Dagerman au-delà des miroirs

Dans sa dernière livraison, la revue de littérature & critique Marginales, éditée par Agone, réinterprète les écrits de Stig Dagerman à l’aune de son engagement politique et du militantisme syndical.

De l’auteur suédois, on connaît peu de portraits photographiques. Et paradoxalement, la rare image qu’ont imposée les critiques français de Stig Dagerman, celle du littérateur romantique, « de la figure du poète maudit, teintée de messianisme qui repousse l’écrivain dans les rangs des incompris de l’histoire », demeure partielle comme le souligne Philippe Geneste à l’entame de la revue Marginales dédiée au Suédois. C’est donc un travail de réinterprétation, de relectures fondamentalement essentiel que les diverses contributions réalisent tout en faisant entendre la voix de Dagerman et en republiant certains textes épuisés. Par ailleurs, ressaisir les écrits de Stig Dagerman dans le champ politique et syndicaliste qui les ont vus naître, c’est répondre à l’interrogation : que peut la littérature ? « Cet ancrage nous aide à comprendre la persistance, aujourd’hui encore, de l’énergie de démystification et de la puissance d’éclairage sur la vie humaine qui caractérisent les textes de l’écrivain suédois », constate Philippe Geneste.

Trois parties structurent le numéro sous-titré la littérature et la conscience qui pose d’entrée l’engagement politique de Dagerman – le romancier et journaliste fut responsable de la rubrique culturelle du quotidien anarcho-syndicaliste Arbetaren (Le Travailleur) – puis se précisent la singularité d’une vie (précieuse contribution biographique de Freddy Gomez qui s’appuie sur l’ouvrage de Georges Ueberschlag) et celle d’une écriture qui ne lâche rien de la lucidité aveuglante si chère à René Char. Enfin, le cahier de littérature cadencé comme l’ensemble du numéro par les fusains d’Emmanuelle Duffossez et des dessins de Swen qui entrent en résonance avec l’univers de Dagerman.

« La seule chose qui est insensée est d’accepter le possible ». Cinquante ans après son suicide, la plume acérée, dégraissée, violente dans sa nudité, précise dans son épure manque cruellement. Celui qui ne se préoccupait que de « penser juste », de penser en dehors des cadres, de penser en accord avec sa musique personnelle appelle continuellement à l’insoumission permanente. « Mais si, donc, au lieu de nous taire, nous protestons haut et fort ». Qu’aurait-il pensé, écrit, entrepris face à l’ultra marchandisation du monde, forme contemporaine d’un capitalisme qui pousse jusqu’à ses limites la soumission au profit ?

« Mes espoirs ? Je les mets dans une littérature qui combatte sans ménagement en faveur des droits inaliénables de la personne humaine enfermée dans le système des blocs et des organisations de masse : la liberté, la fuite et la trahison. Je veux dire la liberté de ne pas avoir à choisir entre l’anéantissement et l’extermination, je veux dire fuir du prochain champ de bataille où se prépare la fin du monde, et trahir tout système qui criminalise la conscience, la peur et l’amour du prochain ». Qu’en est-il de nos espoirs ?

Veneranda Paladino

Dernières Nouvelles d'Alsace, supplément Culture, 21-27/07/2007


« Paludes »

Radio Campus Lille (106.6 FM) – Une émission de Nikola Delescluse de 10h30 à 12h (27 avril 2007)


Les éditions Agone ont à coeur de faire (re)découvrir et mieux connaître l’oeuvre de Stig Dagerman, auteur suédois (1923–1954), ce pourquoi elles ont déjà réédité L’Île des condamnés (2000), traduit originellement en 1972 chez Denoël, et publié La Dictature du chagrin et autres écrits politiques (2001). En 2007, elles nous offrent deux éléments essentiels à la connaissance de cet écrivain: un recueil de nouvelles, intitulé Tuer un enfant, et qui parut sous le titre Dieu rend visite à Newton en 1976 chez Denoël, ainsi qu’un numéro de la revue Marginales entièrement consacré à celui-ci, et sous-titré “La littérature et la conscience”.

Romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste, journaliste politique et culturel, Stig Dagerman jouit en France d’une réputation d’auteur maudit, chantre de la conscience malheureuse, marqué par des débuts fulgurants aussitôt suivis par un silence conduisant tout droit au suicide. A cet égard, le mince opuscule Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (éd. Actes Sud, 1981) est emblématique de cette aura et vaut à lui seul comme titre programmatique d’une oeuvre hantée par l’angoisse. Or, cette réputation, sans être usurpée, repose néanmoins sur une lecture en partie faussée d’un parcours beaucoup plus vaste, et surtout beaucoup moins romantique qu’on ne pourrait le croire. Stig Dagerman lui-même s’élevait contre la lecture de son premier livre, Le Serpent (éd. Gallimard, coll. L’Imaginaire, 2001), défini par les critiques comme un “romantisme de l’angoisse”, et lui préférait l’expression d’analyse de l’angoisse, qui repousse l’idée d’inconscience et de satisfaction aveugle à se délecter d’une situation vécue comme irrémédiablement bouchée. Si le pessimisme est de rigueur, ce n’est pas par délectation morose, mais parce que les conditions mêmes d’existence et la lucidité devant le caractère symbolique de toute révolte le justifient. En même temps, pessimisme ne veut pas dire acceptation. Et l’engagement politique de Stig Dagerman, son action quotidienne au sein du journal anarcho-syndicaliste Arbetaren (Le Travailleur), ses contributions à la revue 40 tal et Folket i Bild, soulignent ses convictions profondes d’une lutte nécessaire et vitale pour les droits des prolétaires.

Ce n’est pas le moindre mérite de ce sixième numéro de la revue Marginales, “Stig Dagerman, la littérature et la conscience”. Outre des rappels historiques très éclairants sur l’Organisation centrale des Travailleurs suédois (SAC) et les enjeux politiques et culturels autour de la notion de littérature prolétarienne, les nombreux textes de Stig Dagerman, et notamment ses articles journalistiques, contribuent à dessiner un portrait volontaire et décidé, celui d’un homme qui, malgré ses angoisses et ses doutes, ne perd jamais de vue les engagements déterminés par son rôle d’écrivain. Il est d’ailleurs fort intéressant de lire, dans une nouvelle de Dagerman, que c’est l’échec d’un projet journalistique qui fut à la source de l’écriture de L’Enfant brûlé et que c’est même cette situation de fiasco qui lui permet de trouver refuge dans l’art.

Tuer un enfant reprend, quant à lui, la quasi-intégralité des nouvelles parues autrefois sous le titre Dieu rend visite à Newton (c’est la seule nouvelle écartée, d’où le changement de titre du livre) et propose quelques pages merveilleusement émouvantes et désespérées tout à la fois, sur le monde de l’enfance. Du petit garçon s’attribuant des pouvoirs magiques pour réconcilier ses parents torturés par la misère et l’alcool, à celui qui ment à sa grand-mère pour cacher un de ses méfaits et se voit ainsi privé de l’accès au monde des bruits, en passant par celui qui cache ses larmes derrière des flocons de neige fondue, c’est toute la puissance de l’imaginaire enfantin qui est ici mis en scène, face à un monde adulte aux angles duquel chacun se heurte avec violence et chagrin. Même grandis, les enfants n’ont rien perdu de leur soif d’amour et s’ils se réfugient dans l’alcool, c’est pour mieux s’emmitoufler dans les vapeurs d’un univers moins dur, moins ingrat: ainsi cet homme revenu au village pour enterrer son père et incapable d’exprimer son angoisse, ou cette femme claquemurée dans sa chambre, dans l’espoir qu’un époux peu sensible lui exprime enfin son affection. “Les Mémoires d’un enfant”, comme son titre l’indique, est une nouvelle autobiographique qui nous permet de rencontrer les deux êtres qui ont compté dans l’affection de Dagerman enfant, ses grands-parents, deux personnes simples et courageuses, dont la mort – tragique pour le grand-père, assassiné par un dément – bouleversa profondément le jeune homme. Enfin, la courte nouvelle qui donne son titre au recueil, commandée par l’Association pour la sécurité routière, est un petit morceau de bravoure, où les parcours de cinq personnages se trouvent irrésistiblement pointés vers le drame annoncé, la mort de cet enfant renversé par une voiture bleue. A l’insouciance de chacun des protagonistes répond le glas inexorable de la fatalité, sans qu’on puisse pour autant parler de destinée. Seul l’enchaînement des événements, des hasards, des inattentions, conduit “celui qui a tué un enfant” au point cruel du “trop tard”.

Nikola Delescluse

http://blog.paludes.fr, 27/04/2007


« L’importance d’un écrivain, note Philippe Geneste en introduction de ce sixième numéro de Marginales, ne se juge pas à ses dons de prophéties sur les temps futurs ; l’importance d’un écrivain se juge à la capacité qu’a son œuvre de renouveler sans cesse notre compréhension du monde, à sa capacité critique par-delà les conditions mêmes qui l’ont vue et faite naître. C’est une reponse à la question : que peut la littérature ? » Stig Dagerman (1923-1954), à qui ce numéro est consacré, est de ceux-là : « Son œuvre est une ressource pour l’analyse du présent. » Située dans la lignée – revendiquée – des « travaux de revues qui ont cherché à rendre la voix de Dagerman hors des sentiers empruntés » (le numéro 31/32 de la revue Plein Chant paru en 1986 et le numéro 12 – juin 2003 – de notre revue), cette livraison de Marginales en reprend certaines contributions. Riche de très nombreux textes de Dagerman, elle constitue un numéro remarquable, illustré de fusains d’Emmanuelle Dufossez et de dessins de Swen.

À contretemps, avril 2007


Son crime était l'innocence

Pour prendre connaissance du numéro que la revue Marginales consacre en grande part à Stig Dagerman, il y a, en somme, deux façons de procéder. La première, canonique, est de le lire d’une traite, pour se faire du personnage une image nuancée, tranchant avec la mythologie romantique, quasi rimbaldienne, qui lui est traditionnellement associée (essentiellement liée à sa rupture avec l’écrit à l’âge de vingt-six ans et son suicide cinq années plus tard). La seconde manière est de viser directement au risque et au rare, en se rendant à la page 121 pour y encaisser le stupéfiant "Tuer un enfant". Une implacable démonstration où se mêlent inextricablement fatalité et responsabilité et qui constitue une synthèse du fulgurant génie de Dagerman. S’y retrouvent un art consommé de la narration, une lucidité extrême et une intense charge émotionnelle. Ces éléments communiquent au lecteur, abasourdi, un sentiment d’urgence autant que d’impuissance à réagir – un paradoxe qui tiraillera Dagerman toute son existence durant.

La vie n’est en effet pas aisée à l’homme qui s’est choisi pour devise : « La seule chose qui est insensée est d’accepter le possible ». Dagerman n’envisagera jamais la Littérature autrement que comme un éveil de la conscience, la sienne et celle de ses contemporains. Ses engagements politiques et sociaux ne démentiront pas cette position, ni non plus son investissement total dans l’écriture, notamment au moment de sa collaboration à l’organe de presse anarcho-syndicaliste Arbetaren (Le Travailleur). Le journalisme tel que le conçoit Dagerman est une incessante prise au collet avec le réel, une percée de lumière à travers les ombres et les gravats de son époque, une expérience de partage sans condition. À ce titre, Dagerman déniera à l’écrivain toute possibilité de se garantir une sphère privée. « Privé signifie en effet quelque chose que l’on garde secret, que l’on isole et que l’on barricade, mais la tâche de la littérature est à l’opposé de cela, puisqu’elle a pour rôle d’accroître continûment, avec sincérité et passion, la connaissance de l’être humain. »

À n’en pas douter, les deux maîtres mots de ce qui précède sont « sincérité » et « passion »… Ces vertus cardinales le guideront dans la rédaction de ces « billets quotidiens » (où il parvient à poétiser jusqu’aux nouvelles de la Bourse !), l’amèneront à sillonner l’Allemagne dévastée par les bombardements alliés et à témoigner de ce spectacle apocalyptique. Elles lui inspireront, en plein mitan du siècle, ces réflexions sur l’avenir : « Mes espoirs ? Je les mets dans une littérature qui combatte sans ménagements en faveur des trois droits inaliénables de la personne humaine enfermée dans le système des blocs et des organisations de masse : la liberté, la fuite et la trahison. Je veux dire la liberté de ne pas avoir à choisir entre l’anéantissement et l’extermination, je veux dire fuir du prochain champ de bataille où se prépare la fin du monde, et trahir tout système qui criminalise la conscience, la peur et l’amour du prochain ».

Ce dossier marque à coup sûr un tournant dans la (re)découverte de l’auteur de L’île des condamnés auprès du public francophone, et en particulier des enjeux idéologiques de sa création. Il lui redonne sa juste place dans le débat autour de la renaissance de la veine prolétarienne dans l’immédiat après-guerre. Il offre également d’éprouver les multiples facettes de ce talent, à la fois généreux et mordant, au fil de nombreux articles, extraits de romans, lettres, poèmes, etc., inédits ou difficilement accessibles. Un conseil afin de parachever ce tour d’horizon aussi dignement qu’on l’a entamé : garder pour la fin "Attention au chien !", publié au lendemain de la mort de Dagerman dans le journal dont il tint la rubrique culturelle des années durant… et qui était le seul à ne pas être informé de sa disparition !

Frédéric Saenen

www.sitartmag.com, mars 2007


Ecrivain et journaliste suèdois de l’après-guerre, Stig Dagerman avait tout pour être heureux : plébiscité par ses contemporains et rétribué en conséquence par l’éditeur de son oeuvre, il connut le succès et la richesse avant de convoler avec la belle Anita Björk, populaire comédienne immortalisée par Ingmar Bergman dans L’Attente des femmes. Pourtant un jour, peu de temps après avoir fêté ses 31 ans, il s’enferma dans son garage au volant de sa voiture pour mieux inhaler les gaz toxiques jusqu’à l’asphyxie fatale.

Certains commentateurs se sont perdus en conjectures à propos de cette mort brutale et volontaire ; avancer le fait que Dagerman était rongé par le mal-être et angoissé au possible n’éclaire pas davantage la face obscure d’un visage éternellement jeune parce qu’arraché trop tôt à la vie. Et puis les suicidés meurent rarement avec le sourire aux lèvres.

Considéré rétrospectivement comme le véritable porte-parole de sa génération, flirtant politiquement avec des idéaux libertaires qu’il savait au demeurant peu crédibles quant à leur réalisation, Dagerman vivra très mal le positionnement ambigü de son pays dans le conflit armé ravageant toute l’Europe, cette hypocrite neutralité, ce lâche non-engagement, absolument incompatible avec ses aspirations existentialistes prônant la responsabilité et l’action.

C’est d’ailleurs cette inertie révoltante qui le poussera à participer à sa manière au grand désastre en se rendant sur le terrain de l’Allemagne dévastée, se mêlant à la population hagarde, encore sous le choc au sortir d’un apocalyptique cauchemar, rapportant au final un carnet de chroniques à la fois désabusées et pétries de colère, et paraissant sous le titre Automne allemand. Tout au long de sa courte vie, il traînera comme un boulet ce sentiment de culpabilité, comparable à celui du témoin impuissant accusé de non-assistance à personnes en danger.

Les férus de psychanalyse sauront dénicher dans la biographie de ce jeune homme perturbé mais lucide des éléments susceptibles d’expliquer en partie la tentation suicidaire... Abandonné dès la naissance par sa mère, élevé par ses grands-parents en rase campagne, donc très vite mis à l’écart des turbulences de la modernité, il devra aussi composer avec un père absent durant la petite enfance autant qu’omniprésent à l’adolescence (et fort influent de par ses convictions anarcho-syndicalistes), et sera contraint à s’accommoder d’une belle-mère au comportement distant avec laquelle il ne communiquera jamais.

Dans L’Enfant brûlé, peut-être son texte le plus intimiste, on prend les mêmes mais on ne recommence pas ; ou la fiction à la rescousse de la réalité... Le roman s’ouvre sur une scène d’enterrement, la mort de la mère (tiens, comme dans L’Etranger de Camus !), celle de Bengt, narrateur et personnage principal. Puis c’est le quotidien désolant d’un père et d’un fils qui, au lieu de se causer bruyamment et s’étreindre, s’observent en silence et s’affrontent, s’épient l’un l’autre comme deux rivaux. Le vide laissé par la défunte est une béance, car on a affaire finalement à une double disparition : celle de l’épouse et celle de la mère. Alors nos deux protagonistes se découvrent soudain, prennent enfin conscience de l’existence de l’autre et la vivent comme une intrusion intolérable.

Le point culminant de cette joute générationnelle est atteinte lors de l’apparition d’une jeune femme, Gun pour les intimes, que fréquente d’abord le père avant que le fils ne la lui subtilise, s’octroyant ainsi le droit de vivre une idylle, certes quelque peu dangereuse, mais particulièrement réjouissante pour nos deux tourtereaux. A sa maîtresse, Bengt écrit : "Je crois avoir compris maintenant qu’avant de tout sacrifier pour une bonne cause, nous devons tenir compte du fait que les autres ne sont pas disposés à lui sacrifier autant que nous-mêmes... Il s’agit donc de trouver une bonne cause pour laquelle très peu de gens sont prêts à vouloir tout sacrifier. Moins on est nombreux, plus on est sûr que le sacrifice ne sera pas vain. Le mieux est de n’être que deux. L’amour, vois-tu, c’est justement être deux et sacrifier tout pour rester deux."

Le roman est émaillé de petites phrases assénées comme autant d’aphorismes éclairés. La voix de Dagerman nous parvient sans éclat, elle ne vocifère pas, au contraire, elle chuchote, taquine nos oreilles avec des confidences qui deviennent des évidences : "Celui dont la source de joie est un être vivant, celui-là ne redoute pas un mort." ; "Une femme n’a jamais peur d’un homme qui pleure ; un homme qui pleure n’est qu’un enfant, mais une femme qui pleure devient très vieille." ; "Pour aimer quelqu’un que nous sommes parvenus à bien connaître, il est nécessaire de commencer par l’oublier." ; "Vivre signifie seulement repousser son suicide de jour en jour."...

L’un de ses traducteurs a émis cette hypothèse : si Stig Dagerman avait fait de vieux os, il aurait certainement été "nobélisé". Rien n’est moins sûr, car il avait tout écrit ou presque en cinq ans, avant de se morfondre peu à peu dans un désarroi irréversible, rédigeant tout de même peu avant sa mort un court texte en guise de testament et dont le titre résonne comme une sentence : "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier."

Nicola20san

"critiques ordinaires", 5/12/2003


Stig Dagerman ou l'innocence préservée

Le Suédois Stig Dagerman a mené un dur combat contre lui-même pour se délivrer de ses obsessions. Biographie d’un "vaincu de la vie" courageux.

Dans une courte nouvelle d’inspiration autobiographique, Stig Dagerman rêvait d’un lieu où les hommes pouvaient "vivre à la fois une vie hors nature et mourir de mort naturelle". Une existence accomplie, engagée, créatrice, libératrice, en sorte. Il y avait tant de choses à faire pour ce jeune écrivain anarchiste, ce "politicien de l’impossible", comme il se définissait lui-même. Davantage idéaliste qu’activiste, Dagerman voulait mettre un peu de justice et d’équilibre dans ce bas monde, lui qui rendait l’Etat responsable de la névrose du peuple et qui attribuait à l’écrivain "le rôle modeste du ver de terre dans l’humus culturel." Cette vie extraordinaire, au sens où il l’entendait, porteuse de lumière et d’espoir, cet enfant prodige des lettres suédoises ne l’a guère connue de son vivant. La mort naturelle, non plus, du reste, puisque Dagerman se suicida dans son garage, au volant de sa voiture, asphyxié par les gaz d’échappement, à l’âge de trente et un ans.

Pareil à ces jeunes fous qui ont brûlé rapidement leur vie (Kleist, Rimbaud, Sa-Carneiro...) sa production littéraire fut d’une incroyable fécondité. A 22 ans, il écrit son premier roman, Le Serpent. Suivront trois autres (L’Ile des condamnés, L’Enfant brûlé et Ennuis de noce), un recueil de nouvelles, des pièces de théâtre[1], des scénarios de films, des poèmes satiriques, des reportages, et une kyrielle d’articles, de critiques, le tout entre 1945 et 1949.

Puis une longue période de silence, -la peur de décevoir, la faillite de ses convictions, muées en une détresse inhibitive- jusqu’à sa mort en 1954.

On a souvent rangé Dagerman parmi les écrivains maudits. A tort : il jouissait d’une grande popularité, son éditeur lui assurait de généreuses avances sur recettes, son oeuvre était même lue à la radio. A l’image de Camus ou de Sartre en France, Dagerman était la conscience de toute une génération. Porte-parole des idées existentialistes, il incarnait cette jeunesse de l’après-guerre, arrogante, lucide, révoltée parce que rejetée du grand théâtre où s’était faite l’histoire, en quête d’un vaste idéal de fraternité. Malgré son incurable timidité (il prit des cours de danse pour la vaincre), Dagerman était la représentation de l’homme nouveau : il aimait les belles voitures, adorait le cinéma (particulièrement Fritz Lang), les voyages en bateau, ainsi que le football, le jeu à la roulette... Difficile ne pas voir dans ces symboles d’évasion, une recherche de la transcendance, de l’intensité dramatique que le travail artistique ou l’idéalisme révolutionnaire (à ses débuts) lui procurait. Déjà, adolescent, il aimait respirer l’air des grands départs, à la gare centrale de Stockholm, en rêvant qu’il avait, dans la poche, un billet pour la Chine.

En 1949, dans une lettre qu’il envoie au directeur du théâtre d’Hambourg, Dagerman se présente ainsi : "Le thème central de mon oeuvre est l’angoisse de l’homme moderne face à une conception du monde qui s’écroule (...) et je crois qu’une des possibilités de salut consiste à ne pas se laisser vaincre par son angoisse, ni à fuir devant soi-même, mais à affronter le danger les yeux ouverts." Regarder le chaos en face, quitte à se brûler la rétine...

La jeunesse suédoise voyait en ce jeune écrivain-journaliste, à la plume fiévreuse et insolente, un quêteur de vérité -les possibles conditions et en même temps les limites de ce que devait être un engagement politique et éthique. Pourtant cet homme, au faîte de la gloire, est un être pur, fébrile et exalté à la fois, sans grande assurance, rongé par une vie que la psychanalyse chérit : une mère qui l’abandonne à la naissance, une enfance paysanne à la ferme des grands-parents, un grand-père -qu’il respectait tant- assassiné par un illuminé, une adolescence grise (il dormait dans la cuisine) entouré de son père et de sa belle-mère à laquelle il ne parlait pas; un ami, emporté par une avalanche, un mariage à l’âge de 20 ans avec la fille d’un anarchiste allemand qui a lutté contre Franco, un remariage à 27 avec l’actrice Anita Björk...

Sa propre existence était une source inépuisable d’images et de symboles pour son inspiration. Et c’est avec une précision violente et poétique que ses livres rendront compte de ce désordre intérieur.

Le thème de l’angoisse -auquel répondent et s’alimentent ceux de la peur, de la solitude, de la culpabilité, de la mort-, Dagerman en a fait son moteur exclusif pour nourrir sa fibre créatrice.

La rencontre de Kafka en 1945 (comme celle de Faulkner ou Hermann Hesse) sera déterminante. Il y découvre certes son double, mais également le trouble, face à ses convictions. L’engagement politique est-il vraiment la réponse au problème de l’existence? Y a-t-il du reste une réponse? Pour Dagerman, la littérature est alors un refuge -le silence face au monde- où la quête rédemptrice est possible: "Puisque je doute toujours de moi-même, de l’originalité de mon talent, de la légitimité de mes opinions, je suis constamment obligé de chercher une confirmation ailleurs..." Cette recherche de la vérité - supporter l’idée que cette vie est vide" -, corroborée par cette incapacité à concilier sa conscience sociale à celle d’écrivain, prendra la forme d’un duel sans merci que l’écrivain mènera jusqu’à sa mort. seulement nous avions une lumière pour nous y cacher, écrit-il dans une lettre en 1954.

Rendons hommage à Georges Ueberschlag. Sa biographie de Dagerman -la première qui paraît en France [2]- est d’une parfaite honnêteté. Elle s’attache, chronologiquement, à expliquer l’évolution de cette personnalité si complexe, illustrée par l’écho poétique que son oeuvre renvoie (à ce sujet, on regrettera, malgré tout, les traductions de Philippe Bouquet et de C.G. Bjurström...). Une belle invite à relire ce "vaincu de la vie" pour qui et pour toujours "notre besoin de consolation est impossible à rassasier".

Philippe Savary

Le Matricule des Anges, numéro 19, mars-avril 1997

Notes

[1] A l’occasion des Boréales de Normandie, les Presses universitaires de Caen viennent de publier L’Ombre de Mart (1948). Dagerman y développe le thème de la culpabilité à travers la relation mère-fils (142 pages, 65 FF).

[2] Seules des études sur Dagerman ont été publiées en France. La référence reste le dossier réalisé par Plein Chant en 1986 (numéro 31-32) aujourd’hui épuisé.