Marginales n°5 - La littérature à la place des yeux. Jean Giono & Harry Martinson
Par marginales le vendredi, septembre 21 2007, 16:28 - Revue de presse - Lien permanent
Revue de presse
- Cahier critique de poésie, 2007
- Rayon brûlots anti-faucons, Noel Gaudin - Journal du Mardi n°327-331, juillet 2007
- À contretemps, avril 2007
- Printemps béni pour Martinson et Giono, Lucien Seroux - Gavroche n°46, 04-06/2006
- L'éclectisme fécond et engagé de Marginales, Sophie Bogeart - La Revue des revues, n°37, Hiver 2005
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Ce numéro intitulé La littérature à la place des yeux est consacré à Jean Giono & Harry Martinson, "écrivains du peuple" et "écrivains contre la guerre". Publié à l’occasion d’une rencontre à la Bibliothèque de Marseille en 2006, on y trouve des textes traitant de littérature prolétarienne, voyage, pacifisme et engagement politique. À travers le parcours de ces deux écrivains, les auteurs s’intéressent aux rapports de classes qui régissent le champ littéraire. Au sommaire, des textes inédits de Harry Martinson et Jean Giono, mais aussi de Stig Dagerman, entre autres.
Cahier critique de poésie, 2007
Rayon brûlots anti-faucons
Une anthologie bien foutue de la diatribe pacifiste regroupant des appels au refus d’obéissance de Jean Giono, Henri Poulaille, Stig Dagerman et du touchant polémiste rebelle suédois Henri Martinson dont les éditions Agone viennent de rééditer des points d’orgue séditieux comme La société des vagabonds et Il faut partir.
Noel Gaudin
Journal du Mardi n°327-331, juillet 2007
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Poursuivant son bonhomme de chemin réfractaire, la revue Marginales s’intéresse, dans sa cinquième livraison, à la littérature prolétarienne à travers les figures de Jean Giono et Harry Martinson. Divisée en trois parties – « Littérature prolétarienne », « Situation de l’individu » et « Littérature et engagement » –, on y trouve de nombreux textes des deux auteurs cités, mais aussi d’Henry Poulaille, de Karin Boye, de Marcel Martinet, de Nicolas Offensdadt et de Stig Dagerman. Parallèlement, les études de Philippe Geneste – « Martinson et l’écriture prolétarienne » –, de Jérôme Meizoz – « Giono et la langue parlée » –, de Jean-François Pelé – « La peste et le choléra » – et de François-Noël Simoneau – « Réfraction de la guerre froide en littérature » – font de ce numéro de Marginales, illustré de gravures sur bois de Pierre Laroche, une livraison de bonne cuvée.
À contretemps, avril 2007
Printemps béni pour Martinson et Giono
Printemps béni pour Harry Martinson et Jean Giono, héros de ce numéro, accompagnés de Stig Dagerman, Marcel Martinet et quelques autres dont Henry Poulaille. Celui-ci rédigea dans les années 1970, une exécution en règle d’un Giono, jugé, à posteriori, non pas sur ses écrits pacifistes, mais sur leurs conséquences pour d’autres que Giono qui, « oubliant ses serments, s’était renié et rangé – mais faisant payer par des centaines d’années de prison ceux qui avaient mis en action ses conseils. » (« Pan la panique ! », texte qui ravira les amateurs de pamphlets). Cette riche livraison s’articule en trois volets : Littérature prolétarienne, Situation de l’individu et Littérature & engagement. En plus de textes de Giono et Martinson (certains inédits), des contributions portent sur ces deux auteurs. Grâce à Marginales et aux éditions Agone qui ont déjà édité de nombreuses œuvres de Martinson, il n’est plus possible, en France, d’ignorer l’écrivain poète suédois. « Ce ne sont pas des journées perdues, celles où l’on réfléchit » disait Martinson sans se départir de sagesse et de simplicité, sans délivrer de mots d’ordre. Philippe Geneste, tout aussi sage et humble, sans hâte, continuant à travers ses articles à examiner la littérature, livre ici un exposé instructif : « Le but de cette étude qui s’appuie sur La Société des vagabonds, s’inscrit dans une recherche sans hâte visant à circonscrire les traits d’une définition de la littérature prolétarienne », traquant le réalisme, et le naturalisme, opposant ce qu’il appelle le réalisme de lucidité au réalisme socialiste, en poussant l’analyse plus loin que ses prédécesseurs dans ce débat… Vieux débat, comme en témoigne, à sa manière, H. Poulaille dans un autre texte (paru dans Syndicats en octobre 1934), constatant que « la littérature prolétarienne se taille sa place peu à peu », alors que l’autre est un art d’agrément qui n’a pour elle, bien souvent que les « seules qualités techniques – le bien écrire, c’est de la technique ». Quant à la réflexion de P. Geneste, qui considère La Société des vagabonds comme un récit d’insoumission littéraire, elle vaut bien évidemment pour les écrits actuels de prolétaires, dont Gavroche nous tient informés. Le bien écrire, c’est de la technique… Ne pas avoir la technique, c’est exposer aux critiques des Gens de lettres dépositaires du savoir écrire et censeurs. Aussi choisir de verser dans l’oralité, comme le fait Giono, est une démarche condamnable. Plus encore, lorsque « pour commenter son travail, l’écrivain (énonciateur réel) use de formes oralisées au même titre que son narrateur (énonciateur) et, enfin, que ses personnages ». Cette forme d’écriture est l’objet de l’étude documentée, Giono et la langue parlée, entreprise ici par Jérôme Meizoz. Avec « Militer pour la paix d’une guerre à l’autre (1914–1939) », Nicolas Offenstadt présente un tableau du pacifisme et des pacifistes, des courants, tendances et actions, des relations avec le politique… Un sujet dont il est le spécialiste incontestable. Une lecture à ne pas manquer qu’on soit tolstoïste ou antimilitariste pur et dur. Il ne manque pas d’observer les engagements de Lecoin, Giono, Cornec, Challaye et d’autres. Dans « La peste et le choléra », à propos de La Peste de Camus et du Hussard sur le toit de Giono, Jean-François Pelé montre bien la portée politique de l’œuvre de Giono, précisant que « le pacifisme intégral est la référence politique de Giono » et que « tous ses autres engagements y sont subordonnés » et montrant bien l’influence que Giono « incontestable porte-parole des pacifistes intégraux » eut à une époque. C’est alors qu’il faut relire l’article de Poulaille « Pan la panique! » A côté d’autres remarquables contributions, on trouvera « l’Appel aux soldats » (1912) de Guy Bowmann qui nous remet en mémoire la « Lettre à la Jeunesse » de Sébastien Faure, diffusée en tract le 20 août 1926 et l’« Appel aux Jeunes Gens » du même Faure, parue dans Le Libertaire du 3 septembre suivant. Samuel Autexier écrit en ouverture de son introduction : « La littérature est aujourd’hui bien silencieuse sur les questions sociales et continue d’éluder la question importante d’une écriture prolétarienne ». Regret que l’on partage après la lecture de ce numéro de Marginales.
Lucien Seroux
Gavroche n°46, 04-06/2006
L'éclectisme fécond et engagé de Marginales
Depuis le printemps 2002, Marginales prolonge la réflexion militante de la revue Agone, créée en 1990, et des éditions du même nom. Un engagement revendiqué préside à la conception comme à l’ensemble de la structure associative, et chacun des trois numéros parus explore un thème qui cristallise différentes interrogations du monde d’aujourd’hui. Le monde paysan, l’école, les différents visages de l’exclusion sociale : autant de points sensibles d’une société en crise(s), sur lesquels Marginales entend jeter un éclairage à la fois partisan et ouvert grâce à l’originalité de son dispositif.
Ce parti pris affiché de contestation ménage en effet un espace pluriel, où expérience et points de vue parfois divergents se confrontent en une cacophonie fructueuse. Deux perspectives complémentaires articulent chaque numéro : la première mêle extraits de fiction, de critique littéraire et de témoignages, tandis que la seconde offre au thème une approche historique. Cette structure en dyptique permet une grande liberté, où les subjectivités se font écho sans dogmatisme. La revue multiplie ainsi les angles de vue sur le sujet qu’elle aborde; à travers la diversité des voix qu’elle donne à entendre, elle propose une réflexion sur la langue et la création littéraire tout autant que sur la société, ses manques, ses masques et ses mensonges.
Car toute idéologie, on le sait, se soutient d’un langage, et les discours dominants sont les relais offensifs et insidieux des oppressions les plus tangibles. Si Marginales donne à son lecteur les outils d’une réflexion approfondie sur les thèmes qu’elle envisage, ce n’est donc pas par le biais d’une parole extérieure à son objet, mais bien en livrant un portrait « sur le vif » de ceux que la société n’entend pas. Celle-ci tient habituellement sur les marges des propos qu’elle voudrait éclairants ou salvateurs – qu’ils soient au fond lénifiants, porteurs d’une condamnation explicite ou, au contraire, parfaitement bien intentionnés : « On disait qu’il y avait 60 000 vagabonds dans le pays et ce chiffre faisait frissonner. Mais 60 000, ce n’était pas beaucoup sur une si grande surface. La tartine de morale distribuée avec le pain était en revanche si lourde que, si l’on avait pu en faire un seul bloc de pierre, elle aurait écrasé un million d’individus, à la manière d’une meule gigantesque. » écrit le suédois Harry Martinson (« Aperçu du pays de l’avenir » in N° 3/4 de la revue Marginales extrait de La Société des vagabonds, Agone 2004).
Il s’agit donc de permettre aux « gens sans aveu », habituellement privés de parole en même temps que de place dans les chemins balisés de l’espace social, de dire eux mêmes la réalité de leur condition. Le premier numéro de la revue propose ainsi une réflexion sur l’appellation d’« écrivain-paysan » dont les conclusions résument le parti pris de la rédaction : « C’est une manière de rabaisser le peuple. Il y a des paysans qui écrivent voilà tout. Il n’existe pas de catégorie sociale ayant pour vocation l’écriture. … Et chacun devrait pouvoir faire part de son expérience. » (Entretien de l’écrivain Marius Noguès avec Philippe Geneste). Ici, et c’est sans doute une des plus grande qualités de la revue, le discours militant et l’action effective qui la prolonge ne viennent qu’un fois l’expérience dite, ressentie, entendue. Les extraits des textes littéraires proposés (contemporains ou non, souvents inédits) sont suffisament longs pour que le lecteur s’en imprègne, et le plongent dans la pleine matérialité de ce qu’ils évoquent. Poétique, critique ou romanesque, le genre importe moins que la coïncidence du langage avec le quotidien dont il se fait l’écho. « Éloge des cours de ferme », évocation de la scansion physique de la marche du vagabond, ou récit de la confrontation d’un instituteur débutant avec l’illégitimité de son propre pouvoir, les textes trouvent leur cohérence dans une tentative commune : donner à voir « la plus proche réalité » de vies arbitrairement déclarées hors-jeu. Les illustrations qui les ponctuent témoigne de la même volonté : gravures, photographies, dessins et bande dessinées contribuent à donner corps à l’écrit et prêtent décor et figure aux personnages de ces « marges ».
La couverture rigide et le format presque carré de la revue en font un objet qui, lui aussi, pèse son poids de réalité : ses presque 200 pages, d’une facture à la fois brute et soignée, offrent, au pied de la lettre, matière à réflexion. Car c’est sur ce socle de chair et d’expérience sensible que s’enracine la théorie. Tableau social, anthologie de textes rares, invitation à la réflexion et à l’action : Marginales est tout cela à la fois, qui cherche avec succès à « redonner à la littérature sa place dans la production d’une pensée émancipatrice ».
Sophie Bogeart
La Revue des revues, n°37, Hiver 2005
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