curieux restera sur sa faim, mais un rapport n’est pas forcément établi pour produire de la connaissance, restituer des faits, proposer des analyses … Ici, il s’agit de soumettre à « la loi » Au nom d’un bon sens qui n’en a que le nom. Car il y a un non-sens – du moins apparent – à ce que le dirigeant d’une entreprise culpabilise et stigmatise « ses » clients. Mais derrière l’apparent paradoxe de la bêtise, on devine une stratégie de la ruse, et les cartes biseautées dans les mains du tricheur.
Monsieur Olivennes a-t-il pris la peine de rencontrer la Fédération C.G.T du spectacle ? - Non. Monsieur Olivennes a-t-il pris la peine de rencontrer les organisations de défense des consommateurs ? - Non. Monsieur Olivennes a-t-il étudié la possibilité de créer – soit par un droit d’accès, soit par une taxation partagée entre le fabricant, le distributeur et le consommateur, un fonds géré par un organisme sous tutelle du Ministère de la Culture et chargé, un peu à l’image du CNL pour l’édition et les auteurs, d’aider les jeunes artistes et les petits labels indépendants ? - Non. Monsieur Olivennes a-t-il pensé aux (anciennes) campagnes de la FNAC pour abaisser la TVA sur le prix du disque ? - Non. Monsieur Olivennes a-t-il pensé à faire part aux « majors » du prix trop élevé du disque, ramené à ses coûts réels de production ? - Non. En bref, Monsieur Olivennes a-t-il pensé qu’en facilitant ainsi l’achat du disque, on pouvait réduire efficacement le fameux « piratage », en le rendant moins attractif financièrement ? -Non.
Monsieur Olivennes a-t-il pensé ? Répondre « non » est tentant. Mais un peu trop facile. Car il y a bien des enjeux derrière ce cynisme et cette apparente bêtise, même si la classe dominante ne se prive d’aucune de ces deux qualités. L’ordinateur est un outil formidable. Il peut contribuer à créer des espaces de liberté, de rencontre(s), de découverte(s), de création(s) …Mais de quelle magie viendrait-il que l’ouvrier-citoyen puisse librement disposer d’un outil, quel qu’il soit ? L’outil doit, dans l’ordre de la classe dominante, s’inscrire dans le processus de production de la plus-value, et une des formes de cette production est aujourd’hui la transmission de l’information, l’empire de la « communication généralisée ». Le statut de l’artiste, de l ‘émotion esthétique, de la réflexion critique devient alors très simple : rien de tout cela n’est productif, qui relève d’un arrêt, d’une faille dans la circulation et la vitesse, que ce soit du point de vue du geste ou de celui de sa contemplation. La mise hors-circuit de la perturbation artistique devient donc un enjeu majeur pour la classe dominante. Elle ne se contente plus de s’approprier l’œuvre par la marchandisation, de la neutraliser par la momification, par la transformation en patrimoine (coffre-fort ou musée). La fonction de la « communication généralisée » est aussi d’être l’écran – ici effectivement plasma, qui tout enrobe – l’anticorps qui rejette le virus artistique hors du corps social. La stigmatisation du Pirate n’est que le symptôme du contrôle généralisé de la communication généralisée par la classe dominante, la stigmatisation du Pirate accompagne la camisole de l’Artiste. Et bien naïfs sont les artistes qui ont cru que « leurs » « maisons » de disque protégeaient leurs droits d’auteurs. Les possédants n’ont rien à faire du droit d’auteur, qu’il soit moral ou patrimonial. Ce qui les anime n’est rien d’autre que le souci de la propriété industrielle. On voit bien que le rapport Olivennes est autre chose que le rôt satisfait du notable à la fin du banquet. On voit bien que les quelques remarques et propositions formulées plus haut – dans la forme interrogative – ne pouvaient être prises en compte par Monsieur Olivennes. En effet, elles impliquent une responsabilité citoyenne et démocratique, elles impliquent une mutualisation, un nouveau champ de l’espace public, et une lutte contre le culte de la rentabilité. Autant de notions qui rappellent à Monsieur Olivennes ses engagements de jeunesse. Son retournement de veste.
Libre à lui de nommer « réussite » le parcours qui lui a permis de passer du statut de renégat à celui de parvenu. Libre à lui d’afficher une fouettarde bonhomie à la pédagogie adipeuse. Mais il se trouve qu’en voulant à tout prix passer la camisole marchande à l’Artiste, Monsieur Olivennes « oublie » aussi que son père était un poète. Et quand il en est à faire payer l’Œdipe à l’Artiste, le Parvenu se donne enfin pour ce qu’il est : un définitif Raté.
Janvier 2008.
Éric Maclos, poète, employé en librairie à la Fnac depuis 28 ans.
Commentaires
Voilà l'archétype de la défécation satisfaite de l'employé jaloux à la fin du banquet. Jaloux et qui en appelle, le prétentieux, à "une responsabilité citoyenne et démocratique, [à] une mutualisation, [à] un nouveau champ de l’espace public, et [à] une lutte contre le culte de la rentabilité."
Je ne connais pas Monsieur Olivennes, et il m'est indifférent. Mais le poète Maclos me fait peur, avec ses clichés, son mépris et sa haine.
Je réécris (à peu près) ce que j'avais écrit hier car il semble que mon commentaire se soit perdu dans les labyrinthes électroniques ou dans la gibecière d'un éventuel censeur (ce qui ne laisserait pas de m'étonner). Voici :
"Ce n'est pas autre chose que la défécation satisfaite de l'employé jaloux à la fin du banquet ; et avec la prétention d'en appeler à "une responsabilité citoyenne et démocratique, [à] une mutualisation, [à] un nouveau champ de l’espace public, et [à] une lutte contre le culte de la rentabilité". Je ne connais pas Monsieur Olivennes, mais Éric Maclos, poète, avec sa véhémence, sa haine, son mépris et sa langue de bois me fait peur."
Mais de quoi avez-vous peur cher Curioso ? Ne trouvez vous pas, au contraire, qu'il y a quelque chose de jubilatoire et de libératoire dans l'étrillage d'Éric Maclos qui ne fait qu'épingler le mépris de son (demi ?) patron Olivennes et remettre à sa place la prétention dont fait preuve aujourd'hui la moindre outre gonflée d'argent et de pouvoir. À moins que votre conception de la démocratie et de la liberté consiste à ne pas cracher dans la (mauvaise) soupe que nous servent les dominants, je ne vois pas ce qu'il y a de prétentieux à vouloir vivre debout et à appeler à des rapports débarrassés du culte de la rentabilité !
D'abord, la peur, c'est quelque chose qui ne s'explique pas.
Ensuite, et après réflexion, comment n'avoir pas peur de celui qui qualifie quelqu'un avec qui il n'est pas d'accord de cynique, de renégat, de parvenu qui affiche "une fouettarde bonhomie à la pédagogie adipeuse", de stratège de la ruse, de tricheur aux cartes biseautées, de raté définitif, etc ?
Enfin, me font peur tous ceux qui ont la prétention de détenir la vérité et de connaître les solutions des problèmes qu'ils n'ont pas la responsabilité de résoudre.
Cela dit, quelque peur qu'il me fasse, je salue les qualités de polémiste de Monsieur Maclos et je lui reconnais le droit le plus strict de penser, d'écrire et de faire ce qu'il veut.
Je salue surtout l'habileté de la réponse donnée à mon commentaire. Comme cette réponse est en forme de question, il me faudrait y répondre. Mais je suis un vieux bonhomme fatigué et cela nous entraînerait si loin que ma dialectique chancelante (ruinée par la méfiance que m'inspirent les philosophies et les systèmes) n'y résisterait pas et que je succomberais sous vos coup bien dirigés.
En vrac, je pense que le mépris d'Olivennes est supposé, qu'il n'y a pas que les outres gonflées d'argent et et de pouvoir à faire preuve de prétention et que cracher dans la soupe ne l'améliore pas. En outre, je crois que la plupart des individus luttent sincèrement et dans la mesure de ce qu'ils jugent possible pour que chacun "vive debout" et pour que la rentabilité ne soit qu'un moyen parmi d'autres d'assurer une vie harmonieuse à tous. Je revendique et cet angélisme, et un appétit inextinguible pour la liberté et pour le respect de l'individu.
Mais je suis trop bavard et je vous salue bien cordialement.
Je ne vois pas en quoi la "rentabilité" assurerait à tous une vie harmonieuse... Il me semble que le philosophe Karl Marx a très bien montré comment les mécanismes d'exploitation de l'homme par l'homme ne faisaient qu'enrichir les possédants... aux détriments du plus grand monde. Je crois que vous ne saisissez pas (ou peut-être est-ce ce qui vous dérange et vous faut peur ?) ce que le texte d'Éric Maclos a de libératoire en ce qu'il exprime un point de vue de "classe". Et que sa charge jubilatoire vient aussi (pour moi), outre ses qualités polémiques, de la liberté de ton avec lequel il se permet de railler son "bonhomme" de patron. S'il y a bien quelque chose qui me fait peur dans le monde qu'on veut nous construire aujourd'hui c'est la manière dont les possédants ne supportent plus d'être remis à leur place.
Salutations,
Vous ne m'avez pas bien lu, Samuel. Je ne vois pas plus que vous en quoi la "rentabilité" assurerait à tous une vie harmonieuse. Ne faites pas semblant d'être niais. Contentez-vous de me prendre pour un imbécile, mais sans que cela ne se voie trop.
Quant à Karl Marx, il a "démontré" beaucoup de choses et vous pouvez le mettre à toutes les sauces que vous voulez. Les théories et les analyses ne sont que cela, ou ceci : des théories et des analyses.
Revenons-en au fait. Cela vous fait plaisir que Duschmoll raille son patron, exprime sa haine, son mépris ? Je trouve cela détestable. Que Duschmoll — Éric Maclos, en l'occurrence — ne soit pas d'accord avec Olivennes et Cie, et le dise avec fermeté, qu'il développe sa propre position, je le conçois fort bien. Qu'il attaque la personne même d'Olivennes, cela est malvenu. Où s'arrêtera t'il ? On a vu en d'autres temps et en beaucoup de pays des polémistes talentueux, des spécialistes de la charge jubilatoire, comme vous dites, participer activement à l'élimination physique d'individus et de groupes sur lesquelles s'était fixée leur détestation.
Libre à vous de rouspéter contre l'impudence des possédants qui n'aiment pas recevoir de coups de pieds au cul, les misérables, libre à Éric Maclos de se libérer comme il le souhaite, en exprimant un "point de vue de classe" mais libre à moi de penser qu'en laissant dévier son attaque vers l'homme, et avec une allégresse lamentable, il se fourvoie, et il me fait peur.
Salutations
Vous avez mal lu, ce n'est pas la haine ni le mépris qui me font jubiler, c'est la liberté de ton d'Éric Maclos. Votre croyance dans le débat (d'accord pas d'accord), le mépris de M. Olivennes et cie comme vous dites consiste justement à en faire fi, lisez la lettre de mission de Mme Albanel pour ce fameux rapport... Quant à vos craintes infondées sur "Duschtruc" qui passerait des injures à l'élimination physique elle me font hurler de rire et mérite à mon sens un point Godwin...
Salut,